Autorité des enseignants : « L’autorité est écartelée entre le passé et le futur »

Dans son essai "Nouveaux élèves, nouvelle autorité", le docteur en sciences humaines Jérémy Collot propose de repenser la relation professeur-élèves dans son rapport au temps : plutôt que de puiser dans les enseignements du passé, préparer les élèves à l'avenir.

Nouveaux élèves nouvelle autorité Jérémy CollotPour vous, l’autorité des enseignants n’est pas « en crise », elle est en mutation. Comment l’évolution de notre société a-t-elle remis en cause l’autorité « frontale » du maître « qui sait » face à l’élève « ignorant » ?

Il est impossible de répondre rapidement à cette question tant l’évolution de l’autorité est en réalité plurifactorielle. De nombreux éléments seraient à prendre en compte, comme par exemple les évolutions politiques et singulièrement celle de la représentation démocratique, mais encore l’histoire de la figure du père, le rapport nouveau au savoir, à la notion de patrimoine, ou à celle de génération, mais également et bien évidemment l’avènement d’internet qui a changé beaucoup de choses (tant dans l’organisation de notre cerveau que dans l’intelligence collective entre les individus).

L’autorité est à la croisée de tous ces nouveaux chemins. Il ne s’agit pas d’un problème isolé et la question de l’autorité n’est pas seulement posée à l’école, même si l’école est, comme toujours, en première ligne. Je vois plutôt dans cette mutation de l’autorité une chance pour essayer de repenser et de réinventer de nouvelles relations plus riches entre les individus.

L’autorité est traditionnellement perçue comme un mélange de fermeté et de sanctions en cas de désobéissance (punition, mauvaise note…). Cette forme d’autorité a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?

Sans aucun doute. Mais ce que j’essaie de montrer dans mon livre, c’est que c’est justement dans ce « mélange » entre des moments de fermeté et des moments de confiance et de disponibilité, que se situe le cœur de l’autorité. L’autorité est d’abord une relation ! On a trop souvent tendance à voir l’autorité comme quelque chose de mort, d’acquis ou de non-acquis ! Mais c’est l’inverse, l’autorité est une certaine « qualité » de relation. Et qui dit relation, dit souplesse, invention, conflit, déception, mais également réussite, partage, reconnaissance mutuelle. Dissonances et harmonies, le principal étant que les acteurs continuent à avoir envie de jouer ensemble le « jazz » des relations humaines.

Avant toute chose il faudrait tout de même définir ce que j’entends par « autorité ». Je donnerais cette définition minimum : avoir de l’autorité sur quelqu’un c’est avoir une influence sur lui mais une influence « légitime ». Or cette légitimité se doit d’être reconnue par celui qui exerce l‘autorité comme par celui sur qui elle s’exerce. L’autorité est dorénavant toujours biface c’est pourquoi elle est devenue certes « fragile » mais également véritablement « humaine ».

Pas d’autorité sans quelqu’un pour la subir : comment rendre supportable l’idée de l’autorité aux élèves, et faire admettre le bien-fondé de l’acquisition du savoir transmis par le professeur ?

La thèse que je défends dans mon travail est qu’il faut réfléchir à cette idée d’une simple « transmission d’un savoir par le professeur ». Il faut aller plus loin si on veut rénover la notion d’autorité. En fait je fais l’hypothèse suivante : l’autorité doit avant tout être repensée dans le rapport qu’elle entretient au Temps…

L’autorité est en souffrance parce qu’elle est écartelée entre le passé et le futur. D’un côté elle puiserait sa force du passé (la transmission d’un savoir issu de l’expérience, d’un patrimoine) et serait exercée par des vieux sages, par des gens qui en « précèdent » d’autres. De l’autre, l’autorité « pédagogique » veut « préparer » les élèves au futur en les aidant à y faire « face ». Malheureusement nous commençons à douter des enseignements du passé et nous sommes très sceptiques dans la capacité des « maîtres » à préparer, et donc à prévoir, le « futur ». On ne croit plus au passage simple d’un savoir venu du passé et suffisant pour devancer le futur… Ajoutons à cela qu’il y a une question d’incompatibilité de vitesses entre une jeune génération prise dans le flux de la connexion ininterrompue, du « tout tout de suite et partout », de l’innovation permanente, et l’école comme le barrage à ce flux, qui prône une certaine décélération.

