11.05.2012
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"L'école française devient de plus en plus injuste"

Le socio­logue Pierre Merle, pro­fes­seur en Bretagne, vient de publier un ouvrage sur la ségré­ga­tion sco­laire. Il y décrit les dif­fé­rents types de ségré­ga­tions, y dénonce entre autres l'éducation prio­ri­taire, tout en pro­po­sant de nou­velles pistes pour homo­gé­néi­ser les chances de réus­sites scolaires.

Vous iden­ti­fiez dans votre livre (1) quatre types de ségré­ga­tions, quelles sont-elles ?

La pre­mière est une ségré­ga­tion de genre : les filières pro­fes­sion­nelles Bureautique ou Habillement sco­la­risent plus de 90% de filles alors que les filières Mécaniques ou Electricité plus de 90% de gar­çons. Résultant des normes sociales, elle péna­lise les femmes lorsqu'elles sont une mino­rité à inté­grer l'ENA ou Polytechnique. La deuxième forme de ségré­ga­tion est de type eth­nique. Les élèves d'origine étran­gère sont absents de la grande majo­rité des établis­se­ments et concen­trés dans quelques établis­se­ments de ban­lieues. La troi­sième moda­lité est dite "aca­dé­mique", c'est-à-dire liée au niveau sco­laire. A ce pro­pos, les don­nées sont édifiantes. Enfin, la ségré­ga­tion sociale désigne une dif­fé­ren­cia­tion forte du recru­te­ment social des établis­se­ments. Il existe des établis­se­ments mixtes mais aussi des établis­se­ments très bour­geois avec plus de 80% d'enfants des caté­go­ries aisées, et d'autres très populaires.

Quelles sont les ori­gines de ces ségrégations ?

Ces ségré­ga­tions ont plu­sieurs ori­gines. La ségré­ga­tion sociale tient des inéga­li­tés de reve­nus et de patri­moine. Les dif­fé­rences de recru­te­ment des quar­tiers se réper­cutent sur le recru­te­ment social des établis­se­ments. La ségré­ga­tion eth­nique est aussi liée aux inéga­li­tés écono­miques. Les popu­la­tions immi­grées, majo­ri­tai­re­ment peu qua­li­fiées, habitent dans les quar­tiers déshé­ri­tés. L'importance du diplôme pour l'intégration pro­fes­sion­nelle explique cer­taines inéga­li­tés. Cette cen­tra­lité du diplôme amène les parents, et notam­ment ceux des caté­go­ries aisées, à choi­sir les établis­se­ments consi­dé­rés comme les meilleurs afin de maxi­mi­ser les chances de réus­site sco­laire et pro­fes­sion­nelle de leurs enfants.

Vous poin­tez du doigt une évolu­tion néga­tive de l'école fran­çaise, c'est-à-dire ?

En com­pa­rant les don­nées inter­na­tio­nales de 2000 à 2009, je montre que d'une part l'école fran­çaise devient de plus en plus injuste : la réus­site sco­laire des élèves est de plus en plus en rap­port avec leur ori­gine sociale. D'autre part, elle est de moins en moins per­for­mante : le niveau moyen des élèves baisse et le nombre d'élèves faibles aug­mente. Les causes du déclin sont mul­tiples. L'augmentation de la ségré­ga­tion sociale et aca­dé­mique, liées à l'abandon pro­gres­sif du col­lège unique et à la mul­ti­pli­ca­tion des options et sec­tions, est une des explications.

Pierre Merle

 Pour en savoir plus sur Pierre Merle, consul­ter sa fiche sur le site du CREAD de Bretagne.

Vous met­tez en cause l'éducation prio­ri­taire, cen­sée gom­mer les dif­fé­rences. Pour quelles raisons ?

L'échec de l'éducation prio­ri­taire tient au fait que les établis­se­ments concer­nés ne reçoivent pas plus d'aides que les autres ou pas suf­fi­sam­ment plus. Pour gom­mer les dif­fé­rences, ces établis­se­ments devraient notam­ment avoir des classes net­te­ment moins char­gées. Deux élèves en moins par classe ne per­mettent pas d'augmenter sen­si­ble­ment les chances de réus­site. Des recherches très solides montrent que cinq élèves en moins par classe per­met­traient de réduire sen­si­ble­ment les différences.

Vous mon­trez que les sys­tèmes étran­gers fonc­tionnent mieux que le nôtre. Quelles leçons en tirer ?

L'école fin­lan­daise est un exemple sti­mu­lant. Le niveau moyen des élèves est très élevé, le nombre d'élèves faibles très réduit, les inéga­li­tés de réus­site selon l'origine sociale limi­tées. C'est un sys­tème éduca­tif qui se carac­té­rise par un fort col­lège unique, une affec­ta­tion pla­ni­fiée des élèves selon une carte sco­laire, très peu d'établissements pri­vés (moins de 3%!) et une forte mixité sociale des établis­se­ments. Leur péda­go­gie, qui repose sur la valo­ri­sa­tion plu­tôt que la sanc­tion des échecs et qui refuse le clas­se­ment, est aussi très dif­fé­rente de celle usuel­le­ment pra­ti­quée en France. Ce serait un modèle à suivre. Mais pour l'instant, les poli­tiques éduca­tives mises en œuvre en France ont été plu­tôt le contraire de celles qui per­mettent à l'école fin­lan­daise d'être l'une des meilleures du monde.

Delphine Barrais

Note(s) :
  • (1) La ségrégation scolaire de Pierre Merle, aux éditions la Découverte, collection Repères. Avril 2012
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Vos réactions :

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mary
le 12 mai 2012

Y figurent la ques­tion de la baisse des effec­tifs, ce que je par­tage com­plè­te­ment étant dans une école non ZEP à 27 par classe (j'en constate les résul­tats auprès des élèves) mais vous ne men­tion­nez pas la néces­sité de réflé­chir aux pra­tiques péda­go­giques, ni aux liens à nouer avec les parents. Peut-être ces éléments figurent-ils dans vos autres publications...

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Mathilde
le 12 mai 2012

Un article sur la ségré­ga­tion sco­laire sans UN MOT sur le han­di­cap ! On rêve ou on cau­che­marde ? Que faites-vous des 80% d'enfants autistes non sco­la­ri­sés dans notre pays ? Ils n'existent même pas pour vous, comme pour la plu­part des gens qui dénoncent les "dis­cri­mi­na­tions". Navrant, et bien français...

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Il Rève
le 15 mai 2012

A l'Ouest rien de nou­veau. Pierre Merle reprend l'argumentation de François Dubet, qui reprend l'argumentation de Pierre Bourdieu. L'élément dis­tinc­tif entre les 2 socio­logues vivants consis­te­rait peut-être dans la clas­si­fi­ca­tion plus pré­cise qu'opère Pierre Merle rela­ti­ve­ment aux quatre ori­gines de ségré­ga­tion. Les solu­tions sont poli­tiques, la socio­lo­gie peut-elle influen­cer la politique ?

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