Evaluation : « de nombreux élèves en échec ne le méritent pas ! »

André Antibi est professeur de mathématiques à l’université Paul-Sabatier à Toulouse. Chercheur en didactique, il vient de publier un livre sur les vertus de l’évaluation "par contrat de confiance".

André Antibi

André Antibi

Peut-on se passer de notes à l’école et au collège ?

En maternelle et peut-être même jusqu’à 7 ou 8 ans, je suis favorable à l’absence de notes et d’appréciations. Ensuite, pour aider l’élève à s’orienter et pour ne pas déstabiliser les familles, l’évaluation reste nécessaire. Mais peu importe qu’il s’agisse de notes, de lettres ou de couleurs, ce n’est pas le problème essentiel ! Le mal dont souffre l’école est plus profond. Il repose sur ce que j’appelle la « constante macabre ». Cela semble surréaliste mais en France, les enseignants se sentent obligés, sous la pression de la société, de mettre des mauvaises notes. De manière inconsciente, ils préservent un pourcentage d’échec dans une classe. L’enseignant qui ne met que des bonnes notes passe pour un laxiste. Cet échec artificiel est un terrible dysfonctionnement. De nombreux élèves en échec scolaire ne le méritent pas. Les premières victimes sont les élèves des milieux défavorisés, ceux qui ne peuvent pas se faire aider chez eux. Le danger, c’est de faire croire qu’on va régler le problème de l’évaluation en France en supprimant les notes. Pendant 20 ans, j’ai moi-même inconsciemment pratiqué cette constante macabre. J’étais persuadé qu’un bon sujet d’examen à l’université devait donner lieu à une moyenne de classe de 10/20, c’est-à-dire à l’échec d’une moitié d’élèves environ. Et puis j’ai eu un déclic, macabre lui aussi : je me suis rendu compte que je faisais mal mon métier.

Vous préconisez l’évaluation par contrat de confiance (EPCC). De quoi s’agit-il ?

Références du nouveau livre d’André Antibi

« Pour des élèves heureux en travaillant, ou les bienfaits de l’évaluation par contrat de confiance », 159 pages, éditions Math’Adore

J’ai mis au point ce dispositif pour aider les enseignants à se débarrasser de ce phénomène de constante macabre. Concrètement, une semaine environ avant le contrôle, il s’agit de donner aux élèves une liste de questions, relatives au programme scolaire, déjà traitées et corrigées en classe. Les élèves savent que le sujet sera essentiellement constitué de certaines questions de la liste. S’en suit une séance de questions-réponses, un ou deux jours avant le contrôle, au cours de laquelle les élèves demandent au professeur des explications sur des points de la liste de révision qu’ils n’ont pas compris. On ne donne pas le sujet à l’avance, mais on ne cherche pas à prendre l’élève au dépourvu. L’EPCC a été expérimentée de 2005 à 2008 auprès de milliers d’élèves. Environ 50 000 enseignants la pratiquent aujourd’hui. Et il ressort que les élèves travaillent beaucoup plus avec ce système. Autres effets bénéfiques : amélioration du climat de confiance en classe et du bien-être des élèves ; le professeur apparaît comme un vrai partenaire de l’élève et les relations avec les parents se trouvent améliorées. Avec l’EPCC, il ne reste environ que 10% d’élèves en échec, mais il ne s’agit alors pas d’échec artificiel, les élèves peuvent être orientés convenablement.

L’apprentissage « par cœur » n’est-il pas un risque ?

Si l’on fait un contrôle par mois, la phase d’évaluation ne représente qu’un douzième du temps scolaire environ. Tout le reste concerne la phase d’apprentissage. C’est sur ce temps-là qu’il est recommandé de proposer aux élèves quelques activités innovantes, complexes et sources d’obstacles, mais sans notes. En France, l’apprentissage « par cœur » est connoté péjorativement. Tous nos médecins sont-ils idiots ? Evidemment non ! Le par cœur est nécessaire. On ne peut d’ailleurs pas restituer, si l’on n’a pas compris. C’est une caricature de mettre d’un côté l’apprentissage « intelligent » et d’un autre le par cœur.

L’EPCC s’inscrit-elle dans « l’évaluation positive », voulue par le ministère , qui repose sur une grille de compétences ?

