30.11.2012
9 réactions

Wikipédia : "80% des enseignants ne sont pas outillés pour rechercher des savoirs sur internet"

Depuis sa fon­da­tion en 2001, Wikipédia s'est impo­sée comme une réfé­rence pour les élèves du secon­daire et les étudiants. Mais sa fia­bi­lité est régu­liè­re­ment poin­tée du doigt. Entretien avec Bruno Devauchelle, spé­cia­liste des nou­velles tech­no­lo­gies de l'information.

Bruno DevauchelleLe site Wikipédia est devenu une source incon­tour­nable d'informations pour de nom­breux élèves. Faut-il s'en inquiéter ?

Wikipédia est un objet vivant et c'est ce qui pose pro­blème. A la dif­fé­rence des ency­clo­pé­dies « clas­siques » comme Universalis, qui par­ve­naient sous une forme ache­vée et véri­fiée par les pairs, Wikipédia est constam­ment remis à jour. N'importe qui peut appor­ter sa contri­bu­tion, ce qui en fait a priori un outil sus­pect. Ce mode de construc­tion des savoirs est for­cé­ment plus aléa­toire que le mode ancien et c'est une source de trouble pour l'enseignant qui exerce son métier sur le mode aca­dé­mique. La vraie ques­tion est de savoir com­ment faire accé­der un amas de connais­sances au rang de savoirs. Dans la classe, c'est la faci­lité qui pré­vaut, le savoir est « déjà là », sélec­tionné et mis en forme par l'enseignant.

Bruno Devauchelle

Docteur en sciences de l'éducation, Bruno Devauchelle est pro­fes­seur asso­cié en ingé­nie­rie des médias à l'université de Poitiers, chargé de mis­sion TICE à l'université catho­lique de Lyon et auteur de Comment le numé­rique trans­forme les lieux de savoirs (éditions FYP, janvier 2012).

Les ensei­gnants et les élèves sont-ils bien for­més aux nou­veaux outils numé­riques et à la métho­do­lo­gie de recherche sur internet ?

80% des ensei­gnants ne sont pas bien outillés pour recher­cher des savoirs attes­tés sur inter­net et ils n'en sont pas conscients. Comme la majo­rité de la popu­la­tion, ils sont un peu per­dus face au carac­tère dyna­mique de Wikipédia. Traditionnellement, chaque pro­fes­seur orga­nise son propre envi­ron­ne­ment infor­ma­tion­nel, plus ou moins maî­trisé et ouvert. Sur Wikipédia ce qui est inté­res­sant, ce sont les liens en bas de page. J'ai eu l'occasion il y a quelques années de suivre un cours d'université sur un article d'une demi-page dans Universalis, sur l'idéologie. Nous l'avons décor­ti­qué pen­dant un semestre entier de cours tel­le­ment il y avait de réfé­rences impli­cites ! Bien que cela prenne du temps, l'intérêt de Wikipédia est aussi de consul­ter les hyper­liens, les réfé­rences, ce que la majo­rité des uti­li­sa­teurs, ensei­gnants com­pris, ne fait pas.

Loys Bonod, cet ensei­gnant qui avait « piégé » ses élèves par le biais de Wikipédia estime qu'il s'agit d'une source d'informations « médiocre » et for­mule plu­sieurs pro­po­si­tions. Qu'en pensez-vous ?

Sur le plan intel­lec­tuel, je m'oppose à ce Monsieur et à son pro­cédé car il sup­pose que les élèves sont mau­vais et que les profs sont bons. S'il y a une « gram­maire » du livre, il n'y a pas encore de gram­maire d'internet. Or, jus­te­ment, il a mis en évidence le fait que ces règles sont encore en construc­tion et donc fra­giles. Il pro­pose aussi un nou­veau pro­ces­sus édito­rial en reve­nant à un mode d'éligibilité (droit de deve­nir auteur) et d'attestation (droit d'être dif­fusé) issu du monde du livre. Mais c'est dépassé ! De plus, il veut dis­tin­guer la culture aca­dé­mique et la culture popu­laire. C'est faire injure à la culture popu­laire ! La vraie révo­lu­tion, qui peine encore à être accep­tée par tout le monde, c'est qu'il faut apprendre non seule­ment à lire mais sur­tout à écrire Wikipédia.

