Collège inique (ta mère !)

28.08.2012 1
Gabrielle Déramaux raconte dans "Collège inique (ta mère !)" ses années d'enseignement dans des établis­se­ments dif­fi­ciles, où les jeunes pro­fes­seurs sont lâchés dans l'arène sans aucune pré­pa­ra­tion, face à des élèves pau­més et rebelles qui n'ont aucune confiance en l'école.

Couverture livre Collège inique ta mèreGabrielle — un pré­nom pas très "cool", selon ses élèves — raconte ses années d'enseignement en col­lège dif­fi­cile, d'abord dans l'académie de Créteil, puis à Paris, où tout n'est pas for­cé­ment plus rose. Elle ne crie jamais sa détresse : elle dénonce posé­ment, sur le ton d'un docu­men­taire, les absur­di­tés de sa situa­tion. Ce qui ne fait que ren­for­cer l'horreur des faits.

Le style est clair, fluide et les courts cha­pitres — tranches de vie de classe, anec­dotes — s'enchaînent avec rapi­dité comme autant de coups de rasoir, lacé­rant l'image idyl­lique de l'enseignement que nous pré­sente l'institution.

Il y a l'inaction du rec­to­rat, qui envoie au casse-pipe des profs sans expé­rience, dont la moi­tié ne tien­dront pas l'année. Le silence des sta­giaires, muse­lés par la menace de ne pas être titu­la­ri­sés s'ils font des vagues. L'hypocrisie des exa­mi­na­teurs, telle cette ins­pec­trice qui l'accuse d'être à l'origine du com­por­te­ment violent des élèves : "vous par­lez trop, ça les énerve. Vous bou­gez trop, ça les excite." Tout contri­bue à don­ner l'impression que le pro­blème, ce n'est pas les élèves, c'est les profs. Même les familles semblent le penser.

Dans ces condi­tions, com­ment gérer des classes où l'on trouve au moins un "psy­cho­pathe", comme l'avoue sans com­plexe la direc­tion ? Et que dire de tous les autres : Mamadou, Rachid, Jordan, Fanta, Coulibaly, Salima, Ludovic... Chaque établis­se­ment dif­fi­cile a son lot d'élèves dro­gués, déran­gés, vio­lents, alcoo­li­sés, incultes, en foyer, sans papiers, démis­sion­naires, trau­ma­ti­sés, har­ce­lés, ou juste pau­més et prêts à décro­cher. Si c'était un roman, la gale­rie de por­traits que dresse la nar­ra­trice serait trop impro­bable pour être cré­dible. Comme sou­vent, la réa­lité dépasse la fiction.

Conseils pour profs débutants

Le blog Fac Story reprend plu­sieurs pas­sages du livre qui devraient être utiles aux jeunes ensei­gnants affec­tés en ZEP.

C'est un choc bru­tal pour le pro­fes­seur sta­giaire, qui passe sans tran­si­tion du cocon de ses études à un envi­ron­ne­ment de vio­lences et bri­mades quo­ti­diennes. Dans ce nou­vel uni­vers, l'élève est à l'aise et l'adulte désem­paré. A trente contre un, la lutte est inégale. Alors il faut ruser, ne jamais s'énerver, récla­mer le silence sans crier, et lais­ser pas­ser les mois pour ama­douer les élèves. Dans l'espoir de faire une petite dif­fé­rence, et de récon­ci­lier cer­tains de ces élèves réfrac­taires avec l'école.

Gabrielle Déramaux entre­voit bien une piste, un début de solu­tion : mettre des pro­fes­seurs expé­ri­men­tés dans ces établis­se­ments qui n'intéressent per­sonne (ce que les élèves ont bien com­pris, voyant leurs pro­fes­seurs chan­ger presque chaque année). Contre rému­né­ra­tion, pour les moti­ver. Une idée avan­cée par notre nou­veau pré­sident durant sa cam­pagne. Le chan­ge­ment est-il en marche ?...

Collège inique (ta mère !), de Gabrielle Déramaux (Bourin Éditeur). 188 pages — 16€.
Trouver ce livre sur Decitre, Amazon, Fnac.com.

Extrait

Christophe, grande baraque de 15 ans, refuse d'écrire avec autre chose qu'un crayon à papier et d'une écri­ture si minus­cule qu'elle semble dis­pa­raître dans le papier. Mais il parle d'une voix énorme, pous­sant des hur­le­ments en classe, sans rai­son, ce qui le fait rire aux éclats.
Samia, sen­si­bi­lité à fleur de peau, très agres­sive, ne veut pas qu'on la regarde, ni qu'on cor­rige ses copies. J'ai eu son frère l'année pré­cé­dente et je sais que leur père est mort sous leurs yeux, poi­gnardé dans le salon fami­lial pour une his­toire de drogue. Je sais aussi que Samia et Ahmed ne sont pas leurs vrais pré­noms.
Steeve boit et arrive mani­fes­te­ment déjà bien imbibé le matin. Les autres en ont peur, il est plus âgé, d'une vio­lence incon­trô­lable. Je suis enceinte quand il lève la main sur moi parce que je refuse de le lais­ser sor­tir de cours. Il renonce quand même à por­ter le coup au der­nier moment et sort en cla­quant la porte. J'en pleu­re­rai encore des semaines après. Parce que j'ai eu peur et parce qu'aucun élève de la classe n'a fait mine de s'interposer. (...)
Pour me don­ner du cou­rage, je glisse dans ma pochette de cours un des­sin de Ferri pour
Fluide Glacial : une petite poule au tableau devant une classe de loups qui dit : "Je vous pré­viens, cette année je serai impitoyable !"

Quentin Duverger

 

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Cunégonde
le 7 septembre 2012

Aujourd'hui, on sait tout, tout se dit et on a la lâcheté de ne rien faire...

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