C’est pourquoi tout mon propos est de proposer une autorité qui a un autre rapport au temps, ce que j’ai appelé une « autorité-avenir ». Le futur ne pouvant plus être pré-vu, il faut remplacer le futur par l’avenir qui est quelque chose qui nous « arrive ». Appelons cela un à-venir, un évènement… Il faut inventer une autorité-avenir et une pédagogie de l’évènement. Voilà le renversement que j’essaie de proposer, et que je développe dans mon livre.

Proflab : développer l’intelligence collective des enseignants

Le projet « Proflab » est le versant concret de la démarche de Jérémy Collot, qui vise à encourager le partage d’expérience et une réflexion sur le métier d’enseignant entre pairs. Les professeurs sont invités à s’inscrire sur proflab.org et constituer des ateliers locaux au sein de leur établissement. Des visites silencieuses de cours sont organisées entre collègues pour favoriser l’émergence d’idée et de groupes de travail. Sur la plateforme e-Proflab, les professeurs intéressés trouveront de nombreux outils pour organiser leurs visites, leurs ateliers, communiquer entre eux et partager des fichiers…

L’autorité peut-elle s’apprendre, se développer ? Certains enseignants sont-ils condamnés à ne jamais être respectés par leurs élèves ?

Il est évident que les gens ne sont pas égaux, et le charisme de chacun est différent mais je crois sincèrement qu’il y a autant de façons de se faire respecter qu’il y a d’individus. Bien sûr, il faut des cadres partagés, mais la personnalité ne doit pas être mise de côté pour laisser la place à des seuls dispositifs autoritaires (des règles, des cadres, etc.). Ces dispositifs sont fondamentaux mais il faut également faire preuve d’autorité avec ce que l’on est. Et nous sommes tous différents.

Mon propos, de philosophe, n’est absolument pas de donner des recettes mais de permettre à chacun de réfléchir et d’inventer « son » autorité. Et surtout je voudrais convaincre les enseignants qu’ils sont plus créatifs qu’ils ne le pensent et que cette créativité est une force pour asseoir leur autorité. Je crois aussi beaucoup à une intelligence collective des enseignants, largement déficitaire pour l’instant, pour renforcer le bien-être, la confiance des individus et donc leur rayonnement. Je suis certain qu’il y a là un moyen très fort de renouveler l’autorité. C’est pourquoi j’ai également initié le projet « Proflab » (voir encadré).

Selon vous, le recours aux TICE peut-il aider les enseignants à se re-crédibiliser aux yeux de leurs élèves, et à faciliter leur apprentissage ?

Je suis absolument convaincu que le développement des TICE est fondamental au sein de l’école, tout simplement parce que cela fait partie de la vie de chacun. Et de même que l’électricité est arrivée dans les classes, je pense qu’il faut que les nouvelles technologies entrent dans les établissements. Mais a-t-on jamais pensé à l’électricité comme un moyen de repenser les fondements de l’école ? Je crois qu’on se trompe de combat. L’école se doit d’accompagner les jeunes dans ces profondes mutations qui vont largement trop vite pour eux aussi, contrairement à ce qu’ils laisseraient croire. De plus, il est vrai que les nouvelles technologies ouvrent des perspectives assez passionnantes (les classes inversées, les Moocs, etc.). Pour autant je ne crois pas à l’utilisation des TICE pour « rajeunir » l’école. Je ne crois pas à une école « cougar » qui voudrait séduire la jeunesse en faisant appel à de la chirurgie numérique…

Je pense que l’école n’est ni vieille, ni jeune. Je crois surtout qu’elle doit être les deux : elle peut aller vite, être dans le flux, et en même temps le ralentir. Je suis pour une école à deux vitesses ! Une école qui fonctionne en courant alternatif, très rapide et très lente… La confrontation entre ces deux rythmes sera très riche d’enseignements si elle est menée avec intelligence. Voilà pour moi une des nouvelles missions de l’école. Je crois surtout qu’il existe un esprit nouveau fait de collaborations, de partage, de promotion des individus mais également d’intelligence collective, d’ »empowerment » des élèves et des enseignants. Bref, qu’il est tout à fait possible et souhaitable de promouvoir l’esprit du web sans se contenter de la seule connexion au web !

1 commentaire sur "Autorité des enseignants : « L’autorité est écartelée entre le passé et le futur »"

  1. DUCHESSE61  26 septembre 2013 à 19 h 32 min

    Ce docteur en sciences humaines a-t-il déjà été en situation d’enseignement devant une classe ?Signaler un abus

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