04.09.2012
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Enseignant et bègue : "toutes mes inspections étaient sources de veillées terribles"

Enseignement et bégaie­ment sont a priori dif­fi­ci­le­ment com­pa­tibles. Pourtant, François Estève, pro­fes­seur d'anglais à la retraite, a conci­lié durant 41 ans sa pas­sion de l'enseignement avec ce han­di­cap. Entretien.
François Estève

François Estève

Qu'est-ce qui pousse une per­sonne bègue à se lan­cer dans l'enseignement mal­gré les dif­fi­cul­tés que cela implique ?

Beaucoup de bègues choi­sissent des métiers comme prêtre ou ensei­gnant, où ils peuvent être "en chaire" et par­ler. Les bègues adorent par­ler, ce sont des bavards. Cela peut être une ven­geance, une revanche sur le handicap.

Pourtant, a priori, le métier d'enseignant n'est pas le plus facile pour un bègue...

En effet. Un ensei­gnant doit être péda­gogue. Son cours doit être pré­cis, extrê­me­ment construit, et auto­rise peu de fri­vo­li­tés ou d'improvisation. C'est tout le contraire de ce dont un bègue a besoin. Un bègue a besoin d'improvisation, parce que jus­te­ment cer­tains mots ne sortent pas. Donc il faut des sub­sti­tuts, il faut du rem­pla­ce­ment, et sur­tout il faut faire atten­tion, car si l'on ne prend pas garde, on s'éloigne du sujet du cours.

En plus, l'enseignant doit constam­ment se répé­ter, alors que le bègue a hor­reur de la répé­ti­tion. Etre obli­gés de res­sas­ser, cela nous met dans des situa­tions épou­van­tables. J'y ai été énor­mé­ment confronté, sur­tout en fin de car­rière où il n'y a pas d'acquisition, et où on fait sur­tout de la répé­ti­tion. Je devais déve­lop­per un voca­bu­laire beau­coup plus impor­tant qu'un ensei­gnant non-bègue. Heureusement, la langue fran­çaise est riche.

Votre bégaie­ment vous a-t-il porté pré­ju­dice au cours de votre carrière ?

Il m'a sur­tout des­servi dans l'obtention de mes diplômes. Chaque oral pou­vait se trans­for­mer en véri­table catas­trophe. Aucun mot ne sor­tait, même si je connais­sais par­fai­te­ment le sujet. Je me sen­tais pro­fon­dé­ment décou­ragé. Et fina­le­ment, je ren­dais ma copie à l'écrit. Je grif­fon­nais quelque chose sur un papier que je remet­tais au jury.

Par contre, en classe, c'était vrai­ment dif­fé­rent. Ce n'était pas la même res­pon­sa­bi­lité. Il y avait une idée fer­me­ment arrê­tée chez moi, c'était qu'un ensei­gnant ne pou­vait pas bégayer. Il devait être pré­cis, plai­sant à écou­ter. C'est déjà assez pénible pour des enfants de pas­ser une heure assis et concen­trés, si en plus des phrases du cours se perdent, sus­citent le sou­rire, cela devient impos­sible. Cette idée m'a tou­jours conforté dans cet effort que je fai­sais conti­nuel­le­ment, de ne pas bégayer en classe.

Vous avez donc pu exer­cer votre métier comme un non-bègue...

Pas comme un non-bègue, non, car j'ai déve­loppé toute une poli­tique de sub­sti­tu­tion de mots dans les phrases pour éviter de buter sur un terme pré­cis. Cela impli­quait de culti­ver un voca­bu­laire riche, pré­cis et fourni, afin de pou­voir s'en ser­vir en cas de besoin. J'utilisais égale­ment de petites stra­té­gies d'évitement avec les élèves lorsque j'étais sur le point de bégayer, afin qu'ils ne s'en rendent pas compte : un détour phy­sique, une rup­ture du regard...

Avez-vous ren­con­tré d'autres ensei­gnants bègues au cours de votre car­rière ? Géraient-ils leur bégaie­ment de la même manière que vous ?

