Comment enseigner et faire aimer la géographie ?

En pratique

Magali Reghezza, agrégée de géographie et maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, estime que sa discipline souffre d’idées reçues. Elle donne des conseils aux enseignants pour sortir des sentiers battus.

Magali Reghezza

Magali Reghezza

Mercredi 20 mars, vous interviendrez lors d’une formation , pour dénoncer les idées reçues qui touchent la géographie. Quelles sont-elles ?

La géographie a gardé parfois une image rébarbative, celle d’une discipline qui se contente d’un apprentissage des départements et des fleuves sur une carte de France. Or depuis plusieurs décennies, la géographie est devenue une science sociale qui permet de regarder la société à travers le prisme de l’espace terrestre dans lequel on vit. La géographie a au moins deux avantages : elle permet de voyager dans le sens où l’on peut sortir de sa classe pour aller voir l’autre et l’ailleurs, même si celui-ci est de l’autre côté de la rue, et elle peut très facilement être réutilisée pour éclairer une autre discipline.

Pourquoi dites-vous des enseignants que vous formez qu’ils sont tous « des Monsieur Jourdain de la géographie » ?

Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir. De la même manière, les enseignants font de la géographie mais ils l’ignorent. Dès l’instant où l’on porte un regard inquisiteur sur ce qui nous entoure, on est déjà un peu géographe. Le fait d’observer un paysage, en se demandant par exemple pourquoi les maisons ont des tuiles dans certaines régions et dans d’autres des ardoises, c’est déjà un questionnement géographique. Les enseignants, surtout ceux de l’école primaire, font peu de géographie au cours de leur formation. Et dans le secondaire, il y a surtout des enseignants historiens. Trop d’étudiants arrivent au CAPES sans avoir fait, ou très peu, de géographie. Cette méconnaissance de la discipline se retrouve aussi dans le traitement réservé par la majorité des médias. Ainsi, lors des émeutes urbaines en France ou dans le débat sur le Grand Paris, très peu de géographes se sont exprimés ! Ils auraient pourtant un autre regard à apporter…

Comment enseigner la géographie à l’école et quelles notions peuvent être transmises dès la maternelle ?

La base, c’est de toujours dire où ça se passe. Dès la maternelle, il est très facile de poser des questions telles que « d’où je viens ? », « où j’habite ? » puis, peu à peu, de le situer sur une carte. On peut poser la question de l’espace proche, qui sera approfondie au collège, en apprenant à connaître sa rue, son quartier, sa ville et en se demander comment c’est ailleurs. Il faut non seulement aborder la distance physique mais aussi sociale et mentale. Un gros morceau des programmes scolaires actuels repose sur la nature et la question du paysage ou du développement durable, des sujets abondamment traités en géographie. Mais on peut aussi étudier le paysage d’un tableau, en montrant comment il est construit par la société. Avec la géographie, on peut aborder de nombreuses notions grâce à l’émotion du regard, en montrant des photos. On peut aussi utiliser l’actualité : avec le récent épisode neigeux en France, la question du risque et du climat pouvait être abordée, mais aussi celle des réseaux de transports. Ou bien étudier un texte littéraire en élaborant une carte, ou encore représenter les spécialités culinaires de chaque région pour faire comprendre le cheminement des produits et la mondialisation. Les portes d’entrées sont multiples et de nombreux liens sont possibles avec les autres disciplines. C’est à chaque enseignant d’inventer son cours. On peut presque tout aborder avec la géographie !

Comment faire en sorte que les géographes soient plus nombreux à passer les concours de l’enseignement ?

C’est un vrai problème : les futurs enseignants passent le concours avec une solide formation d’historien mais souvent, la géographie a été oubliée. Avant la réforme, c’était parfois au moment de leur stage que les futurs enseignants passaient du côté de la géographie pour leur mémoire. La géographie a pourtant bien évolué, les manuels scolaires à l’école primaire étaient calamiteux et ils sont maintenant bien mieux construits. A mon avis, pour inverser la tendance, il faudrait sensibiliser davantage les enseignants à l’intérêt de la discipline au cours de leur formation. Ce serait une amorce d’un cercle vertueux.

La géographie est-elle « condamnée » à rester dans l’ombre de l’Histoire ? Faudrait-il scinder le couple Histoire/géo au lycée ?

L’école doit être davantage transdisciplinaire. A l’université, l’écart est de plus en plus grand entre la géographie telle qu’elle est pratiquée par les chercheurs, qui utilisent de nombreux outils techniques et qui mobilisent de multiples disciplines, et ce qui est enseigné dans le premier et le second degrés, qui concerne les fondamentaux indispensables. Il faut faire le pont entre les avancées de la recherche et la transmission des savoirs aux élèves et ce n’est pas évident. Dans le secondaire, l’équilibre entre les connaissances et le questionnement géographique doit être revu. Chaque enseignant doit apprendre à ses élèves à se poser les bonnes questions, à se forger un esprit critique, à interroger le monde dans lequel ils vivent. J’entends encore souvent des enseignants demander « Qu’est-ce que je dois lire ? ». Le meilleur conseil, c’est d’avoir confiance en eux, car ils savent beaucoup de choses. Qu’ils n’hésitent pas à créer des passerelles entre les différentes disciplines, afin de prouver que la géographie est tout sauf barbante !

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