Lettres classiques : « on ne peut pas parler de crise du recrutement ! »

Seuls 31% des postes ont été pourvus au CAPES de lettres classiques en 2014. Sophie Vanlaer-Bécué, responsable du master MEEF option lettres classiques à l’université de Nantes, reste pourtant optimiste.

Sophie Vanlaer-Bécué

Sophie Vanlaer-Bécué

Comment expliquez-vous la « crise » de recrutement des enseignants en lettres classiques ?

On ne peut pas véritablement parler de crise. Si l’on observe les résultats du CAPES, on constate une remontée du nombre de candidats admis, après une chute en 2011 : 170 en 2010, 77 en 2011, 75 en 2012, 61 en 2013, et 93 en 2014, ce qui constitue un signe encourageant. A Nantes, nous comptons 10 admis au CAPES en 2014, contre 8 en 2010 : les effectifs 2014 dépassent donc ceux de 2010. Le vivier est modeste en lettres classiques, mais il ne diminue pas et il a même tendance à se consolider. J’ajoute que nous avons de très bons candidats, ce qui me rend relativement optimiste pour l’avenir de la discipline.

Et s’il y a un pourcentage aussi important de postes non pourvus, c’est aussi parce que le nombre de postes offerts au concours a augmenté de manière spectaculaire : 300 en 2014, contre 170 en 2010 au plan national. En clair, il existe une difficulté de recrutement dans l’enseignement mais cela concerne toutes les disciplines. De nombreux étudiants sont inquiets de se retrouver seuls face à une classe, avec tout ce qu’ils entendent sur les difficultés du métier. Comme le recrutement est national, la mobilité géographique suscite aussi des réticences : beaucoup d’étudiants sont d’origine modeste et ils appréhendent de devoir trouver un logement, dans une région qu’ils ne connaissent pas.

Constatez-vous une baisse de niveau des étudiants en langues anciennes qui, selon le SNES, expliquerait en partie le nombre de candidats recalés au CAPES ? 

De plus en plus d’étudiants sont doubles débutants, c’est-à-dire qu’ils débutent à la fois le latin et le grec à l’université. Ce n’est pas un problème, on peut très bien commencer les langues anciennes à l’université ! La formation doit être adaptée à ce nouveau type de profil. Cela suppose un travail soutenu en Licence, avec 3h30 de latin et 3h30 de grec les deux premières années. Puis, en 3e année, les doubles débutants rejoignent les autres étudiants et ça se passe en général très bien. Pour preuve, la première fois qu’une étudiante double débutante a été candidate aux concours d’enseignement, elle a eu d’excellents résultats : elle s’est classée 5e au CAPES et l’année suivante elle a présenté et obtenu l’agrégation. Autre idée reçue : le latin ou le grec seraient réservés à une élite ou en tout cas aux milieux favorisés. Depuis quelques années, on assiste à une grande diversité sociale et c’est très bien. Il nous arrive même d’avoir des étudiants non bacheliers qui ont eu le DAEU et l’on se rend compte que les lettres classiques leur apportent de nombreuses connaissances, sans nécessiter de pré-requis importants sur le plan culturel.

La nouvelle maquette du CAPES de lettres a-t-elle eu une incidence sur les résultats du CAPES 2014 ? 

Je ne le crois pas. En revanche, le fait qu’il y ait eu plusieurs réformes en peu d’années a suscité l’inquiétude. En 2010, il y a eu les premiers masters MEF, puis en 2013, les nouveaux masters MEEF. Les étudiants ont pu se demander pourquoi tant de changements en si peu de temps. Le grand changement, c’est qu’avec le MEF on passait le concours en 2 ans, alors qu’avec le MEEF on le prépare uniquement en première année. Et puis il n’y a plus qu’un CAPES de lettres, avec désormais deux options : lettres modernes ou lettres classiques. Cela a engendré des craintes parfois infondées chez des étudiants très attachés à leur discipline. Certains ont pu penser, par exemple, que le CAPES de lettres classiques allait disparaître.

L’enseignement des lettres classiques doit-il évoluer  ? Ne souffre-t-il pas d’un déficit d’image ?