J'ai eu des ensei­gnants bègues qui fai­saient mine de ne pas bégayer ou d'ignorer com­plè­te­ment ce han­di­cap. Ils se condui­saient de façon tout à fait stu­pide et cher­chaient à se fondre dans le reste du corps ensei­gnant. Aucun n'a jamais fait preuve d'indulgence à mon égard. Par exemple, lors de mes oraux, l'enseignant bègue à qui j'ai eu affaire ne m'a pas pro­posé de cou­cher mes idées sur le papier, mal­gré mes dif­fi­cul­tés à m'exprimer. Les profs bègues font preuve d'un manque de sim­pli­cité, de fra­ter­nité sur ce sujet. Je n'ai jamais vu non plus un ensei­gnant bègue signa­ler le bégaie­ment d'un élève. J'ai tou­jours entendu par­ler de "manque de par­ti­ci­pa­tion", tou­jours un tas de reproches, mais jamais de men­tion du bégaie­ment. Peut-être par­fois "timi­dité exa­cer­bée" au mieux. Je pense que comme cela per­sonne ne son­geait à se deman­der pour­quoi eux-mêmes hési­taient sur des syl­labes, des consonnes ou des débuts de phrases.

Moi, j'essayais d'être com­pré­hen­sif à l'égard de mes élèves bègues. 1 per­sonne sur 100 est bègue, donc sur 3 classes j'en avais for­cé­ment un tous les ans. Je leur don­nais des conseils, comme par exemple de ne lever le doigt que s'ils étaient abso­lu­ment sûrs de leurs réponses, pour éviter les moque­ries de leurs cama­rades. Je ne les inter­ro­geais jamais non plus à brûle-pourpoint. Du coup cela se pas­sait très bien.

Dans quelles situa­tions avez-vous le plus souf­fert de votre bégaiement ?

Lors de toutes mes ins­pec­tions ! Elles ont été sources de veillées ter­ribles, où j'entrais dans une espèce de dépres­sion idiote et me posais beau­coup de ques­tions sur ce que je fai­sais. Un trac épou­van­table, à chaque sec­tion. Mais ensuite pen­dant l'inspection, j'avais une espèce de force inté­rieure qui fai­sait que je repre­nais le dessus.

Avez-vous consi­déré votre bégaie­ment comme une force à cer­tains moments ?

Pas spé­cia­le­ment, non. Un atout, peut-être dans la façon que j'avais de le maî­tri­ser en classe. Ça me valo­ri­sait un peu quelque part.

Elsa Doladille

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Vos réactions :

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Bérenger
le 12 septembre 2012

Merci pour ce témoi­gnage François !
Bérenger du blog http://www.jebegaie.com

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Maxime
le 22 septembre 2012

Je suis pro­fes­seur de fran­cais et moi aussi je suis atteinte par le bégaie­ment, mais je n'arrive pas à le contrô­ler et mes élèves et mes col­lègues rigolent.

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Haure
le 3 décembre 2012

Bonjour François,
Je ne sais pas si vous lirez ces quelques lignes. Mais je trouve récon­for­tant de trou­ver là, un exemple réel et concret des tech­niques pour contrer le bégaie­ment. Je suis actuel­le­ment étudiant en lettres modernes, et je compte, comme mes parents avant moi, ensei­gner. Je me suis pen­ché sur la géné­tique pour retrou­ver les racines de mon bégaie­ment. Il s'avère qu'il s'agit d'un frère du père à ma grand-mère. Oui, cela saute trois géné­ra­tions. Manque de bol, c'est tombé sur moi ?!
Je ne pense pas, tout compte fait. Comme vous dites, j'ai enri­chi mon voca­bu­laire, mes défi­ni­tions et j'ai tra­vaillé ma locu­tion. Mettant ainsi de côté toutes les consé­quences psy­cho­lo­giques néfastes pour mon épanouis­se­ment. Cela passe pour une preuve de carac­tère trempé aux yeux de mes contem­po­rains. Avec le temps, j'ai appris à m'exprimer ainsi. Je bute aujourd'hui rare­ment et si cela arrive, c'est avec une classe cer­taine. Mais, lors des oraux, il m'arrive de me sur­prendre : j'ai récolté une excel­lente note à mon BAC de fran­çais.
Malgré cela, je doute encore de ma capa­cité à tenir la pres­sion. Je le sau­rai cer­tai­ne­ment lorsque je me retrou­ve­rai devant une classe d'élève, moi aussi.
Merci de votre témoi­gnage, salu­ta­tions.
Haure

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