Instituer un contrat de confiance avec l’élève va dans le sens d’une évaluation positive. Mais j’insiste : il ne s’agit pas de mettre des bonnes notes à tout le monde, ce serait rendre un mauvais service aux élèves. L’idée de l’EPCC, c’est vraiment de récompenser sans piège un élève qui travaille.

3 commentaires sur "Evaluation : « de nombreux élèves en échec ne le méritent pas ! »"

  1. Nix  1 octobre 2014 à 21 h 28 min

    J’ai essayé le système d’évaluation de M. Antibi mais ça ne fonctionne pas (en général). Des élèves qui ne veulent pas (ou ne peuvent pas) travailler ne progressent pas et leurs moyennes restent basses. Pour certaine classe ça peut fonctionner. Par contre en première ou en terminale, avec les exigences du bac (même si elles sont peut-être moins élevées qu’auparavant), ça n’est pas possible.Signaler un abus

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  2. corinne  3 octobre 2014 à 10 h 56 min

    Je suis enseignante de mathématiques en lycée et j’applique le système d’évaluation par contrat de confiance d’André Antibi depuis 2005. J’ai observé une très nette amélioration du climat de confiance en classe. Les élèves travaillent beaucoup plus, sans stress.Leur travail est récompensé et ils reprennent confiance en eux.Signaler un abus

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  3. prof de physique  4 octobre 2014 à 12 h 50 min

    Bonjour,

    Depuis mon début de carrière (2004) et mon stage à l’IUFM, je pratique cette méthode , sans d’ailleurs savoir qu’elle était de M. Antibi.

    J’interroge mes élèves uniquement sur des questions vues en cours et des exercices dont je donne le corrigé détaillé. Mes évaluations sont faites toutes les 4 à 5 semaines (2 par trimestre). Le devoir est planifié deux semaines avants, avec le programme détaillé de révision. En cas de soucis à la maison ou de santé, un élève peut avoir exceptionnellement un report de son évaluation.

    Les avantages immédiats de la méthode :
    – pas de contestation, y compris avec les parents d’élèves : 100% du contrôle est dans les documents donnés en classe, avec la correction de tous les exercices
    – séparation nette des moments d’apprentissages et de l’évaluation, cela change profondément l’ambiance de classe et la relation professeur élèves.
    – un élève accepte mieux sa note et il ne se sent pas forcément dévalorisé (on a le droit de ne pas être une bête dans ma discipline les sciences physiques)

    J’ai l’impression que:
    – la note est utilisée d’une mauvaise manière, comme outil de maintien de l’ordre (sanction/récompense) mais pas comme mesure (je sais/ je ne sais pas faire)
    – le « pilotage » de l’Educ Nat avec des « tableaux de bord » pousse à produire des chiffres (« des indicateurs ») pour satisfaire la hiérarchie, sans aucun recul sur la valeur scientifique de ces nombres. « évaluez les tous , Dieu reconnaîtra les siens. »

    Mais pour utiliser cette façon de faire (et qui marche, et qui est appréciée et comprise par les parents d’élèves) je dois résister au regard critique de mes collègues (« quoi ? tu n’as que deux notes par trimestres!!! ») et aux injonction de mes IA IPR mais que j’envoie balade (deux refus d’inspections …).

    Au final, lors des conseils de classe, ma moyenne est souvent la plus proche de la moyenne de toutes les moyennes : ma mesure est donc bonne. Et les élèves pourtant souhaitent me retrouver en cours l’année suivante, le trauma ne doit pas être si important …

    Pour la discipline en classe, le règlement intérieur m’offre suffisamment de sanctions pour calmer les turbulents, sans mélanger note et sanction disciplinaire.

    Le gros problème de l’Educ Nat : la plus part des enseignants n’ont jamais quitté l’école, et ses cadres sont issus du système (ENS/IA IPR etc …)

    Enfin, pour éviter tout soupçon d’incompétence disciplinaire, je précise que j’ai passé en candidat libre le capes et l’agreg (j’ai les deux concours), que je suis Dr, que j’ai une expérience dans l’industrie et que j’ai travaillé dans 7 établissement, et préparés 17 cours dans des niveaux différents (collègue, lycée géné, tech et pro et post bac)…

    ça s’appelle l’expérience (et pas l’ancienneté, nuance …)Signaler un abus

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