« Les lycéens sont analphabètes en informatique ! »

Alors que plusieurs pays ont rendu l’informatique obligatoire à l’école, la Société informatique de France (SIF) vient d’adresser une lettre ouverte à François Hollande pour réclamer une reconnaissance de la discipline. Entretien avec Colin de la Higuera, président de la SIF et professeur d’informatique à l’université de Nantes.

Colin de la Higuera, président de la SIF

Colin de la Higuera

En quoi l’enseignement de l’informatique est-il problématique en France ?

Il n’est pas problématique à l’université. Cela a mis 25 ans à aboutir, mais il existe aujourd’hui d’excellents cursus. En revanche, en BTS on n’enseigne plus que l’informatique de gestion. Dans les écoles d’ingénieurs, le contenu du concours est problématique : il porte sur tout à fait autre chose que l’informatique, ce qui peut entraîner des recrutements de jeunes qui ont choisi de devenir ingénieurs, mais pas nécessairement en informatique. Au collège et au lycée, la situation est plus négative. L’informatique y est quasiment absente. Depuis septembre 2012, la discipline a été réintroduite sous la forme d’une spécialité « informatique et sciences du numérique »  en Terminale S. Mais elle n’est accessible que dans certains lycées, sans enseignants véritablement spécialistes mais avec volontaires des autres disciplines, souvent de mathématiques, qui ont suivi une formation parfois ponctuelle.

Pourquoi demandez-vous que l’informatique devienne une discipline obligatoire dans l’enseignement secondaire ?

Nous vivons dans une société de l’information et l’informatique permet d’en détenir les clés, d’en comprendre les rouages. Et cela se pratique déjà dans de nombreux pays d’Asie et du nord de l’Europe notamment. Quel que soit son métier, que l’on soit médecin, plombier ou architecte, il y a un besoin de l’outil informatique si l’on ne veut pas juste consommer mais être capable de développer. Les meilleurs linguistes, par exemple, sont ceux qui construisent eux-mêmes leurs outils ! L’idéal serait donc de proposer aux élèves, dès le primaire, de l’informatique « débranchée ». Il est possible de commencer à les faire réfléchir sur des algorithmes, en manipulant par exemple des billes de couleurs. Les « coding goûters », portés en France par le mouvement associatif ou des initiatives privées, montrent la voie à suivre. Ils permettent, de manière ludique, d’apprendre aux enfants à programmer et à manipuler du code. Dans le secondaire, l’informatique doit devenir une discipline obligatoire, sous la forme d’un enseignement de découverte au collège et avec un aspect plus scientifique au lycée.

Les élèves français sont-ils mauvais en informatique ?

Les lycéens français sont – pour l’immense majorité – analphabètes en informatique ! Si ce qui compte, ce sont les heures passées sur Facebook, alors oui ils ne sont pas plus mauvais que les autres. Mais il ne faut pas confondre l’informatique de consommateur et l’informatique de créateur. Il ne suffit pas d’être « digital native » pour maîtriser l’informatique. Manipuler une tablette tactile dès l’âge de 3 ans n’a que peu d’intérêt si on ne comprend pas assez bien son fonctionnement à 16 ans et que l’on n’est pas capable de créer ses propres outils ! La France prend un retard inquiétant. Plusieurs pays, et non des moindres, ont pris des initiatives fortes en faveur de l’informatique. Le Royaume-Uni vient notamment de rendre obligatoire l’enseignement de l’informatique dès l’école primaire. En Allemagne, plus précisément en Bavière, l’enseignement de l’informatique est également devenu la règle au collège. Et aux Etats-Unis, dans une vidéo récente, le président Obama demande aux jeunes d’apprendre l’informatique, de ne pas se contenter d’utiliser les applications sur leur Smartphone mais de les inventer. En France, l’intention est certes de faire entrer l’école dans l’ère du numérique, mais en faisant pour l’instant l’impasse sur l’informatique. Le terme numérique a, en quelque sorte, ringardisé l’informatique. Un peu comme si l’on considérait qu’il n’y a pas besoin d’apprendre cette discipline pour la maîtriser…

Pourquoi réclamez-vous, dans une lettre ouverte adressée au Président de la République, la création d’un CAPES et d’une agrégation d’informatique ?

Tant que l’on n’aura pas résolu le problème de la formation des enseignants en informatique, on ne fera que mettre des rustines sur le système existant. Comme personne n’a anticipé, il n’est pas possible de proposer un enseignement d’informatique solide. On ne dispose tout simplement pas d’assez d’enseignants compétents. Nous demandons donc de recruter des gens formés afin que l’informatique existe au même titre que les mathématiques ou la physique. Les choses évoluent, mais encore trop lentement. Le risque c’est de manquer d’informaticiens et de ne pas donner la chance aux jeunes de pouvoir devenir un jour des créateurs.

