18.03.2013
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Comment enseigner et faire aimer la géographie ?

Magali Reghezza, agré­gée de géo­gra­phie et maître de confé­rences à l'Ecole nor­male supé­rieure, estime que sa dis­ci­pline souffre d'idées reçues. Elle donne des conseils aux ensei­gnants pour sor­tir des sen­tiers battus.
Magali Reghezza

Magali Reghezza

Mercredi 20 mars, vous inter­vien­drez lors d'une for­ma­tion , pour dénon­cer les idées reçues qui touchent la géo­gra­phie. Quelles sont-elles ?

La géo­gra­phie a gardé par­fois une image rébar­ba­tive, celle d'une dis­ci­pline qui se contente d'un appren­tis­sage des dépar­te­ments et des fleuves sur une carte de France. Or depuis plu­sieurs décen­nies, la géo­gra­phie est deve­nue une science sociale qui per­met de regar­der la société à tra­vers le prisme de l'espace ter­restre dans lequel on vit. La géo­gra­phie a au moins deux avan­tages : elle per­met de voya­ger dans le sens où l'on peut sor­tir de sa classe pour aller voir l'autre et l'ailleurs, même si celui-ci est de l'autre côté de la rue, et elle peut très faci­le­ment être réuti­li­sée pour éclai­rer une autre discipline.

Pourquoi dites-vous des ensei­gnants que vous for­mez qu'ils sont tous "des Monsieur Jourdain de la géographie" ?

Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir. De la même manière, les ensei­gnants font de la géo­gra­phie mais ils l'ignorent. Dès l'instant où l'on porte un regard inqui­si­teur sur ce qui nous entoure, on est déjà un peu géo­graphe. Le fait d'observer un pay­sage, en se deman­dant par exemple pour­quoi les mai­sons ont des tuiles dans cer­taines régions et dans d'autres des ardoises, c'est déjà un ques­tion­ne­ment géo­gra­phique. Les ensei­gnants, sur­tout ceux de l'école pri­maire, font peu de géo­gra­phie au cours de leur for­ma­tion. Et dans le secon­daire, il y a sur­tout des ensei­gnants his­to­riens. Trop d'étudiants arrivent au CAPES sans avoir fait, ou très peu, de géo­gra­phie. Cette mécon­nais­sance de la dis­ci­pline se retrouve aussi dans le trai­te­ment réservé par la majo­rité des médias. Ainsi, lors des émeutes urbaines en France ou dans le débat sur le Grand Paris, très peu de géo­graphes se sont expri­més ! Ils auraient pour­tant un autre regard à apporter...

Comment ensei­gner la géo­gra­phie à l'école et quelles notions peuvent être trans­mises dès la maternelle ?

La base, c'est de tou­jours dire où ça se passe. Dès la mater­nelle, il est très facile de poser des ques­tions telles que "d'où je viens ?", "où j'habite ?" puis, peu à peu, de le situer sur une carte. On peut poser la ques­tion de l'espace proche, qui sera appro­fon­die au col­lège, en appre­nant à connaître sa rue, son quar­tier, sa ville et en se deman­der com­ment c'est ailleurs. Il faut non seule­ment abor­der la dis­tance phy­sique mais aussi sociale et men­tale. Un gros mor­ceau des pro­grammes sco­laires actuels repose sur la nature et la ques­tion du pay­sage ou du déve­lop­pe­ment durable, des sujets abon­dam­ment trai­tés en géo­gra­phie. Mais on peut aussi étudier le pay­sage d'un tableau, en mon­trant com­ment il est construit par la société. Avec la géo­gra­phie, on peut abor­der de nom­breuses notions grâce à l'émotion du regard, en mon­trant des pho­tos. On peut aussi uti­li­ser l'actualité : avec le récent épisode nei­geux en France, la ques­tion du risque et du cli­mat pou­vait être abor­dée, mais aussi celle des réseaux de trans­ports. Ou bien étudier un texte lit­té­raire en élabo­rant une carte, ou encore repré­sen­ter les spé­cia­li­tés culi­naires de chaque région pour faire com­prendre le che­mi­ne­ment des pro­duits et la mon­dia­li­sa­tion. Les portes d'entrées sont mul­tiples et de nom­breux liens sont pos­sibles avec les autres dis­ci­plines. C'est à chaque ensei­gnant d'inventer son cours. On peut presque tout abor­der avec la géographie !

Comment faire en sorte que les géo­graphes soient plus nom­breux à pas­ser les concours de l'enseignement ?

C'est un vrai pro­blème : les futurs ensei­gnants passent le concours avec une solide for­ma­tion d'historien mais sou­vent, la géo­gra­phie a été oubliée. Avant la réforme, c'était par­fois au moment de leur stage que les futurs ensei­gnants pas­saient du côté de la géo­gra­phie pour leur mémoire. La géo­gra­phie a pour­tant bien évolué, les manuels sco­laires à l'école pri­maire étaient cala­mi­teux et ils sont main­te­nant bien mieux construits. A mon avis, pour inver­ser la ten­dance, il fau­drait sen­si­bi­li­ser davan­tage les ensei­gnants à l'intérêt de la dis­ci­pline au cours de leur for­ma­tion. Ce serait une amorce d'un cercle vertueux.

La géo­gra­phie est-elle "condam­née" à res­ter dans l'ombre de l'Histoire ? Faudrait-il scin­der le couple Histoire/géo au lycée ?

L'école doit être davan­tage trans­dis­ci­pli­naire. A l'université, l'écart est de plus en plus grand entre la géo­gra­phie telle qu'elle est pra­ti­quée par les cher­cheurs, qui uti­lisent de nom­breux outils tech­niques et qui mobi­lisent de mul­tiples dis­ci­plines, et ce qui est ensei­gné dans le pre­mier et le second degrés, qui concerne les fon­da­men­taux indis­pen­sables. Il faut faire le pont entre les avan­cées de la recherche et la trans­mis­sion des savoirs aux élèves et ce n'est pas évident. Dans le secon­daire, l'équilibre entre les connais­sances et le ques­tion­ne­ment géo­gra­phique doit être revu. Chaque ensei­gnant doit apprendre à ses élèves à se poser les bonnes ques­tions, à se for­ger un esprit cri­tique, à inter­ro­ger le monde dans lequel ils vivent. J'entends encore sou­vent des ensei­gnants deman­der "Qu'est-ce que je dois lire ?". Le meilleur conseil, c'est d'avoir confiance en eux, car ils savent beau­coup de choses. Qu'ils n'hésitent pas à créer des pas­se­relles entre les dif­fé­rentes dis­ci­plines, afin de prou­ver que la géo­gra­phie est tout sauf barbante !

Charles Centofanti


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