Wikipédia : « 80% des enseignants ne sont pas outillés pour rechercher des savoirs sur internet »

L’invité

Depuis sa fondation en 2001, Wikipédia s’est imposée comme une référence pour les élèves du secondaire et les étudiants. Mais sa fiabilité est régulièrement pointée du doigt. Entretien avec Bruno Devauchelle, spécialiste des nouvelles technologies de l’information.

Bruno DevauchelleLe site Wikipédia est devenu une source incontournable d’informations pour de nombreux élèves. Faut-il s’en inquiéter ?

Wikipédia est un objet vivant et c’est ce qui pose problème. A la différence des encyclopédies « classiques » comme Universalis, qui parvenaient sous une forme achevée et vérifiée par les pairs, Wikipédia est constamment remis à jour. N’importe qui peut apporter sa contribution, ce qui en fait a priori un outil suspect. Ce mode de construction des savoirs est forcément plus aléatoire que le mode ancien et c’est une source de trouble pour l’enseignant qui exerce son métier sur le mode académique. La vraie question est de savoir comment faire accéder un amas de connaissances au rang de savoirs. Dans la classe, c’est la facilité qui prévaut, le savoir est « déjà là », sélectionné et mis en forme par l’enseignant.

Bruno Devauchelle

Docteur en sciences de l’éducation, Bruno Devauchelle est professeur associé en ingénierie des médias à l’université de Poitiers, chargé de mission TICE à l’université catholique de Lyon et auteur de Comment le numérique transforme les lieux de savoirs (éditions FYP, janvier 2012).

Les enseignants et les élèves sont-ils bien formés aux nouveaux outils numériques et à la méthodologie de recherche sur internet ?

80% des enseignants ne sont pas bien outillés pour rechercher des savoirs attestés sur internet et ils n’en sont pas conscients. Comme la majorité de la population, ils sont un peu perdus face au caractère dynamique de Wikipédia. Traditionnellement, chaque professeur organise son propre environnement informationnel, plus ou moins maîtrisé et ouvert. Sur Wikipédia ce qui est intéressant, ce sont les liens en bas de page. J’ai eu l’occasion il y a quelques années de suivre un cours d’université sur un article d’une demi-page dans Universalis, sur l’idéologie. Nous l’avons décortiqué pendant un semestre entier de cours tellement il y avait de références implicites ! Bien que cela prenne du temps, l’intérêt de Wikipédia est aussi de consulter les hyperliens, les références, ce que la majorité des utilisateurs, enseignants compris, ne fait pas.

Loys Bonod, cet enseignant qui avait « piégé » ses élèves par le biais de Wikipédia estime qu’il s’agit d’une source d’informations « médiocre » et formule plusieurs propositions. Qu’en pensez-vous ?

Sur le plan intellectuel, je m’oppose à ce Monsieur et à son procédé car il suppose que les élèves sont mauvais et que les profs sont bons. S’il y a une « grammaire » du livre, il n’y a pas encore de grammaire d’internet. Or, justement, il a mis en évidence le fait que ces règles sont encore en construction et donc fragiles. Il propose aussi un nouveau processus éditorial en revenant à un mode d’éligibilité (droit de devenir auteur) et d’attestation (droit d’être diffusé) issu du monde du livre. Mais c’est dépassé ! De plus, il veut distinguer la culture académique et la culture populaire. C’est faire injure à la culture populaire ! La vraie révolution, qui peine encore à être acceptée par tout le monde, c’est qu’il faut apprendre non seulement à lire mais surtout à écrire Wikipédia.

Quel discours tenir à ses élèves quand on est enseignant ?

Que toute information est suspecte ! Il faut développer différents modes de lecture de la réalité. En clair, un enseignant devrait exiger de ses élèves, d’une part qu’ils citent leurs sources d’informations, de la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur. D’autre part, dès lors qu’il existe plusieurs sources, il faut les comparer. C’est une garantie par rapport à tous les savoirs livresques qui ne sont pas exempts d’erreurs. Ainsi, lorsque des universitaires publient un livre, il n’y a aucune valeur scientifique ni de validation par les pairs. Au contraire, Wikipédia essaie de mettre en place un système de validation ! Wikipédia ne peut donc pas être utilisé comme un livre mais c’est une porte d’entrée au savoir intéressante.

9 commentaires sur "Wikipédia : « 80% des enseignants ne sont pas outillés pour rechercher des savoirs sur internet »"

  1. Loys  30 novembre 2012 à 15 h 47 min

    En quoi la notion d’auteur apportant à un article sa garantie est-elle dépassée ?

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  2. mouais  30 novembre 2012 à 17 h 40 min

    « qu’ils citent leurs sources d’informations, de la mater­nelle jusqu’à l’enseignement supé­rieur. D’autre part, dès lors qu’il existe plu­sieurs sources, il faut les com­pa­rer. C’est une garan­tie par rap­port à tous les savoirs livresques qui ne sont pas exempts d’erreurs. »
    Pas si simple. Il m’est arrivé de lire dans un mémoire de maîtrise des citations avec références, très honnêtes, juxtaposées consciencieusement, … et l’auteur du mémoire ne s’apercevant pas du caractère contradictoire des textes cités, parce que, si c’est bien de citer, encore faut-il comprendre et critiquer.
    C’est-à-dire penser par soi-même.

