« Malgré la demande, il n’y a toujours pas en France de CAPES de japonais »

Laurent Carlier, spécialiste en didactique des langues, a enseigné dix ans le français au Japon. Il nous explique les difficultés d'apprentissage du français pour les Japonais et celles du japonais pour les Français. Il souligne à ce propos combien l'offre en France est insuffisante face à la demande.

Laurent Carlier

Laurent Carlier

Pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours en tant qu’enseignant de français au Japon ?

Je suis spécialiste en didactique des langues et en formation numérique, j’ai enseigné dix ans le français au Japon, au collège, à l’université et dans le réseau culturel du Ministère des Affaires étrangères, c’est-à-dire dans les instituts français, auprès d’élèves de tous âges et de tous niveaux. Je suis depuis peu de retour en France, j’exerce dans le numérique et enseigne par ailleurs le japonais par le biais de la visio-conférence. Je travaille aussi à développer des ressources pour aider les professeurs de japonais -qui disposent en France de peu de matériel pédagogique- en particulier sur les tablettes, qui présentent l’immense avantage de pouvoir accéder facilement à des contenus et de mettre en place un apprentissage vivant et collaboratif de la langue étrangère.

Vous avez une expérience très large de l’enseignement du français aux Japonais, puisque vous avez aussi bien eu comme élèves des enfants débutants que des étudiants de niveau avancé. Quelles sont les plus grandes difficultés rencontrées par les Japonais pour apprendre notre langue ?

La première grande difficulté réside dans l’ordre de la phrase : en français, nous avons la forme sujet+verbe+complément, alors qu’en japonais ce n’est que complément+verbe avec un sujet souvent sous-entendu. Pour les Japonais, il est donc très difficile de comprendre une syntaxe où le sujet est exprimé et joue un rôle essentiel.

La seconde difficulté est la présence des articles, qui n’existent pas en japonais, ainsi que la distinction entre masculin et féminin –les élèves ne comprennent pas pourquoi tel nom est masculin, et tel autre féminin- et défini, indéfini. Les autres types d’articles, démonstratifs et possessifs, existent sous une autre forme, donc c’est moins compliqué.

La troisième difficulté concerne les temps, puisqu’en japonais il n’y en a que deux principaux, le présent et le passé. En français, ne serait-ce que pour le passé, nous avons toute une déclinaison, passé simple, passé composé, imparfait, plus-que-parfait, passé antérieur, sans oublier le subjonctif et le conditionnel. Toutes ces nuances sont très difficiles à comprendre pour les Japonais.

La quatrième difficulté est phonétique : les Japonais ont du mal à distinguer le son L du son R – le son R n’existe pas en japonais- le son E (eu) opposé au son Ou, le son B opposé au son V. Ces sons n’existent pas en japonais, et les élèves au départ ne font pas la différence par exemple entre « lit » et « riz », ou entre « deuxième étage » et « douzième étage ».

Outre les problèmes propres à la langue, quelles autres difficultés didactiques avez-vous rencontrées en tant que professeur ?

Les élèves japonais sont paralysés par la prise de parole et l’improvisation, cela n’est pas dans leur culture. Les activités orales sont donc difficiles à mettre en place et l’enseignant doit savoir les rassurer, en leur donnant des trames précises. Et quand les Japonais viennent en France pour apprendre le français, c’est encore plus difficile pour eux dans des classes où certaines nationalités ont plus d’aisance et de spontanéité dans leur pratique orale.

Par contre, quand ils sont en confiance, le travail avec la classe est très agréable, car ils s’écoutent tous avec respect et sans s’interrompre. Avec les élèves d’un niveau avancé, organiser un débat par exemple est très enrichissant.

Et pour les niveaux moins avancés ou débutants, avez-vous trouvé des astuces pour une mise en confiance ?

Pour les niveaux débutants et intermédiaires, il faut donner un cadre. Pour cela, je mettais les élèves vraiment en situation, en amenant des objets, par exemple une baguette de pain française pour travailler en contexte l’acte de parole « acheter », comme à la boulangerie en France.

Parlons maintenant des Français qui apprennent le japonais : quelles vont être leurs plus grandes difficultés ?

