Claude Lelièvre : « Le métier d’enseignant motive encore ! »

Enseignant, un métier "dont personne ne veut" ? C’est ce qu’indique le baromètre 2014 du site emploi Jobintree. Selon Claude Lelièvre, professeur d’histoire de l’éducation honoraire à Paris V, cette lecture est biaisée et ne reflète pas la réalité. Entretien.

Claude Lelièvre

Claude Lelièvre

Selon le baromètre Jobintree 2014, enseignant est le métier le plus dénigré : qu’en pensez-vous ?

L’indicateur utilisé, le taux de candidature moyen par offre d’emploi publiée, est absurde. Ce n’est pas comme cela qu’un enseignant est recruté, ou alors très à la marge, et l’immense majorité des professeurs ne recherchent pas du travail entre octobre et décembre (la période étudiée). Ce classement n’a aucun sens. D’autant qu’en 2013, au moins deux enquêtes disent l’inverse ! La première, réalisée par Viavoice pour le Nouvel Observateur, révèle que 85% des enseignants se sentent épanouis dans leur travail, tandis que la seconde, menée par l’UNSA Education, montre que 94% des personnels de l’éducation aiment leur métier.

Si le métier d’enseignant attire, comment expliquez-vous que des postes restent vacants au Capes depuis plusieurs années ?

L’attractivité de la profession ne se mesure pas facilement. Ce que l’on peut apprécier c’est la sélectivité du concours, mais cela ne dit rien de la difficulté intrinsèque de celui-ci. Quand on regarde les choses de près, on s’aperçoit qu’il y a de grandes différences entre les disciplines. Si on s’intéresse au Capes externe, on se rend compte qu’en espagnol il y a 5 candidats pour un poste offert, 6 en Italien et le record, 8 en philosophie. Il ne s’agit pas d’adresser son CV pour être reçu ! Ceux qui passent ce concours l’ont préparé pendant au moins un an. Quand on prend le risque d’avoir 5 chances sur 6, voire 7 chances sur 8 d’échouer, cela montre bien, me semble-t-il, que le métier d’enseignant motive encore ! Je ne nie pas les difficultés dans certaines disciplines telles que les lettres classiques, avec 0,6 candidats présents pour un poste offert, l’allemand (1,2), l’éducation musicale (1,3), les mathématiques (1,4) ou encore les lettres modernes (1,5). Il ne s’agit plus d’un concours mais d’un examen…

Par ailleurs, si l’on s’intéresse à l’agrégation, la situation est encore différente. En lettres classiques, la sélection est relativement faible avec 2,5 candidats pour un poste, comparée à des disciplines comme l’histoire (8 présents pour un poste) ou la philosophie par exemple (9,3). Il ne faut donc pas faire de constat hâtif.

N’existe-t-il pas malgré tout un lien entre l’attractivité du métier et la sélectivité aux concours ? Si les concours étaient moins sélectifs n’y aurait-il pas davantage de motivés ?

Absolument pas. Il y a trois paramètres essentiels qui déterminent l’attractivité : la rémunération, les conditions de travail et la considération. Le rapport entre le nombre de candidats et le nombre de postes offerts renvoie à la question du vivier. Devenir professeur de lettres classiques ou d’allemand suppose d’avoir suivi un itinéraire scolaire très sélectif. Il est actuellement plus difficile de devenir professeur de lettres classiques que d’espagnol par exemple, si l’on considère l’ensemble du cursus. Ce n’est donc pas par désintérêt qu’il y a moins de candidats en allemand et en lettres classiques qu’en espagnol ou en italien. D’une part, les rémunérations sont les mêmes. D’autre part, les conditions d’exercice sont plus favorables en allemand et en lettres classiques, car les élèves sont en général meilleurs et moins nombreux.

L’attractivité, la sélectivité et la difficulté à obtenir tel ou tel poste sont trois choses différentes. J’ajoute que selon les disciplines, la possibilité de ne pas s’orienter vers l’enseignement est plus ou moins grande. A l’agrégation, c’est en sciences de l’ingénieur (10 présents pour un poste offert) et en économie/gestion (12) qu’il y a le plus de demandes par rapport au nombre de postes offerts. Et pourtant, il est plus aisé de ne pas opter pour l’enseignement dans ces disciplines, plutôt qu’en philosophie ou en histoire par exemple.

Vincent Peillon est-il parvenu à susciter un regain d’intérêt pour la profession ?

