08.06.2012
Aucune réaction

Expo "Babel" à Lille : les artistes contemporains s'emparent du mythe

Aujourd'hui s'ouvre l'exposition "Babel" au Palais des Beaux-arts de Lille (jusqu'au 14 jan­vier 2013). 85 œuvres contem­po­raines d'artistes du monde entier, de for­mat sou­vent monu­men­tal, sont pré­sen­tées – pho­tos, des­sins, sculp­tures, ani­ma­tions, bande des­si­née… Le musée pro­pose égale­ment toute une docu­men­ta­tion péda­go­gique à ce sujet. Visite gui­dée d'une cap­ti­vante expo.
Jakob Gautel, La Tour (Tour de Babel), 2006-2012 Collection de l'artiste © Jakob Gautel / DR

Jakob Gautel, La Tour (Tour de Babel), 2006–2012 Collection de l'artiste © Jakob Gautel / DR

L'exposition "Babel" est la pre­mière du genre. Elle porte sur le célèbre mythe biblique vu par des artistes de renom contem­po­rains. Pour Alain Tapié, direc­teur du Palais des Beaux-arts de Lille, Babel sym­bo­lise le fait de vou­loir se faire un nom par rap­port à la parole divine. C'est un rap­port entre trans­cen­dance humaine et divine qui tran­site par l'image. Il indique aussi que Babel, si l'on se réfère à l'étymologie, c'est la tour, mais égale­ment la ville, et plus lar­ge­ment le pay­sage : chez les peintres fla­mands du 16e siècle, qui feront l'objet d'une expo­si­tion au Palais des Beaux-arts dès octobre pro­chain, en réson­nance avec celle-ci, les repré­sen­ta­tions de Babel sont en effet des paysages-monde.

"Le tra­gique de Babel est moderne"

La tour et la ville : les deux sont indis­so­ciables. Babel était Babylone dans l'Antiquité, puis ce fut Rome, ou encore Paris au 19e siècle. Aujourd'hui, ce sont les gratte-ciel de plus en plus déme­su­rés que l'homme construit.

Comme on peut le lire sur le dos­sier péda­go­gique de l'exposition, "le nom de Babel ou Babylone désigne la ville comme la tour qui ont existé trois mille ans av. J.C. Le mot Babel vient de l'akkadien 'Bal-ili' signi­fiant porte de Dieu et de l'hébreu 'Bâlal' signi­fiant confondre. Cette double étymo­lo­gie rend compte de l'ambivalence de cette cité comme de sa tour légen­daire, à la fois mer­veille et malédiction."

Régis Cotentin, com­mis­saire de l'exposition, insiste sur cet aspect : la tour est à la fois un exploit, une démons­tra­tion du génie humain, mais aussi un signe de déme­sure et de vanité.

Dans l'exposition, explique-t-il, on per­çoit à quel point le tra­gique de Babel est moderne. Le mythe de Babel se ter­mine en effet par la dis­per­sion des hommes sur terre et la confu­sion des langues. Or les artistes contem­po­rains s'inspirent de la des­truc­tion de Babel pour aler­ter sur la vanité humaine.

Des tours sur­gies de nulle part

L'image fami­lière de la Défense, aux alen­tours de Paris, est ainsi incar­née par le pho­to­graphe Stéphane Couturier, dans une œuvre ici pré­sen­tée, issue de la série Melting Point, inti­tu­lée "Tour Granite, La Défense". On y voit le chan­tier d'une immense tour au milieu du quar­tier d'affaires...

L'exposition montre aussi les très inquié­tantes construc­tions sur­gies de nulle part au milieu du désert de Claude Génisson ou Florian Joye.

Ce sont des visions à pro­pre­ment par­ler apo­ca­lyp­tiques qu'incarnent les œuvres de Yang Yongliang, dans sa série "Heavenly City", où les tours en fumées évoquent une attaque nucléaire ou les atten­tats du 11 sep­tembre. Ses œuvres ani­mées sont tout aussi remar­quables et angoissantes.

"The snow" de l'artiste Zhenjun Du évoque égale­ment un cata­clysme au sein d'un pay­sage sur­peu­plé et brumeux.

Proche des œuvres des anciens, "The Tower of babel after Pieter Bruegel" de Vik Muniz, en réfé­rence à la célèbre pein­ture clas­sique de Brueghel l'Ancien, montre une sorte d'explosion de la tour sous forme de puzzle.

Pour tra­vailler en classe

Un cahier péda­go­gique très com­plet, réa­lisé par les ensei­gnants déta­chés du musée, est dis­po­nible, en ligne ou au for­mat papier. Il com­prend des pistes de tra­vail sur l'ensemble des œuvres pré­sen­tées, pour tous les niveaux de classe du 1er et 2nd degré, et sur plu­sieurs disciplines.

Des for­ma­tions courtes gra­tuites  "Histoire des arts", en rela­tion avec les expo­si­tions, sur trois mer­credi après-midi de suite, sont égale­ment pro­po­sées aux professeurs.

Enfin, des ate­liers péda­go­giques sur l'exposition, d'une durée de deux heures, sont pro­po­sés sur les thèmes sui­vants : "Elevons une ville !",  "La tour mul­ti­co­lore", "Reconstruisons la Tour de Babel !" ...

Les toiles grand for­mat d'Anselm Kiefer de la série "The Fertile Crescent", le croiss­sant fer­tile, ber­ceau des civi­li­sa­tions mythiques et bibliques, reviennent elles aux sources de la légende, évoquant la construc­tion des fon­da­tions de la Tour de Babel, au tra­vers d'une œuvre dense en matière, d'où se dégagent for­te­ment les briques.

La Tour des livres

La Tour de Babel, c'est enfin le livre, la connais­sance infi­nie, mais par­fois le mal absolu.
La Tour de Babel de Jakob Gautel est ainsi une tour de 15 000 livres, dis­po­sés en spi­rale, de toutes sortes, clas­sés par thé­ma­tiques, et en toutes les langues. D'une hau­teur de plus de 4 mètres, d'un poids de 5 tonnes, cette impres­sion­nante tour est hau­te­ment sym­bo­lique. Comme l'indique l'artiste lui-même à VousNousIls, elle repré­sente la construc­tion, infi­nie –Jakob Gautel conti­nue encore aujourd'hui à y ajou­ter des livres– et le livre, l'ambivalence du livre. Sa Tour com­prend en effet des livres qui sont aussi bien de grandes œuvres lit­té­raires sym­boles de beauté et de liberté, que des actes de résis­tance, tels ces deux livres chi­nois inter­dits dans leur pays. Ou que d'atroces textes de pro­pa­gande, comme ces livres datant de l'époque nazie, que Jakob Gautel a pla­cés dans la par­tie de sa Tour consa­crée à la bar­ba­rie et au totalitarisme.

L'exposition est abso­lu­ment fas­ci­nante et hau­te­ment ques­tion­nante. Elle for­ma­lise l'humain dans ce qu'il a de meilleur et dans ce qu'il a de pire. Si les capa­ci­tés de pro­grès et de connais­sance sont infi­nies, les capa­ci­tés de des­truc­tion le sont tout autant. "Babel" est une expo­si­tion esthé­tique, phi­lo­so­phique et éthique.

Sandra Ktourza

Vous souhaitez réagir sur cet article :

Open-close

Modération par la rédaction de VousNousIls.

Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Vos réactions :

Open-close
Aucune réaction