Mutations enseignantes : « la détresse psychologique est alarmante »

Le collectif des « Mutez-Nous », composé de professeurs des écoles en attente de mutation depuis plusieurs années, dénonce un taux d’insatisfaction « catastrophique » en 2013. Explications avec Sophie Theobald, membre du collectif et professeur des écoles dans la Meuse.

Mutez-nous !

Mutez-nous ! © NUBE

Que reprochez-vous au système de mutation des enseignants du 1er degré ?

Le problème n’est pas nouveau mais depuis 2008, le taux de demandes de mutation satisfaites est en chute libre : il n’est que de 23% en 2013. Ce qui nous révolte, c’est que parmi les mutations accordées cette année, 48% n’avaient pas de caractère prioritaire sur le plan légal, contrairement à nos demandes de mutation pour rapprochement de conjoint ou handicap, en accord avec l’article 60 de la Loi du 11 janvier 1984 sur le statut des fonctionnaires de l’Etat. La procédure de mutation se déroule en deux phases : la première est informatique, la seconde écrite pour les mouvements complémentaires. La procédure informatique de permutations est biaisée et inéquitable à cause du calibrage d’entrants/sortants dans chaque académie, qui est trop faible. Résultat : avoir beaucoup de « points » dans le barème ne garantit pas d’obtenir gain de cause. Et le paradoxe de cette gestion des ressources humaines, c’est qu’on se retrouve avec des postes d’enseignants non pourvus dans de nombreux départements, comblés par des contractuels, candidats rattrapés au concours, ou remplaçants, pourtant déjà en nombre insuffisant dans beaucoup de départements.

Combien de professeurs des écoles « souffrent » d’être dans l’expectative ?

Nous sommes 2800 à être laissés sur le carreau, sachant qu’il faut en moyenne trois ans d’attente pour obtenir sa mutation et que certains d’entre nous patientent depuis 10 ans. Pour prendre l’exemple de mon cas personnel, je demande depuis 2009 ma mutation dans l’Ariège pour me rapprocher de mon conjoint, notre domicile étant à 950 km de mon poste. Si je veux pouvoir vivre avec ma famille, je suis obligée d’abandonner mon métier en me mettant en disponibilité. Le plus angoissant, c’est de n’avoir aucune échéance.

N’est-ce pas normal que l’Education Nationale régule les demandes, en fonction des besoins ?

Si, bien sûr, mais contrairement à une idée reçue, nous ne demandons pas notre mutation pour aller au soleil ! Il s’agit de nous rapprocher de nos conjoints, souvent mutés pour des raisons économiques, ou améliorer les conditions de vie d’une personne handicapée. Et nous ne comprenons pas le volume actuel de recrutements d’enseignants, alors que nous sommes très nombreux à demander notre mutation. Pour prendre un exemple concret, dans l’académie de Toulouse, il y a eu 305 recrutements et seulement 20 entrées accordées par mutation. Ce que nous demandons, c’est qu’il y ait un peu moins de recrutements et plus de mutations. Ce serait plus judicieux que d’abaisser les seuils d’admissibilité  pour pallier le manque de candidats aux concours enseignants. Les professeurs en disponibilité attendant leur mutation, dans un contexte de résultats médiocres de la France à l’enquête PISA 2012 , constituent un réservoir de personnels formés et expérimentés. Il faut s’en servir ! Le ministère de l’Education Nationale opte pour une gestion administrative, quitte à sacrifier des vies de famille.

Quelles sont les conséquences de cette situation ?

C’est très variable mais nous sommes tous confrontés à un dilemme : suivre notre conjoint ou conserver notre travail. Même casse-tête pour les enseignants qui demandent une mutation pour raison de handicap. Le problème, si l’on se met en disponibilité, c’est qu’on ne touche plus notre salaire et qu’on ne cotise plus pour la retraite. On n’a pas le droit non plus d’enseigner ailleurs puisque la grande majorité des établissements privés sont sous contrat avec l’Etat. Certains réussissent quand même à trouver des petits boulots, le plus souvent subis. Mais ce n’est pas évident car notre expérience et nos diplômes ne correspondent pas à la réalité du marché du travail. Résultat : comme nous l’avons indiqué à la DGRH en octobre , la détresse psychologique est palpable et alarmante.

