Naissance de l’école publique en Bretagne : « La première mutuelle d’instituteurs est née à Brest »

Le proviseur de lycée et historien Jean-Yves Guengant se penche dans son dernier livre sur l'émergence de l'école publique et laïque en Bretagne, le récit d'un combat républicain face aux conservatismes religieux. Entretien.

Brest naissance de l'école publique Jean-Yves GuengantEn quoi Brest occupe-t-elle une place importante dans l’émergence d’une école gratuite, publique et laïque ?

Au XVIIIe siècle, Brest est à la fois une place-forte essentielle au Royaume et le port de l’escadre. C’est aussi le plus grand arsenal français : plus de 15000 ouvriers y travaillent, faisant de Brest l’une des plus grosses concentrations ouvrières de l’Europe. Pourtant, il n’y a pas d’école payée par la ville avant la moitié du siècle. Elle est confiée aux Frères de la Doctrine chrétienne.

Or, la municipalité est favorable aux Lumières et devient d’ailleurs tout de suite révolutionnaire. Elle chasse les Frères et tente de construire une école laïque. C’est un combat très long, qui prend son essor sous la Restauration. Toutes les autres villes ont des écoles et des collèges, seule Brest jusqu’en 1839, est privée de structures d’éducation. L’élite brestoise a décidé de se battre à la fois contre la Marine royale et l’Eglise catholique, pour obtenir un droit de regard sur l’éducation de ses enfants. Elle se situe parmi les premières villes à créer des écoles mutuelles, en 1817, et des salles d’asile (des écoles pour le premier âge) en 1833 : c’est un projet qui s’inscrit dans une croyance dans le progrès et la Raison.

Découvrir le livre

Le livre de Jean-Yves Guengant Brest, naissance de l’école publique sera publié en juin aux éditions Conform. Il peut être commandé dès maintenant par souscription.

Vous pouvez également télécharger la liste des thèmes abordés dans le livre.

Quelle a été l’influence de la Bretagne sur la France dans son ensemble ? Qui a assuré la propagation de ces idées modernes ?

Contrairement à l’idée d’une Bretagne entièrement réactionnaire et acquise aux monarchistes ultracatholiques, la Bretagne est l’un des berceaux de la Société pour l’instruction élémentaire, qui se crée en 1814, et qui promeut une école mutuelle, où les élèves ont des moniteurs qui leur apprennent les leçons, sous la direction du maître, et où ils sont constitués en groupes de niveaux et progressent à leur rythme. Cette école, qui remet en cause le lien hiérarchique et l’autorité du maître, est combattue par la congrégation des Frères de l’école chrétienne, créée par Jean-Marie de Lamennais, le frère du philosophe. Comme les Frères de la doctrine chrétienne, fondée par De la Salle, ils préconisent l’école simultanée : tous les élèves d’un même âge apprenant la même chose, au même moment, face au maître.

Ce qui se passe en Bretagne au début des années 1820 préfigure un affrontement entre deux conceptions de l’école : une libérale, soutenue par l’aristocratie libérale, la bourgeoisie progressiste franc-maçonne, les premiers socialistes (fouriéristes); et l’autre, conservatrice, qui va devenir après les lois Guizot en 1833 le modèle de construction de l’école moderne. Le combat laïque ne naît pas avec les lois de 1881 : elles sont l’aboutissement d’un violent combat commencé sous la Restauration. Alors que l’Église est favorable à l’école mutuelle, très vite elle se range derrière les ultras et favorise les écoles congréganistes.

Au début du XXe siècle, lors de l’expulsion des congrégations enseignantes et de la loi de séparation de l’Église et de l’État, la Bretagne devient un vrai champ de bataille. C’est dans le combat pour l’école que s’affirment les municipalités et en même temps que se forge un camp républicain, dont l’école publique est le ciment.

Cette époque a vu naître des mouvements associatifs et mutualistes qui ont contribué au développement de l’école républicaine, pouvez-vous en donner quelques exemples ?

Très vite, à côté de l’école s’est formé un tissu associatif fort, qui a forgé une identité importante des gens fréquentant l’école publique. La concurrence très forte entre le privé et le public a créé un foisonnement extraordinaire d’associations, de coopératives, que l’on retrouve encore aujourd’hui et qui permet de comprendre la complexité de la société bretonne.

Les patronages laïques et catholiques vont à partir des années 1910 quadriller la société : ce sont eux par exemple qui introduisent le football et le cinéma massivement en Bretagne. Les cantines scolaires, les coopératives scolaires, les colonies de vacances, se développent avant 1914. La première mutuelle d’instituteurs en France naît à Brest en 1851. Dans les instances dirigeantes de la Ligue de l’enseignement, on trouve Arthur Dessoye, ancien rédacteur en chef de la Dépêche de Brest, et Édouard de Pompéry, un philosophe ami de Jean Macé et de Benoît Malon.

Quelle a été la réaction des autorités religieuses, qui ont vu leur influence diminuer ?

La réaction a été vive, surtout de la part des notables conservateurs, qui s’appuyaient sur l’Église catholique pour encadrer les populations paysannes. En 1872, ces notables avaient créé une école normale à Quimper, confiée aux Frères. Le combat contre la république ne dure pas longtemps, et le ralliement entraîne de nouvelles tactiques. Ainsi, après les tensions du début du XXe siècle, l’enseignement catholique réussit en quelques mois une mue extraordinaire qui permet son maintien, en rendant associatives les écoles catholiques, et en laïcisant leurs enseignants.

L’école, au XXe siècle est devenue un enjeu central, notamment dans les années 1920, et plus tard en 1959 et en 1984. À chaque fois, les deux conceptions de la République s’opposent. Mais la coexistence a entraîné aussi un amalgame, et la rencontre entre la démocratie chrétienne et le socialisme laïque. C’est net dès 1906, avec le Sillon de Marc Sangnier, et la percée à Brest des socialistes qui gagnent la municipalité et la députation.

Pour vous, quels acquis importants de la période 1740-1940 sont mis en péril aujourd’hui dans le monde éducatif ? Et quels ont été au contraire les plus grands progrès accomplis depuis ?

La volonté d’une école publique ne va pas de soi. Bâtir une école pour tous les élèves a coûté beaucoup de temps, de souffrance, d’argent, et d’abord aux gens qui avaient besoin de cette école. L’école publique est donc un phénomène de proximité et un facteur fondamental de démocratie. Aujourd’hui, on a perdu de vue cet aspect, et on n’honore plus les maîtres et les élèves. Les intérêts sont hors de l’école.

Par contre, nous avons progressé dans l’idée de l’égalité des parcours scolaires : à l’époque, on peut imaginer de permettre aux pauvres d’aller à l’école, mais les destins ne se mélangent pas. Il y a l’école communale, l’école primaire supérieure puis l’école professionnelle pour les enfants d’ouvriers, et le lycée, du primaire au baccalauréat, pour les enfants de la bourgeoisie. Seuls quelques boursiers y accèdent. Le déterminisme social est très fort. Cependant au début du XXe siècle, tout est mis en place, écoles, lycées pour les garçons et les filles, écoles professionnelles.

Nous avons progressé aussi dans les capacités d’accueil : au XIXe siècle, une classe accueille entre 150 et 300 élèves. Au début du XXe siècle les classes ont autour de 100 élèves et les écoles primaires de Brest accueillent jusqu’à 2000 élèves ! Enfin, il n’y a pas de commune mesure entre le statut précaire et proche de la misère des instituteurs et surtout des institutrices d’avant 1881, et celui de leurs successeurs. Les lois scolaires ont été une source extraordinaire de modernisation.

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