« Les enseignants doivent réfléchir davantage à leur rapport aux écrans »

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Le philosophe Bernard Stiegler, spécialiste des technologies numériques, a participé à un colloque "Les enfants face aux écrans", organisé ce mercredi 30 avril à Paris. Entretien.

bernard stiegler

Bernard Stiegler

Les élèves français sont-ils surexposés aux écrans ?

Ils le sont depuis longtemps déjà ! L’exposition à la télévision est en général beaucoup trop prématurée. Je partage le point de vue des pédiatres américains Frédéric Zimmerman et Dimitri Christakis qui, dans une étude référence de 2007, ont montré que l’exposition aux images audiovisuelles avant 5 ans peut avoir des effets très problématiques sur le développement du cerveau. Depuis la parution de cette étude, avec la croissance du smartphone et des tablettes, le problème n’a cessé de s’amplifier, notamment dans les classes populaires.

Pourquoi dites-vous dans votre livre qu’il s’agit d’un problème de « santé publique » ? Quels sont les risques ?

Selon la revue américaine Pediatrics, 40% des bébés d’un an aux Etats-Unis regardent déjà des images animées et 90% des enfants de trois ans. La France suit la même tendance. L’effet de tout cela, c’est la fragilisation voire la destruction des capacités d’attention. Entre 0 et 3 ans, un enfant communique de manière essentiellement motrice. Mais cette motricité se trouve court-circuitée par les médias audiovisuels. Résultat, les enfants ont de grandes difficultés au niveau du langage et de l’écriture. On ne peut pas construire l’apprentissage de la lecture s’il n’y a pas de bonnes fondations de l’appareil psychique, c’est-à-dire un apprentissage de la langue et, avant cela, de la motricité. C’est particulièrement nocif parce que les enfants, entre 0 et 5 ans, sont pris dans ce que Freud appelle l’identification primaire. Ils adhèrent aveuglément aux objets de leur attention. En principe, ce doit être l’environnement familial mais si ce sont les écrans, les effets peuvent être désastreux : c’est notamment à cet âge qu’ils acquièrent le rapport à la loi et à la société. Aujourd’hui, il y a de grands problèmes d’incivilité à l’école. Ce ne sont pas les parents les responsables mais l’industrie audiovisuelle !

Quel comportement doivent adopter les parents face aux écrans ?

La réponse n’est pas individuelle. J’ai des enfants et je me bats pour que mon fils de 7 ans ne soit pas accroché en permanence au smartphone de sa grande sœur. C’est une lutte de tous les instants. Il faut éviter d’exposer les enfants à la télévision quand ils sont tout petits, ne pas les laisser seuls devant les écrans et, bien sûr, proscrire la télévision dans la chambre. En ce qui concerne le rapport aux jeux vidéo et aux smartphones, il faut beaucoup en parler. On ne peut pas s’en sortir seul. De ce point de vue, les collectifs de parents sont très importants. Il ne s’agit pas de diaboliser tous les médias. Je crois que l’on peut avoir des pratiques du numérique intéressantes à condition qu’il y ait une vraie politique nationale. Les citoyens doivent demander à la puissance publique de prendre ses responsabilités. Il ne s’agit pas d’interdire tel ou tel type d’écran mais de créer des rapports à ces technologies dictés, non pas par le marketing, mais par des pratiques éducatives.

Les enseignants ont-ils un rôle à jouer ?

Les enseignants sont souvent eux-mêmes de grands consommateurs d’écran et de télévision. Ils doivent réfléchir davantage à leur rapport aux écrans. En ce qui me concerne, suite à un court-circuit à mon domicile, du jour au lendemain, je n’ai plus eu de télévision. D’une part, je me suis aperçu qu’elle me rendait dépressif et que je me sentais bien mieux de ne plus la regarder. D’autre part, mon travail intellectuel a augmenté sensiblement. La télévision est, la plupart du temps, devenue une dépendance, comme le montre une enquête de Télérama.

Certains enseignants font des choses formidables mais souvent de manière trop isolée. Les tableaux interactifs à l’école ne sont que du matériel pour lequel le ministère de l’Education nationale n’a pas élaboré de politique appropriée en matière de construction et de transmission des savoirs, ce qui exigerait une étroite coopération entre enseignement supérieur, lycées, collèges et écoles : c’est le système académique dans son ensemble qui doit être repensé face au numérique, qui change la nature même des savoirs. Mais pour le moment les enseignants sont laissés dans des postures de bricolage. Il existe une direction du numérique de l’éducation, mise en place par Vincent Peillon, c’est peut-être un tournant… Quoiqu’il en soit, il me paraît indispensable d’organiser une réflexion collective sur ces questions.

Quel regard portez-vous sur l’essor des MOOC et des SPOC à l’université ?

J’ai créé une école en ligne filmée, c’est un MOOC au sens de cours en ligne massif et ouvert. Mais je ne pense pas qu’il suffise de poser une caméra devant un professeur. Or c’est souvent le cas et le résultat est calamiteux. Pour que cela fonctionne, il faut changer profondément la manière de faire cours. La mise en ligne de cours est extrêmement intéressante si l’on repense la manière de faire cours et si l’on équipe les étudiants, par exemple, pour qu’ils partagent leurs notes en ligne et puissent les confronter. L’Institut de recherche et d’innovation, que je dirige, a réalisé pour cela une application.

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