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  3. rudolf bkouche  30 novembre 2012 à 18 h 36 min

    L’auteur de cet article est-il équipé pour chercher des savoirs sur un document ?
    On est en plein fantasme. Quelle différence entre un document « papier » et un document « numérique » ? L’attitude intellectuelle est la même, c’est ce qui importe.
    Qu’est-ce que ça veut dire que Wikipédia est un objet vivant ? Tout document est vivant pour celui qui sait le lire.

    rudolf bkouche, professeur retraité

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  4. Jean-Paul Brighelli  1 décembre 2012 à 4 h 50 min

    Heureusement que Loys Bonod a répondu par avance aux grosses incongruités de Bruno Devauchelle : http://www.laviemoderne.net/lames-de-fond/030-wikipedia-l-important-c-est-de-participer.html
    Encore une preuve de la vacuité infinie des pseudo sciences de l’éducation. Et il s’est trouvé des gens pour embaucher ce monsieur en université !

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  5. DM  1 décembre 2012 à 11 h 16 min

    La notion d’auteur qui apporte sa garantie est mise à mal par les déclarations de personnes ayant pignon sur rue, invités partout, et qui vous expliquent posément que s’il y a dans leurs livres des erreurs ou des plagiats, c’est la faute de leur « documentaliste » ou de leurs « collaborateurs ».

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  6. Kodronchris  2 décembre 2012 à 10 h 54 min

    Merci beaucoup pour cet article bien informatif de Monsieur Devauchelle. J’ai l’impression que la situation est différente dans différentes cultures. Quand j’ai travaillé dans le cadre d’un groupe européen de Français, Luxembourgeois, Polonais et Allemands pour élaborer en commun une information de base pour comprendre la construction européenne, il se montrait plein de différences de traditions culturelles et aussi de travail. Dont une concernant les sources en général. Les Français tentaient d’en mettre très peu, les Allemand beaucoup plus. Les Français ne voulaient jamais citer une source Wikipedia. Les Allemands n’y voyaient pas de problèmes après avoir consulté chaque source Wikipedia.
    Pour donner un exemple pratique. Le côté français tenait fermement à référer à l’Abbé de Saint-Pierre comme l’un des penseurs précoces de l’Europe. Pour les autres cela posait problème, puisqu’on trouve l’Abbé de Saint Pierre rarement cité dans des livres d’histoire en allemand. La dernière biographie en allemand date d’avant la Première Guerre mondiale. Mais on trouve un bon article en allemand dans Wikipedia !
    Nous avons aussi comparé les sources en Wikipedia en différentes langues, ce qui est extrêmement facile : il se montre que l’étendue d’informations et aussi la qualité de l’article portant sur le même sujet sont souvent assez différents. J’avais l’impression que Wikipedia en français était souvent moins informatif que celui en anglais ou en allemand.
    De mon point de vue j’ajouterais de demander les élèves de comparer aussi le contenu dans Wikipedia en différentes langues qu’ils apprennent à l’école.
    Pour celui qui s’intéresserait à ces différences dans la façon de citer dans la brochure portant sur l’Europe, il la trouvera en PDF en 4 langues à l’adresse : http://www.paris-europe.eu/spip.php?rubrique141

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  7. Infodocbib  11 décembre 2012 à 21 h 43 min

    « S’il y a une « grammaire » du livre, il n’y a pas encore de grammaire d’internet. »
    Voila bien un poncif qu’il serait temps de démentir! Oui, il y a bien une grammaire de l’Internet. Ce qu’il y a, c’est qu’elle est méconnue, tant des élèves que de la plupart des gens. De même que ce n’est pas en n’ouvrant jamais un livre qu’on en découvrira la grammaire, c’est en pratiquant la toile qu’on l’appréhendera le mieux. En parler, c’est bien, à condition de savoir de quoi on parle : l’encyclopédie Britannica recèle statistiquement autant d’erreurs que Wikipédia selon une analyse de de la revue “Nature” : http://www.sciencepresse.qc.ca/archives/2005/cap1912053.html

    La grammaire du réseau des réseaux peut sembler compliquée du fait de la variété des services sur Internet, qui ont chacun leurs usages propres :
    Mail : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-du-mail-2-contexte-professionnel/
    Réseaux sociaux : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-des-reseaux-sociaux-2/
    Internet documentaire : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-de-linternet-documentaire/

    Mais la clé d’une bonne utilisation des sources d’information tient en réalité en peu de mots : recouper et citer. Bruno Devauchelle donne donc en fait la solution :
    « un enseignant devrait exiger de ses élèves, d’une part qu’ils citent leurs sources d’informations, de la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur. D’autre part, dès lors qu’il existe plusieurs sources, il faut les comparer. »

    Donc rien de neuf sous le soleil, puisque c’est une démarche qu’il faut également faire avec le support papier, où plagiat, rumeurs et erreurs ont prospéré bien avant l’arrivée de la toile : http://www.infodocbib.net/2012/05/promotion-de-la-litteratie-qui-va-s-en-occuper-1/

    Il est effarant de constater que les enseignants considèrent encore Internet comme le mal en classe, alors qu’ils sont nombreux à l’utiliser à titre personnel, sur ordi comme sur smartphone, comme l’a expliqué Laurence Juin sur Public Sénat : http://www.publicsenat.fr/vod/la-politique-c-est-net/l-ecole-numerique/laurence-juin,francois-jarraud,benoit-thieulin,caroline-deschamps/122133

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  8. Infodocbib  13 décembre 2012 à 19 h 58 min

    Wikipédia : ce sont ceux le pratiquent le moins qui en ont le plus peur.

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  9. Loys  8 mars 2013 à 23 h 37 min

    Quel sens peut bien avoir de citer une source qui change à chaque instant ?

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