Il faut se rappeler qu’avant 2012, sous le gouvernement de François Fillon, le nombre de postes offerts s’est effondré : la moitié des enseignants qui partaient à la retraite n’étaient pas remplacés. Mécaniquement, cela a fait baisser le nombre d’étudiants désireux de préparer les concours… Vincent Peillon a, lui, augmenté le nombre de postes offerts mais il faut un à deux ans, avant que cela se ressente sur le nombre de candidats aux concours. Autre paramètre non négligeable qui explique que le vivier s’est momentanément appauvri : il faut désormais un master pour valider son concours, et non plus une licence. Ce qui est sûr : l’annonce de la création d’une vraie formation pour les enseignants, au travers des ESPE, a commencé à jouer un rôle non négligeable pour une appréhension plus positive de l’entrée dans le métier. Mais il est encore trop tôt pour en mesurer tous les effets.

4 commentaires sur "Claude Lelièvre : « Le métier d’enseignant motive encore ! »"

  1. Sandrine  14 mars 2014 à 13 h 58 min

    Dommage que les aides financières pour les candidats aux concours de l’enseignement aient été supprimées pour faire des économies… Les étudiants n’ont plus accès à aucune aide pour financer leur préparation, depuis les sessions 2014. La motivation c’est bien, mais augmenter les postes à pourvoir sans aider les étudiants à y accéder c’est incohérent, ne trouvez-vous pas ?Signaler un abus

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  2. Loys Bonod  14 mars 2014 à 21 h 27 min

    Les indicateurs cités par M. Lelièvre sont hors sujet puisqu’il est saugrenu, pour mesurer l’attractivité d’un métier, de demander l’avis de ceux qui l’exercent. Autant demander à des philatélistes s’ils s’intéressent aux timbres… Les trois Capes pris en exemple de l’attractivité du métier par M. Lelièvre (espagnol, italien, philosophie) ne représentent que 8% des postes. Les Capes avec moins de 2 candidats par poste représentent eux… les deux tiers des postes !
    Ajoutons que pour l’espagnol, la philosophie et l’italien, en 1998, il y avait respectivement 8, 13 et 14 candidats présents par poste.
    Enfin M. Lelièvre ne parle évidemment pas du taux record de 41% de réussite au CRPE en moyenne nationale en 2013, avec un pic à 75% dans l’académie de Versailles, l’académie qui proposait en 2013… le plus de postes (15% des postes) !

    Tout va très bien, Madame la marquise…Signaler un abus

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  3. Claude Lelièvre  17 mars 2014 à 12 h 54 min

    Au CAPES externe de 2013 il y a eu 14865 candidats présents à l’admissibilité pour 6135 postes offerts, soit 2,4 présents par postes ( ce qui induit qu’il y a eu plus que trois disciplines au-dessus de ce ratio, et parfois nettement…); Ce ratio n’est certes pas mirobolant. Mais que dirait-on si seulement 40% des titulaires d’un diplôme d’ingénieur ou de kiné , par exemple, pouvaient avoir un poste? Le ratio pour le concours externe des professeurs d’école est exactement le même: 2,4 ( 19 016 candidats présents pour 7977 postes offerts ). Le ratio est inférieur à 2 pour les académies de l’Ile de France et la Guyane. Il est supérieur au ratio moyen de 2,4 ( et parfois nettement) pour le reste de la France ( sauf pour Aix-Marseille et Orléans-Tours: 2,2). Rappelons que le ratio moyen est de 6,1 candidats présents pour un poste en ce qui concerne l’agrégation; Le plus frappant, par delà les quotas moyens, ce sont les grosses différences selon les disciplines, les grades, et les académies.Signaler un abus

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  4. Sandrine  17 mars 2014 à 15 h 58 min

    Pour les concours 2014, on a déjà le nombre d’admissibles par poste à la session « exceptionnelle ». Et si l’on prend soin de ne pas s’en tenir aux chiffres bruts officiels, mais d’aller voir les admissibles réels par discipline, une fois déduits les déjà admis à la session 2013, ou les admissibles à deux concours à la fois, eh bien on se dit que pour la session 2014 il n’est pas acquis que les concours fassent le plein ! Cf le pointage http://www.snes.edu/Concours-enseignants-CAPES-CAPET.html Les annonces sur les ESPE ne suffisent apparemment pas, en l’absence de mesures financières.Signaler un abus

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