6 commentaires sur "Mutations enseignantes : « la détresse psychologique est alarmante »"

  1. Enseignante abandonnée  13 décembre 2013 à 21 h 27 min

    Je demande ma mutation depuis 2011 pour rapprochement de conjoints, j’ai 3 enfants et 17 ans 1/2 d’ancienneté et l’Education Nationale m’ignore et se moque de ma détresse. Et je ne vois l’intérêt du service, si chère à notre administration, quand on préfère mettre devant des élèves des enseignants recrutés à 8/20 au concours plutôt qu’une enseignante expérimentée !Signaler un abus

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  2. Marco  14 décembre 2013 à 18 h 01 min

    Faut dire aussi que les rapprochements de conjoints sont un bon moyen d’échapper à ces départements où plus personne ne ceut enseigner. Et je comprends ça.Signaler un abus

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  3. Nefertitia  20 décembre 2013 à 9 h 11 min

    Cas précis, concret et inextricable:

    Aujourd’hui, j’enseigne la technologie dans une zone éclair de la banlieue parisienne. C’est ma deuxième année dans cet établissement, sachant que c’est ma quatrième année dans cette région (2 ans TZR).
    Comme beaucoup, je souhaite simplement rentrer chez moi, avec ma famille, mes parents, mes grands mères que j’ai la chance d’avoir… La perte de mon grand père si loin a été une grande douleur.

    Seulement voilà, le système me dit non et me dira non encore longtemps car :
    – Face à la réduction des recrutements, l’état est en déficit de prof de techno, donc il est obligé de passer par des contractuels quand il en trouve ! (cette année, dans mon établissement, il nous manque toujours un prof de techno !) donc l’état préfère avoir des contractuels partout (et bloquer les mutations) plutôt qu’accorder des vœux à de vrais professionnels et se retrouver à vide dans certaines régions.
    – Depuis la refonte du lycée, certains profs de lycée se sont retrouvés prioritaires sur nos postes de techno, car il fallait bien les mettre quelque part sans les re-muter ! De fait, le nombre de places déjà réduit a encore baissé.
    – Ma région a un très bon taux de réussite en technologie, Nous cherchons donc tous à rentrer chez nous puisqu’on nous a exilés. Sans compter sur tous les autres qui veulent aussi venir chez nous sans autre raison qu’une envie ou une illusion !
    – Je ne souhaite pas entrer dans le moule mariage + enfant qui de toutes façons me paraît déjà injuste (rapprochement conjoint je comprends, mais en quoi avoir des enfants doit avoir une incidence sur votre lieu de travail ? vous avez choisi de les avoir non ?), et je ne parle pas des autres exceptions, car les seules valables pour moi c’est le handicap et le rapprochement de conjoint.
    – Mon conjoint a tout lâché pour me suivre (moi seule dans une région où je ne connais personne et où je ne suis pas heureuse de vivre…),
    – Si les personnes originaires des DOM TOM ont un bonus pour simplement renter chez elle, pourquoi pas les autres régions (dans d’autres proportions bien sûr) ?

    Le résultat, c’est qu’il y a deux ans, il fallait 800 points pour rentrer chez moi, aujourd’hui il en faut plus de 1200.
    Si je me réfère au barème et si je tiens en zone éclair : je gagne 10 points par an avec le même vœu tous les ans + 300 dans 2 ans et + 200 dans 5 ans. Donc dans 5 ans je serais à 800 points max, avec, soyez en sûr, une barre d’admission toujours plus haute !

    Le barème est-il censé être juste ? On se moque de qui ?Signaler un abus

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  4. Marco  20 décembre 2013 à 15 h 51 min

    A Nefertitia. Ça confirme ce que je disais plus haut et je comprends votre envie de bouger. Peut-être que quiconque, même sans famille nulle part, aurait cette même envie. Maintenant, vous avez bien dû signer qque chose au début qui vous mettait au courant de ce genre de problème. Non ? C’est entre autres pour ça que de nombreux enseignants préfèrent devenir profs des écoles avec un recrutement départemental. Bon courage en tout cas.Signaler un abus

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  5. Nefertitia  29 décembre 2013 à 19 h 04 min

    Pour Marco,
    Cher ami, il est vrai que quand on s’engage dans l’éducation nationale, on sait pertinemment qu’il faut faire ses armes à Paris. Je ne l’ai jamais nié.
    Mais je fais ce métier par choix car j’aime mon travail et tout travail a des inconvénients & avantages.
    Ce que je remarque, c’est que comme vous le dites, cela décourage pas mal de personnes et conduit des gens à choisir un métier que se rapproche mais reste néanmoins très différent ! Professeurs et enseignants n’ont rien à voir dans leurs pratiques quotidiennes !
    De plus, si il est clair que nous débutons tous là-haut, le système est très opaque, et quand j’ai débuté, j’avais compris et calculé descendre au bout de 8 ans environ ce qui est impossible aujourd’hui.
    Ce qui me pose problème, ce n’est pas d’avoir bougé, mais simplement comment les choses évoluent et un système qui n’est absolument pas égalitaire ou juste car aujourd’hui je ne pense pas revenir chez moi avant ma retraite…
    Cordialement.Signaler un abus

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