Michel Fize : « Le bac est un tabou en France »

Neuf candidats sur dix viennent de décrocher le baccalauréat général avec, pour plus de la moitié d’entre eux (56,9%), une mention. Le sociologue et chercheur au CNRS Michel Fize dénonce l’hypocrisie ambiante et réclame toujours la suppression de l’examen.

Michel Fize

Michel Fize

Le taux de réussite au bac atteint 86,8% cette année, en hausse de 2,4 points sur un an : faut-il s’en réjouir ?

Non, au contraire. A ce rythme, les 100% de réussite seront atteints en 2020, sachant que ce taux est déjà atteint par les lycées les plus prestigieux. Je souscris totalement à l’expression employée par Alain Bentolila : le bac est une « illusion démocratique ». Ainsi, en première année à l’université, on retrouve des étudiants quasi illettrés, incapables parfois de restituer le sens d’un texte, ce qui explique sûrement, pour partie, l’hémorragie d’échec en fin de 1ère année. Il faudrait identifier les acquis que couronne le bac, or personne n’en parle ! Quand je vois que certains bacheliers obtiennent plus de 21 sur 20 au bac, ça défie la statistique la plus élémentaire ! Aujourd’hui, le niveau n’a peut-être pas fortement baissé (encore que…) mais le bac n’évalue toujours, globalement, que les capacités de mémorisation du candidat.

Alors que les résultats n’ont jamais été aussi bons, comment expliquer que les disparités sociales de réussite au bac se creusent ?

Précisément parce que le système scolaire est hyper compétitif et par le jeu des mentions ! Je suis frappé de voir qu’aujourd’hui les candidats sautent de joie parce qu’ils décrochent une mention alors qu’à mon époque nous étions très satisfaits d’obtenir le bac (NDLR : en 1967, seuls 0,3% des bacheliers décrochaient la mention « très bien », contre 2% en 2000 et 10,5% en 2013). Le bac général est le « bac des riches ». Désormais la mention est impérative, sinon vous être considéré comme un sous-bachelier. Non seulement, le bac couronne les inégalités mais il les aggrave !

Instaurer une part de contrôle continu, est-ce vraiment la solution ?

Non et je pense toujours qu’il faut supprimer le bac, en le remplaçant au contraire par un contrôle continu intégral qui évaluerait toutes les aptitudes des élèves. L’objectif étant qu’il n’y ait aucun échec, grâce à l’usage de pédagogies différenciées. Si le contrôle continu était bien organisé, il permettrait de réduire les disparités. Ainsi, pour éviter que les mauvaises langues ne soupçonnent les enseignants de noter « à la tête du client » et de gonfler artificiellement les notes de leurs élèves, je préconise un « dépaysement » des copies, c’est-à-dire de les faire corriger à l’extérieur des établissements d’origine. Parallèlement, bien entendu, l’entrée à l’université doit rester libre.

Si cette solution est la meilleure, pourquoi le système reste inchangé ?

Le bac est un tabou en France. Il est censé porter toutes les vertus humanistes et égalitaires. Il est assimilé à la protection de tous contre l’arbitraire. Mais je pense qu’il sera supprimé un jour ou l’autre ! On nage en pleine hypocrisie : cette année, on ne parle que des réformes éventuelles et des difficultés de l’examen. Or il n’est pas raisonnable de penser réformer un tel mastodonte avec 700 000 candidats. Le bac me rappelle la fin lamentable du service militaire. Quand la décision a été prise par Jacques Chirac (en 1996) de le suspendre, cela faisait belle lurette que le service national n’avait plus de sens ! Il y a, dans cette affaire du bac, un problème de courage politique et de paresse intellectuelle. En Italie, la « Maturità » est, elle aussi, très contestée. Et en Allemagne, par exemple, l’Abitur comprend 70% de contrôle continu… On ne regarde pas ce qui se passe à l’étranger, sinon on se rendrait compte que le bac n’est pas universel.

8 commentaires sur "Michel Fize : « Le bac est un tabou en France »"

  1. coco  12 juillet 2013 à 17 h 15 min

    Je partage tout à fait votre avis ! Les mentions n’ont même plus trop de valeur… bien que certaines de mes élèves en Terminale S ont eu Très Bien et je les ai félicités (ils l’avaient mérité) mais le bac est une grosse hypocrisie ! Oui au contrôle continu : de belles économies seraient faites. Mais qui aura le courage ??Signaler un abus

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  2. Loys  12 juillet 2013 à 23 h 32 min

    Et si le vrai tabou était le renoncement à toute exigence ? Le contrôle continu ne changera rien à cet état de fait, et même il risque bien de l’aggraver.Signaler un abus

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  3. krtonus  13 juillet 2013 à 13 h 12 min

    On pourrait instaurer un concours d’entrée à l’université comme on le faisait pour le passage en sixième dans le temps.Signaler un abus

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  4. Elise  13 juillet 2013 à 16 h 07 min

    Mille fois d’accord ! Même si le contrôle continu n’est pas non plus la solution idéale. Et quand je vois les profs de Français pleurer parce qu’ils ont 120 copies à corriger, j’ai peur et j’ai honte en tant qu’enseignante ! Comment corrigent-ils dans ces conditions ? Comment notent-ils ? Bien sûr que ça nous fait tous suer de « corriger le bac » mais ça fait partie de notre travail. (Et j’invite ceux qui râlent à aller voir en usine si le travail est plus intéressant et mieux payé quand il y a « un coup de bourre » à absorber, soit dit en passant).
    Mille fois d’accord également quand je lis que « le bac général est le bac des riches ». Oui ! Il n’y a qu’à voir seulement quelles notes obtiennent aux TPE ceux dont les parents peuvent apporter leur aide. Le constat est malheureusement limpide.
    Donc supprimer le bac, oui, mais que mettre à la place ? Rien ? Peut-être.
    Il me semble que tout est à revoir depuis l’école primaire. Comment accepter que des élèves de lycée et ensuite d’université ne maîtrisent pas leur langue ? Et on leur fait lire Descartes, Kant et j’en passe… C’est ridicule. Soyons réalistes et plaçons les exigences là où il faut : maîtrise de la langue et des maths basiques d’abord !Signaler un abus

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  5. un prof  15 juillet 2013 à 9 h 22 min

    Cette année le bac a été donné pour acheter la paix sociale et masquer l’amateurisme total dans la conception des programmes de la réforme 2010.

    « On » baisse les exigences du bac, simplement pour stocker un peu plus longtemps la jeunesse dans ses études, à défaut de leur donner une place dans la société.

    « On » baisse les exigences du bac pour masquer les dégâts des réformes successives du primaire et du secondaire (baisse des performances depuis 2000 environ et augmentation des inégalités de chances de réussite ).

    N’importe quel pays possède un système de régulation à l’accès aux études post bac (concours en Finlande, tests standardisés aux USA, et « normalement » en France, le baccalauréat qui est un examen d’entrée à l’Université).

    Le contrôle continu, avec correction croisée revient à organiser un bac local qui n’aurait qu’une valeur locale, les allemands savent bien que leurs Abiturs sont plus ou moins cotés selon les länder, ils envient le système universel français.

    Le vrai scandale c’est l’administration centrale qui refuse de se remettre en cause et laisse l’opinion et les média accuser de laxisme ou d’incompétence les professeurs et les élèves.

    Le vrai scandale, c’est une société française figée à la manière de l’ancien régime où l’origine sociale, le capital familial (culturel et financier) prime sur la valeur et le talent de l’individu.Signaler un abus

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