Quel dis­cours tenir à ses élèves quand on est enseignant ?

Que toute infor­ma­tion est sus­pecte ! Il faut déve­lop­per dif­fé­rents modes de lec­ture de la réa­lité. En clair, un ensei­gnant devrait exi­ger de ses élèves, d'une part qu'ils citent leurs sources d'informations, de la mater­nelle jusqu'à l'enseignement supé­rieur. D'autre part, dès lors qu'il existe plu­sieurs sources, il faut les com­pa­rer. C'est une garan­tie par rap­port à tous les savoirs livresques qui ne sont pas exempts d'erreurs. Ainsi, lorsque des uni­ver­si­taires publient un livre, il n'y a aucune valeur scien­ti­fique ni de vali­da­tion par les pairs. Au contraire, Wikipédia essaie de mettre en place un sys­tème de vali­da­tion ! Wikipédia ne peut donc pas être uti­lisé comme un livre mais c'est une porte d'entrée au savoir intéressante.

Charles Centofanti

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Vos réactions :

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Loys
le 30 novembre 2012

En quoi la notion d'auteur appor­tant à un article sa garan­tie est-elle dépassée ?

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mouais
le 30 novembre 2012

"qu'ils citent leurs sources d'informations, de la mater­nelle jusqu'à l'enseignement supé­rieur. D'autre part, dès lors qu'il existe plu­sieurs sources, il faut les com­pa­rer. C'est une garan­tie par rap­port à tous les savoirs livresques qui ne sont pas exempts d'erreurs."
Pas si simple. Il m'est arrivé de lire dans un mémoire de maî­trise des cita­tions avec réfé­rences, très hon­nêtes, jux­ta­po­sées conscien­cieu­se­ment, ... et l'auteur du mémoire ne s'apercevant pas du carac­tère contra­dic­toire des textes cités, parce que, si c'est bien de citer, encore faut-il com­prendre et cri­ti­quer.
C'est-à-dire pen­ser par soi-même.

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rudolf bkouche
le 30 novembre 2012

L'auteur de cet article est-il équipé pour cher­cher des savoirs sur un docu­ment ?
On est en plein fan­tasme. Quelle dif­fé­rence entre un docu­ment "papier" et un docu­ment "numé­rique" ? L'attitude intel­lec­tuelle est la même, c'est ce qui importe.
Qu'est-ce que ça veut dire que Wikipédia est un objet vivant ? Tout docu­ment est vivant pour celui qui sait le lire.

rudolf bkouche, pro­fes­seur retraité

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Jean-Paul Brighelli
le 1 décembre 2012

Heureusement que Loys Bonod a répondu par avance aux grosses incon­grui­tés de Bruno Devauchelle : http://www.laviemoderne.net/lames-de-fond/030-wikipedia-l-important-c-est-de-participer.html
Encore une preuve de la vacuité infi­nie des pseudo sciences de l'éducation. Et il s'est trouvé des gens pour embau­cher ce mon­sieur en université !

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DM
le 1 décembre 2012

La notion d'auteur qui apporte sa garan­tie est mise à mal par les décla­ra­tions de per­sonnes ayant pignon sur rue, invi­tés par­tout, et qui vous expliquent posé­ment que s'il y a dans leurs livres des erreurs ou des pla­giats, c'est la faute de leur « docu­men­ta­liste » ou de leurs « collaborateurs ».

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Kodronchris
le 2 décembre 2012