La première difficulté va être celle de l’apprentissage du système d’écriture. Le japonais est basé sur trois systèmes d’écriture, qui peuvent coexister dans une même phrase.

Le premier système, hiragana ひらがなest celui des syllabes de l’alphabet japonais.

Le second, katakana カタカナest l’alphabet qui permet de transcrire phonétiquement les mots d’origine étrangère, comme le mot français « baguette », baguetto バゲット.

Le troisième système, kanjis 漢字 représente les idéogrammes d’origine chinoise.

Les deux premiers alphabets s’apprennent assez facilement, mais les kanjis, même s’il y en a beaucoup moins qu’en Chine, sont tout de même au nombre de 2000 en japonais. Il n’y a pas d’autre choix que de les apprendre par cœur.

La seconde difficulté est le fait que le sujet est souvent sous-entendu. Le japonais est une langue de contexte et pour un Français, c’est une véritable gymnastique de l’esprit que de savoir qui parle à qui et de qui on parle car souvent, on n’a que le verbe.

La troisième difficulté est de distinguer le langage des hommes et le langage des femmes. Il y a des changements de mots et d’intonation qui sont difficiles à comprendre. « Je » sujet par exemple, que l’on emploie de temps en temps, ne se dit pas de la même façon selon que l’on est un homme ou une femme, boku 僕 pour les hommes et watashi 私 pour les femmes . Lorsqu’on apprend le japonais, mieux vaut donc avoir un professeur du même sexe que soi, sinon, on risque d’apprendre un langage qui peut porter à de sérieux « quiproquos » lors du premier voyage au Japon.

Enfin, une autre difficulté, ce sont les langages de politesse : on ne parle pas de la même façon aux gens en fonction de la hiérarchie et de l’âge. C’est un apprentissage complexe qui peut poser problème même à des Japonais.

En dehors des difficultés propres à la langue se pose le problème du bain linguistique. En France, il est très difficile de trouver des supports authentiques pour apprendre le japonais. On ne peut pas par exemple accéder facilement aux médias japonais. Par ailleurs, beaucoup de Français ne viennent au japonais que par le manga, et c’est vraiment dommage de n’aborder ce pays et cette langue que par cette sous-culture.

Savez-vous si beaucoup de Français apprennent aujourd’hui le japonais et si à l’inverse, de nombreux Japonais apprennent le français ?

En France, on a un vrai paradoxe : on a une forte demande pour l’apprentissage du japonais, mais une offre ridiculement insuffisante, en particulier en scolaire et en universitaire. D’année en année, les classes de japonais ferment dans le secondaire. Sur le territoire national, seuls 6 établissements scolaires la proposent en LV1 et une petite dizaine en LV2. Il n’y a toujours pas en France de CAPES de japonais et un seul inspecteur officie pour toute la France quand on en compte bien souvent un par région pour les autres langues. Dans le supérieur, on ne dénombre qu’une poignée d’universités offrant un vrai cursus de spécialité en langue japonaise. Le Japon est pourtant le premier investisseur asiatique en France. Or, la seule langue asiatique vraiment bien représentée en France est le chinois, il existe d’ailleurs un CAPES de chinois. L’offre pour cette langue asiatique est d’ailleurs « surabondante » dans certaines régions comme la Bretagne, où de fortes relations économiques avec le Japon dans les domaines des technologies et de l’agroalimentaire sont pourtant établies depuis des années.

Au Japon, le français est la troisième langue la plus apprise, derrière l’anglais et le chinois. Mais la tendance est à la baisse et les acteurs de la francophonie au Japon doivent rester vigilants et savoir, le cas échéant, remettre en question leur stratégie de diffusion

Terminons sur une note plus personnelle : quels sont vos auteurs japonais favoris ?

J’en citerai deux : Murakami Ryu 村上 龍 auteur classique de renommée internationale qui s’est fait connaitre en France par un de ses romans « Les bébés de la consigne automatique ».

Et Higashino Keigo 東野 圭吾. Auteur à succès, considéré comme un des meilleurs auteurs japonais de roman policier actuel. Quelques-uns de ses ouvrages ont été traduits en français.

 

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