Je n’ai vraiment pas l’impression qu’il s’agit d’un enseignement désuet. L’apprentissage des langues anciennes est nécessaire car elles donnent accès aux textes. Nous avons une demande de plusieurs autres filières (lettres modernes, philosophie, histoire, histoire de l’art, sciences du langage). Les langues anciennes permettent de consolider les connaissances en terminologie grammaticale et de réfléchir au fonctionnement d’une langue. Enfin, l’enseignement accorde une large place aux sciences de l’Antiquité : la philosophie, l’histoire, l’histoire de l’art, des mentalités, le théâtre, la mythologie… Nous travaillons d’ailleurs en collaboration avec d’autres départements de l’Université. Et ces deux versants – langues et cultures de l’Antiquité – semblent susciter un véritable intérêt : à Nantes, 750 étudiants d’autres filières ont suivi au moins un cours de lettres classiques l’an dernier.

4 commentaires sur "Lettres classiques : « on ne peut pas parler de crise du recrutement ! »"

  1. Robert  26 septembre 2014 à 15 h 14 min

    A quoi rime la distinction « Lettres Classiques » / »Lettres Modernes »au CAPES, ? La distinction entre « Lettres Classiques » / »Lettres Modernes » / « Grammaire » à l’Agrégation? Tout cela pour enseigner la même matière : le français. La professionnalisation a encore du chemin à faire.Signaler un abus

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  2. amcha  26 septembre 2014 à 19 h 16 min

    Je souhaite répondre à « Robert » : sans vouloir vous vexer, je pense que vous n’êtes pas bien informé. Les professeurs de Lettres classiques, certifiés et agrégés, n’enseignent pas le « français » mais les langues, littératures et cultures grecque ancienne, latine et française tant au collège qu’au lycée et à l’Université. Les professeurs de Lettres Modernes enseignent la langue, la littérature et la culture françaises, dans une optique souvent différente, et c’est cela qui permet une vraie richesse de nos enseignements. Professeur de Lettres classiques et formatrice moi-même, je trouve que la « professionnalisation » a fait et continue de faire beaucoup de chemin dans notre discipline !Signaler un abus

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  3. Scaevola  26 septembre 2014 à 19 h 35 min

    Salve
    Et bien non, Monsieur, ils n’enseignent pas toujours la même matière! Les Lettres modernes ont le choix entre une des deux langues anciennes. Quant aux agrégés de grammaire, ils sont davantage formés à la philologie et à la linguistique tant phonétique que syntaxique, ainsi que de profondes connaissances en ancien français. Les agrégés de Lettres classiques répondent d’avantage à des connaissances de littérature tant latine que grecque ou française. Chacun à sa spécialité finalement. J’ignore ce que vous entendez par « professionnalisation » mais ce qui prévaut à l’agrégation, c’est la spécialisation.Signaler un abus

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  4. Anne  27 septembre 2014 à 18 h 49 min

    Robert,

    Le français n’est que le plus petit dénominateur commun de ces spécialisations (modernes, classiques et grammaire). Effectivement, les agrégés et les certifiés l’enseignent. Mais il existe bien d’autres domaines à explorer et c’est là que la spécificité de chacune entre en ligne de compte. Lorsque l’on est plongé dedans, cela devient passionnant. On gagne à écouter les personnes qui en parlent de l’intérieur (enseignants, chercheurs, étudiants, anciens étudiants reconvertis dans d’autres filières). Cette répartition n’est pas parfaite, personne n’irait jusque là, mais elle est loin d’être hasardeuse ou stérile. N’y a-t-il donc pas des domaines de recherche et de compétences à explorer, au delà de la préparation du bac de français ? Ce serait réduire les horizons de ces disciplines que de les fusionner en une seule -et c’est aussi mal les connaître. La professionnalisation est une façon de vivre ses études, mais ce n’est pas la seule. La préparation de ces concours, dont parle Sophie Van Laer, est déjà une forme d’entrée dans la vie active. Par ailleurs, quel intérêt de professionnaliser à outrance des domaines qui s’y prêteraient mal ?

    Cordialement.Signaler un abus

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