02.05.2014
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"Les enseignants doivent réfléchir davantage à leur rapport aux écrans"

Le phi­lo­sophe Bernard Stiegler, spé­cia­liste des tech­no­lo­gies numé­riques, a par­ti­cipé à un col­loque "Les enfants face aux écrans", orga­nisé ce mer­credi 30 avril à Paris. Entretien.
bernard stiegler

Bernard Stiegler

Les élèves fran­çais sont-ils sur­ex­po­sés aux écrans ?

Ils le sont depuis long­temps déjà ! L'exposition à la télé­vi­sion est en géné­ral beau­coup trop pré­ma­tu­rée. Je par­tage le point de vue des pédiatres amé­ri­cains Frédéric Zimmerman et Dimitri Christakis qui, dans une étude réfé­rence de 2007, ont mon­tré que l'exposition aux images audio­vi­suelles avant 5 ans peut avoir des effets très pro­blé­ma­tiques sur le déve­lop­pe­ment du cer­veau. Depuis la paru­tion de cette étude, avec la crois­sance du smart­phone et des tablettes, le pro­blème n'a cessé de s'amplifier, notam­ment dans les classes populaires.

Pourquoi dites-vous dans votre livre qu'il s'agit d'un pro­blème de "santé publique" ? Quels sont les risques ?

Selon la revue amé­ri­caine Pediatrics, 40% des bébés d'un an aux Etats-Unis regardent déjà des images ani­mées et 90% des enfants de trois ans. La France suit la même ten­dance. L'effet de tout cela, c'est la fra­gi­li­sa­tion voire la des­truc­tion des capa­ci­tés d'attention. Entre 0 et 3 ans, un enfant com­mu­nique de manière essen­tiel­le­ment motrice. Mais cette motri­cité se trouve court-circuitée par les médias audio­vi­suels. Résultat, les enfants ont de grandes dif­fi­cul­tés au niveau du lan­gage et de l'écri­ture. On ne peut pas construire l'appren­tis­sage de la lec­ture s'il n'y a pas de bonnes fon­da­tions de l'appareil psy­chique, c'est-à-dire un appren­tis­sage de la langue et, avant cela, de la motri­cité. C'est par­ti­cu­liè­re­ment nocif parce que les enfants, entre 0 et 5 ans, sont pris dans ce que Freud appelle l'identification pri­maire. Ils adhèrent aveu­glé­ment aux objets de leur atten­tion. En prin­cipe, ce doit être l'environnement fami­lial mais si ce sont les écrans, les effets peuvent être désas­treux : c'est notam­ment à cet âge qu'ils acquièrent le rap­port à la loi et à la société. Aujourd'hui, il y a de grands pro­blèmes d'inci­vi­lité à l'école. Ce ne sont pas les parents les res­pon­sables mais l'industrie audiovisuelle !

Quel com­por­te­ment doivent adop­ter les parents face aux écrans ?

La réponse n'est pas indi­vi­duelle. J'ai des enfants et je me bats pour que mon fils de 7 ans ne soit pas accro­ché en per­ma­nence au smart­phone de sa grande sœur. C'est une lutte de tous les ins­tants. Il faut éviter d'exposer les enfants à la télé­vi­sion quand ils sont tout petits, ne pas les lais­ser seuls devant les écrans et, bien sûr, pros­crire la télé­vi­sion dans la chambre. En ce qui concerne le rap­port aux jeux vidéo et aux smart­phones, il faut beau­coup en par­ler. On ne peut pas s'en sor­tir seul. De ce point de vue, les col­lec­tifs de parents sont très impor­tants. Il ne s'agit pas de dia­bo­li­ser tous les médias. Je crois que l'on peut avoir des pra­tiques du numé­rique inté­res­santes à condi­tion qu'il y ait une vraie poli­tique natio­nale. Les citoyens doivent deman­der à la puis­sance publique de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Il ne s'agit pas d'interdire tel ou tel type d'écran mais de créer des rap­ports à ces tech­no­lo­gies dic­tés, non pas par le mar­ke­ting, mais par des pra­tiques éducatives.

Les ensei­gnants ont-ils un rôle à jouer ?

Les ensei­gnants sont sou­vent eux-mêmes de grands consom­ma­teurs d'écran et de télé­vi­sion. Ils doivent réflé­chir davan­tage à leur rap­port aux écrans. En ce qui me concerne, suite à un court-circuit à mon domi­cile, du jour au len­de­main, je n'ai plus eu de télé­vi­sion. D'une part, je me suis aperçu qu'elle me ren­dait dépres­sif et que je me sen­tais bien mieux de ne plus la regar­der. D'autre part, mon tra­vail intel­lec­tuel a aug­menté sen­si­ble­ment. La télé­vi­sion est, la plu­part du temps, deve­nue une dépen­dance, comme le montre une enquête de Télérama.

Certains ensei­gnants font des choses for­mi­dables mais sou­vent de manière trop iso­lée. Les tableaux inter­ac­tifs à l'école ne sont que du maté­riel pour lequel le minis­tère de l'Education natio­nale n'a pas élaboré de poli­tique appro­priée en matière de construc­tion et de trans­mis­sion des savoirs, ce qui exi­ge­rait une étroite coopé­ra­tion entre ensei­gne­ment supé­rieur, lycées, col­lèges et écoles : c'est le sys­tème aca­dé­mique dans son ensemble qui doit être repensé face au numé­rique, qui change la nature même des savoirs. Mais pour le moment les ensei­gnants sont lais­sés dans des pos­tures de bri­co­lage. Il existe une direc­tion du numé­rique de l'éducation, mise en place par Vincent Peillon, c'est peut-être un tour­nant... Quoiqu'il en soit, il me paraît indis­pen­sable d'organiser une réflexion col­lec­tive sur ces questions.

Quel regard portez-vous sur l'essor des MOOC et des SPOC à l'université ?

J'ai créé une école en ligne fil­mée, c'est un MOOC au sens de cours en ligne mas­sif et ouvert. Mais je ne pense pas qu'il suf­fise de poser une caméra devant un pro­fes­seur. Or c'est sou­vent le cas et le résul­tat est cala­mi­teux. Pour que cela fonc­tionne, il faut chan­ger pro­fon­dé­ment la manière de faire cours. La mise en ligne de cours est extrê­me­ment inté­res­sante si l'on repense la manière de faire cours et si l'on équipe les étudiants, par exemple, pour qu'ils par­tagent leurs notes en ligne et puissent les confron­ter. L'Institut de recherche et d'innovation, que je dirige, a réa­lisé pour cela une application.

Charles Centofanti

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