Merci beau­coup pour cet article bien infor­ma­tif de Monsieur Devauchelle. J'ai l'impression que la situa­tion est dif­fé­rente dans dif­fé­rentes cultures. Quand j'ai tra­vaillé dans le cadre d'un groupe euro­péen de Français, Luxembourgeois, Polonais et Allemands pour élabo­rer en com­mun une infor­ma­tion de base pour com­prendre la construc­tion euro­péenne, il se mon­trait plein de dif­fé­rences de tra­di­tions cultu­relles et aussi de tra­vail. Dont une concer­nant les sources en géné­ral. Les Français ten­taient d’en mettre très peu, les Allemand beau­coup plus. Les Français ne vou­laient jamais citer une source Wikipedia. Les Allemands n’y voyaient pas de pro­blèmes après avoir consulté chaque source Wikipedia.
Pour don­ner un exemple pra­tique. Le côté fran­çais tenait fer­me­ment à réfé­rer à l'Abbé de Saint-Pierre comme l'un des pen­seurs pré­coces de l’Europe. Pour les autres cela posait pro­blème, puisqu'on trouve l’Abbé de Saint Pierre rare­ment cité dans des livres d’histoire en alle­mand. La der­nière bio­gra­phie en alle­mand date d'avant la Première Guerre mon­diale. Mais on trouve un bon article en alle­mand dans Wikipedia !
Nous avons aussi com­paré les sources en Wikipedia en dif­fé­rentes langues, ce qui est extrê­me­ment facile : il se montre que l’étendue d’informations et aussi la qua­lité de l’article por­tant sur le même sujet sont sou­vent assez dif­fé­rents. J’avais l’impression que Wikipedia en fran­çais était sou­vent moins infor­ma­tif que celui en anglais ou en alle­mand.
De mon point de vue j’ajouterais de deman­der les élèves de com­pa­rer aussi le contenu dans Wikipedia en dif­fé­rentes langues qu’ils apprennent à l'école.
Pour celui qui s’intéresserait à ces dif­fé­rences dans la façon de citer dans la bro­chure por­tant sur l’Europe, il la trou­vera en PDF en 4 langues à l'adresse : http://www.paris-europe.eu/spip.php?rubrique141

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Infodocbib
le 11 décembre 2012

"S'il y a une « gram­maire » du livre, il n'y a pas encore de gram­maire d'internet."
Voila bien un pon­cif qu'il serait temps de démen­tir! Oui, il y a bien une gram­maire de l'Internet. Ce qu'il y a, c'est qu'elle est mécon­nue, tant des élèves que de la plu­part des gens. De même que ce n'est pas en n'ouvrant jamais un livre qu'on en décou­vrira la gram­maire, c'est en pra­ti­quant la toile qu'on l'appréhendera le mieux. En par­ler, c'est bien, à condi­tion de savoir de quoi on parle : l’encyclopédie Britannica recèle sta­tis­ti­que­ment autant d’erreurs que Wikipédia selon une ana­lyse de de la revue “Nature” : http://www.sciencepresse.qc.ca/archives/2005/cap1912053.html

La gram­maire du réseau des réseaux peut sem­bler com­pli­quée du fait de la variété des ser­vices sur Internet, qui ont cha­cun leurs usages propres :
Mail : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-du-mail-2-contexte-professionnel/
Réseaux sociaux : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-des-reseaux-sociaux-2/
Internet docu­men­taire : http://www.infodocbib.net/2012/04/du-bon-usage-de-linternet-documentaire/

Mais la clé d'une bonne uti­li­sa­tion des sources d'information tient en réa­lité en peu de mots : recou­per et citer. Bruno Devauchelle donne donc en fait la solu­tion :
"un ensei­gnant devrait exi­ger de ses élèves, d'une part qu'ils citent leurs sources d'informations, de la mater­nelle jusqu'à l'enseignement supé­rieur. D'autre part, dès lors qu'il existe plu­sieurs sources, il faut les comparer."

Donc rien de neuf sous le soleil, puisque c'est une démarche qu'il faut égale­ment faire avec le sup­port papier, où pla­giat, rumeurs et erreurs ont pros­péré bien avant l'arrivée de la toile : http://www.infodocbib.net/2012/05/promotion-de-la-litteratie-qui-va-s-en-occuper-1/

Il est effa­rant de consta­ter que les ensei­gnants consi­dèrent encore Internet comme le mal en classe, alors qu'ils sont nom­breux à l'utiliser à titre per­son­nel, sur ordi comme sur smart­phone, comme l'a expli­qué Laurence Juin sur Public Sénat : http://www.publicsenat.fr/vod/la-politique-c-est-net/l-ecole-numerique/laurence-juin,francois-jarraud,benoit-thieulin,caroline-deschamps/122133

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Infodocbib
le 13 décembre 2012

Wikipédia : ce sont ceux le pra­tiquent le moins qui en ont le plus peur.

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Loys
le 8 mars 2013

Quel sens peut bien avoir de citer une source qui change à chaque instant ?

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