7 commentaires sur "« Les lycéens sont analphabètes en informatique ! »"

  1. Barndoor  28 février 2014 à 14 h 52 min

    Je suis assez sidéré par cet article. En effet, il est évident que l’informatique n’est pas vraiment bien enseigné en France mais ces informations ne sont plus du tout d’actualité !
    J’enseigne les mathématiques en Lycée et je peux d’abord vous dire que l’algorithmique fait partie des programmes de mathématiques ainsi que de l’évaluation au Baccalauréat dans toutes les filières.
    Par ailleurs, dire que l’informatique n’est présente au niveau BTS qu’en Informatique de Gestion est la méconnaissance des réformes d’il y a deux ans puisque le BTS IG a disparu au profit du BTS SIO (Systèmes Informatiques des Organisations) qui donne une place prépondérante à l’algorithmique et la programmation.
    Les enseignants d’ISN et de SIO ont reçu une formation et laisser croire que les enseignants ne sont pas à la hauteur est pour le moins choquant ! Je suis des forums participatifs où les échanges entre enseignants de mathématiques et d’informatique sont d’un très haut niveau et je suis surpris que la SIF ne soit pas informée de ceci.
    Pour finir, je conviens que l’Education Nationale manque d’enseignants spécialisés en informatique ; il faudrait une discipline nouvelle au CAPES …Signaler un abus

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  2. B. Girard  28 février 2014 à 15 h 53 min

    L’informatique serait absente du collège ? Mais d’où l’auteur tient-il ses informations ? Ce qu’il ne semble pas comprendre – ni admettre – c’est que l’informatique ne fait pas l’objet d’une discipline à part mais que toutes les disciplines ont leurs propres pratiques informatiques. Alors que le cloisonnement disciplinaire a montré toutes ses limites, il serait incohérent et particulièrement régressif de faire de l’informatique une nouvelle discipline.Signaler un abus

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  3. Kae  28 février 2014 à 16 h 18 min

    @Barndoor. Non, il a raison : les profs d’ISN sont tous des volontaires qui ont suivi une formation allant d’une journée (?!) à un cours hebdomadaire sur un an. Même dans ce dernier cas, c’est peu. Que diriez-vous si on vous disait « on va former ce prof de science aux maths pendant une centaine d’heures et ensuite il va enseigner les maths aux terminales » ? Le bagage nécessaire pour enseigner l’informatique se compte en années, comme pour les autres sciences, et non en quelques dizaines d’heures.Signaler un abus

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  4. Kae  28 février 2014 à 16 h 29 min

    @B. Girard : Ce que vous ne comprenez pas, comme beaucoup, c’est que l’informatique est une science à part entière. Quand vous entendez le mot informatique, vous devez sans doute penser à son côté technique (les ordinateurs, tout ça). Pourtant, il s’agit aussi d’une science avec ses méthodes de raisonnement et sa logique propre. Comme les autres matières, elle mérite d’être enseignée séparément. Si on pousse votre logique jusqu’au bout, on devrait avoir une matière « science » dans laquelle on y trouverai de tout : maths, physique, bio, chimie, … Le cloisonnement entre ces sciences n’est pas artificiel : il s’est installé au cours des siècles, et ceci est au contraire de ce que vous dites le fruit d’une meilleure compréhension de ces sciences, de ce que les caractérisent.Signaler un abus

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  5. Cormen4all  28 février 2014 à 22 h 42 min

    Excellent article qui pose bien le problème : l’enseignement de l’informatique n’existe pas encore parce qu’il n’y a pas d’agreg.
    @Barndoor : une formation d’une soixantaine d’heures c’est un peu maigre pour prétendre être à la hauteur. C’est mieux que rien mais franchement c’est un survol. L’ISN est un début, mais si on ne commence pas plus tôt, cela risque fort de ce terminer en curiosité française. Quand à l’algorithmique en math au lycée, je n’en ai pas la même lecture que vous, mais j’éviterai une généralisation trollesque.
    @B. Girard : la physique, l’économie, les sciences naturelles ont une pratique différente des mathématiques. Celles-ci ne constituent donc pas une discipline à part entière…
    Pour qu’il y ait interdisciplinarité, il faut qu’il y a ait… …des disciplines. Une interdisciplinarité sans discipline jette des ponts entre des berges qui n’existent pas : cela fait les choux gras des fabricants de ponts mais ne mène pas à grand chose.Signaler un abus

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