22.10.2012
Aucune réaction

Clara Bouffartigue : dans mon film, "j'ai cherché à sonder l'acte d'enseigner et les secrets de la transmission"

Le film 'Tempête sous un crâne', qui sort au cinéma demain 24 octobre, pro­pose de suivre le temps d'une année sco­laire le quo­ti­dien d'une classe de 4e de Seine-Saint-Denis et de leurs ensei­gnantes de fran­çais et d'arts plas­tiques, Alice et Isabelle. Entretien avec Clara Bouffartigue, la réalisatrice.
Clara Bouffartigue

Clara Bouffartigue

Qu'est-ce qui vous a poussé à réa­li­ser un film sur le thème de l'enseignement ?

Je vou­lais tra­vailler sur la ques­tion de la trans­mis­sion. Or, étant issue d'une famille d'enseignants, il était pour moi évident que c'est autour de l'acte d'enseigner que j'allais tra­vailler. De plus, Alice Henry, la pro­fes­seure de fran­çais du film est une amie de jeu­nesse, que j'ai connue alors qu'elle ne savait pas elle-même qu'elle devien­drait un jour ensei­gnante. Nous par­ta­gions sur l'école et sur le métier un regard très proche. Proposer ce pro­jet à Alice était donc pour moi une évidence, en sachant dès le départ que je sou­hai­tais qu'il y ait plu­sieurs ensei­gnants dans le film, pour pou­voir appro­cher des péda­go­gies dif­fé­rentes. J'ai donc ensuite ren­con­tré Isabelle et puis...

Pourquoi avoir opté pour le docu­men­taire plu­tôt que la fiction ?

Nous vivons une époque où le docu­men­taire peut exis­ter en salle, encore dif­fi­ci­le­ment, mais nous y venons. Pour nous docu­men­ta­ristes, cela signi­fie que nous pou­vons écrire pour le cinéma.

En docu­men­taire, nous tra­vaillons à par­tir du réel dont nous déga­geons, sous l'effet de notre regard, notre propre lec­ture du monde. C'est le mou­ve­ment inverse d'une oeuvre de fiction.

J'aime la manière dont le docu­men­taire me per­met d'établir un lien entre moi et le monde, de me posi­tion­ner. J'aime aussi l'urgence et la rigueur qu'il impose. Lorsque vous vous trou­vez face à une situa­tion qui se pré­sente et que vous devez tour­nez dans l'instant, vos choix de mise en scène sont néces­sai­re­ment instinctifs.

Tempête sous un crâne se passe dans un col­lège dif­fi­cile de Seine-Saint-Denis. Pourquoi avoir choisi de tour­ner dans une ZEP ?

Mon pre­mier choix n'a pas été guidé par l'établissement mais par les per­son­nages. Alice exer­çait là, un point c'est tout. Mais je dois dire que c'est bien tombé. Parce que j'ai moi-même grandi dans un établis­se­ment sco­laire dont ma mère avait pris la direc­tion, en ZEP rurale. Je suis donc bien pla­cée pour savoir que dans ce type de col­lège, lorsqu'il y a un vrai pro­jet d'établissement, bien sou­vent, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées deviennent une force et donnent nais­sance à beau­coup d'innovations. Une ZEP peut par­fois agir comme un véri­table labo­ra­toire de recherche en pédagogie.

A pro­pos de 'Tempête sous un crâne'

- Notre article sur le film

- Le site Internet

- La page Facebook

Dans ce docu­men­taire, vous n'adoptez ni le regard d'un ensei­gnant ni le regard d'un élève en par­ti­cu­lier. Que souhaitez-vous ainsi montrer ?

En effet, le regard est le mien. Je ne suis ni élève ni ensei­gnante. Je porte sur eux le regard d'une adulte, ancienne élève, fille de prof, mère de famille et citoyenne à la fois qui cherche à son­der l'acte d'enseigner et les secrets de la trans­mis­sion et qui au pas­sage en pro­fite pour remettre au centre du débat la rai­son d'être du métier et les fon­de­ments de l'école.

Les ensei­gnants sont (sym­bo­li­que­ment) très abî­més par le regard que la société et les médias portent sur leur métier.

Avez-vous scé­na­risé cer­taines scènes afin de don­ner plus de cohé­rence au film ?

Aucune. Seule la lec­ture des tra­vaux des élèves est mise en scène, et encore c'est un bien grand mot. Disons que je leur ai demandé de les lire devant la caméra.

La cohé­rence du film repose sur un long tra­vail de pré­pa­ra­tion. C'était un film très écrit, au sens d'un docu­men­taire bien sûr. Il n'y a pas de scé­na­rio. Mais toutes les inten­tions, les axes, le choix des cours fil­més, le dis­po­si­tif et les méthodes envi­sa­gées pour réus­sir à ser­vir ces objec­tifs étaient écrits. Je savais où j'allais. Je remarque qu'il y a sou­vent confu­sion entre "pro­vo­quer ce qui va se pas­ser devant la caméra" et "savoir por­ter sur ce qui se pré­sente un regard sin­gu­lier" qui relève lui du geste documentaire.

Comment avez-vous pro­cédé pour que le com­por­te­ment natu­rel des élèves en classe ne soit pas per­turbé par le tournage ?

Du temps, il faut du temps. Je suis res­tée un an dans le col­lège. Le pre­mier tri­mestre en immer­sion mais sans tour­ner. J'étais dans la classe avec eux. D'abord assise parmi eux puis me levant avec un appa­reil photo com­pact puis un camé­scope. Juste avant Noël, je leur ai fina­le­ment annoncé le début du tour­nage pour début jan­vier. La caméra et les micros n'étaient cer­tai­ne­ment pas le plus impres­sion­nant. Le plus dif­fi­cile était sûre­ment pour les élèves et pour les profs de s'habituer à ma pré­sence et à mes dépla­ce­ments. Le temps a fait son tra­vail et puis, j'ai tourné entiè­re­ment seule. Sans aucune équipe.

Par ailleurs, le chef d'établissement m'avait conseillé d'arriver avant les vacances de Toussaint. Au-delà de cette date, elle consi­dé­rait que le groupe classe serait scindé et que je ne pour­rais plus l'intégrer. Je serais res­tée un élément étran­ger au groupe. Elle avait pro­ba­ble­ment raison.

Quel a été le retour des pro­ta­go­nistes qui ont visionné le film ?

Alice et Isabelle ont été très émues bien sûr. Je crois qu'elles se sont sen­ties res­pec­tées. Mais elles ont tout de suite eu la sagesse de faire la dif­fé­rence entre leurs per­sonnes et les per­son­nages aux­quels elles avaient donné nais­sance dans le film. Les autres adultes ont été heu­reux de décou­vrir ce qui se passe en cours, ce qui donne aussi un sens à tout ce qu'ils mettent en oeuvre au quotidien.

Quant aux élèves, j'ai le sen­ti­ment qu'ils n'ont pas vu le film. Ils se sont vus, eux, et c'est bien nor­mal ! J'aimerais bien savoir aujourd'hui, deux ans après, quelle serait leur lecture ?

Elsa Doladille

Vous souhaitez réagir sur cet article :

Open-close

Modération par la rédaction de VousNousIls.

Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Vos réactions :

Open-close
Aucune réaction