En prison, les enseignants aident les détenus à s’évader

En France, plus de 20% des détenus bénéficient d’une formation générale dispensée par des enseignants de l’Education Nationale. Témoignages.

Aude Siméon

Aude Siméon

Tous les matins, Christine Massé franchit les lourdes portes de la maison centrale de Poissy (Yvelines). Elle tend inlassablement sa carte d’identité aux surveillants, ouvre sa sacoche, dépose son téléphone portable dans son casier. Depuis cinq ans, cette enseignante spécialisée (Capa-SH, option F) donne des cours de français à des détenus adultes. « J’enseigne la grammaire et l’orthographe, l’apprentissage de la lecture, et la langue française pour les non-francophones », détaille Christine Massé. Selon le ministère de la Justice, plus de la moitié des personnes incarcérées ont un niveau de fin de primaire. Le taux d’illettrisme (15%) est supérieur à la moyenne nationale.

Autre obstacle pédagogique : l’assiduité. « Seuls les détenus volontaires viennent en salle de classe. Ils préfèrent parfois la promenade, le sport, ou s’isoler dans leur cellule. On ne sait jamais à l’avance qui sera présent. Dans ces conditions, ce n’est pas évident de maintenir une progression, une cohérence dans les enseignements », raconte Christine Massé. Pour les motiver, elle regroupe ses élèves par niveau, pour de courtes séances (1h30) qu’elle individualise au maximum. Le français devient parfois un prétexte pour aborder des mathématiques ou de l’Histoire, voire des cas de la vie quotidienne, « comment remplir un chèque pour s’abonner à une revue, par exemple ».

« Le fil rouge : les intéresser »

« On remet en permanence en question notre pratique, on adapte nos méthodes à leur niveau, leur vécu, leur âge. Le fil rouge est de les intéresser », poursuit Dimitri Lambert, 35 ans, professeur de français à la maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne), et rattaché à la section des « Etudiants empêchés » de l’université Diderot-Paris VII. Cette section organise des enseignements dans différents établissements pénitentiaires, et prépare aux examens selon les mêmes programmes qu’à l’université. Derrière les barreaux, environ un élève sur dix prépare le bac ou un diplôme d’accès à l’université (DAEU).

Il se noue parfois, au fil des années, une relation de confiance entre les enseignants et les détenus aux longues peines. « Certains sont très impliqués. En classe, on a rarement besoin de faire preuve d’autorité. En revanche, on ne leur impose rien », souligne Karim Chabani, professeur d’anglais à la « Santé ». Lui arrive-t-il d’avoir peur ? « Non, jamais ».

« Réfléchir à son parcours de vie »

Aude Siméon enseigne la littérature en milieu carcéral depuis treize ans, d’abord à la maison d’arrêt pour femmes de Versailles, puis aujourd’hui à Poissy : « Mes élèves ont un vécu, une expérience de la vie qui rend le cours intéressant. Certains textes les touchent particulièrement, comme la dénonciation de la justice de La Fontaine, la solitude évoquée par Rousseau ou la mélancolie de Verlaine ». Deux heures par semaine, elle propose aussi aux détenus une remise à niveau en français. « L’enseignement en prison n’est pas un luxe, mais une nécessité qui a valeur d’humanisation. Etudier la langue sert à communiquer, s’ouvrir à la littérature fait réfléchir à son parcours de vie. Ceci participe à la réinsertion », précise l’enseignante, qui a consigné ses souvenirs et réflexions dans un livre « Prof chez les taulards » .


Eric Allermoz

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