« L’école française devient de plus en plus injuste »

L’invité

Le sociologue Pierre Merle, professeur en Bretagne, vient de publier un ouvrage sur la ségrégation scolaire. Il y décrit les différents types de ségrégations, y dénonce entre autres l’éducation prioritaire, tout en proposant de nouvelles pistes pour homogénéiser les chances de réussites scolaires.

Vous identifiez dans votre livre (1) quatre types de ségrégations, quelles sont-elles ?

La première est une ségrégation de genre : les filières professionnelles Bureautique ou Habillement scolarisent plus de 90% de filles alors que les filières Mécaniques ou Electricité plus de 90% de garçons. Résultant des normes sociales, elle pénalise les femmes lorsqu’elles sont une minorité à intégrer l’ENA ou Polytechnique. La deuxième forme de ségrégation est de type ethnique. Les élèves d’origine étrangère sont absents de la grande majorité des établissements et concentrés dans quelques établissements de banlieues. La troisième modalité est dite « académique », c’est-à-dire liée au niveau scolaire. A ce propos, les données sont édifiantes. Enfin, la ségrégation sociale désigne une différenciation forte du recrutement social des établissements. Il existe des établissements mixtes mais aussi des établissements très bourgeois avec plus de 80% d’enfants des catégories aisées, et d’autres très populaires.

Quelles sont les origines de ces ségrégations ?

Ces ségrégations ont plusieurs origines. La ségrégation sociale tient des inégalités de revenus et de patrimoine. Les différences de recrutement des quartiers se répercutent sur le recrutement social des établissements. La ségrégation ethnique est aussi liée aux inégalités économiques. Les populations immigrées, majoritairement peu qualifiées, habitent dans les quartiers déshérités. L’importance du diplôme pour l’intégration professionnelle explique certaines inégalités. Cette centralité du diplôme amène les parents, et notamment ceux des catégories aisées, à choisir les établissements considérés comme les meilleurs afin de maximiser les chances de réussite scolaire et professionnelle de leurs enfants.

Vous pointez du doigt une évolution négative de l’école française, c’est-à-dire ?

En comparant les données internationales de 2000 à 2009, je montre que d’une part l’école française devient de plus en plus injuste : la réussite scolaire des élèves est de plus en plus en rapport avec leur origine sociale. D’autre part, elle est de moins en moins performante : le niveau moyen des élèves baisse et le nombre d’élèves faibles augmente. Les causes du déclin sont multiples. L’augmentation de la ségrégation sociale et académique, liées à l’abandon progressif du collège unique et à la multiplication des options et sections, est une des explications.

Pierre Merle

 Pour en savoir plus sur Pierre Merle, consulter sa fiche sur le site du CREAD de Bretagne.

Vous mettez en cause l’éducation prioritaire, censée gommer les différences. Pour quelles raisons ?

L’échec de l’éducation prioritaire tient au fait que les établissements concernés ne reçoivent pas plus d’aides que les autres ou pas suffisamment plus. Pour gommer les différences, ces établissements devraient notamment avoir des classes nettement moins chargées. Deux élèves en moins par classe ne permettent pas d’augmenter sensiblement les chances de réussite. Des recherches très solides montrent que cinq élèves en moins par classe permettraient de réduire sensiblement les différences.

Vous montrez que les systèmes étrangers fonctionnent mieux que le nôtre. Quelles leçons en tirer ?

L’école finlandaise est un exemple stimulant. Le niveau moyen des élèves est très élevé, le nombre d’élèves faibles très réduit, les inégalités de réussite selon l’origine sociale limitées. C’est un système éducatif qui se caractérise par un fort collège unique, une affectation planifiée des élèves selon une carte scolaire, très peu d’établissements privés (moins de 3%!) et une forte mixité sociale des établissements. Leur pédagogie, qui repose sur la valorisation plutôt que la sanction des échecs et qui refuse le classement, est aussi très différente de celle usuellement pratiquée en France. Ce serait un modèle à suivre. Mais pour l’instant, les politiques éducatives mises en œuvre en France ont été plutôt le contraire de celles qui permettent à l’école finlandaise d’être l’une des meilleures du monde.

Note(s) :
  • (1) La ségrégation scolaire de Pierre Merle, aux éditions la Découverte, collection Repères. Avril 2012

3 commentaires sur "« L’école française devient de plus en plus injuste »"

  1. mary  12 mai 2012 à 9 h 38 min

    Y figurent la question de la baisse des effectifs, ce que je partage complètement étant dans une école non ZEP à 27 par classe (j’en constate les résultats auprès des élèves) mais vous ne mentionnez pas la nécessité de réfléchir aux pratiques pédagogiques, ni aux liens à nouer avec les parents. Peut-être ces éléments figurent-ils dans vos autres publications…

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  2. Mathilde  12 mai 2012 à 21 h 09 min

    Un article sur la ségrégation scolaire sans UN MOT sur le handicap ! On rêve ou on cauchemarde ? Que faites-vous des 80% d’enfants autistes non scolarisés dans notre pays ? Ils n’existent même pas pour vous, comme pour la plupart des gens qui dénoncent les « discriminations ». Navrant, et bien français…

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  3. Il Rève  15 mai 2012 à 7 h 27 min

    A l’Ouest rien de nouveau. Pierre Merle reprend l’argumentation de François Dubet, qui reprend l’argumentation de Pierre Bourdieu. L’élément distinctif entre les 2 sociologues vivants consisterait peut-être dans la classification plus précise qu’opère Pierre Merle relativement aux quatre origines de ségrégation. Les solutions sont politiques, la sociologie peut-elle influencer la politique ?

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