04.05.2012
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Peur d'enseigner : "j'y ai été confronté comme tout le monde lorsque j'ai débuté"

Serge Boimare, psy­cho­pé­da­gogue retraité, direc­teur pen­dant 20 ans du Centre Médico-Psychopédagogique (CMPP) Claude Bernard à Paris, vient de publier « La peur d'enseigner ». Ancien ins­ti­tu­teur, aujourd'hui consul­tant auprès des écoles de Genève, il estime que de nom­breux ensei­gnants sont mal à l'aise devant leur classe. La solu­tion ? Serge Boimare plaide pour une meilleure for­ma­tion et une ana­lyse régu­lière des pra­tiques péda­go­giques. Entretien.

photo serge boimareLa « peur » d'enseigner est-elle un phé­no­mène répandu ?

Très répandu ! Généralement, elle est déclen­chée par la résis­tance de cer­tains élèves aux pro­po­si­tions péda­go­giques des ensei­gnants. Ensuite, cette peur, très visible chez les débu­tants, se trans­forme chez les ensei­gnants che­vron­nés en pro­po­si­tions par­ti­cu­lières. Certains se mettent en posi­tion d'autorité exces­sive et ils sanc­tionnent. D'autres adoptent une déma­go­gie rela­tion­nelle, en abais­sant les contraintes. Dans les deux cas, une cou­pure se crée avec les élèves, alors qu'environ 15 à 20% d'entre eux ont besoin de renouer avec la pen­sée, la réflexion.

Avez-vous été per­son­nel­le­ment confronté à cette « peur » lorsque vous étiez ins­ti­tu­teur ? Qui sont les ensei­gnants les plus exposés ?

J'y ai été confronté, comme tout le monde, lorsque j'ai débuté. Ce sont les ensei­gnants les moins bien for­més qui se retrouvent en situa­tion déli­cate. Pour une simple rai­son : actuel­le­ment, il n'y a pas ou trop peu de tra­vail d'équipe.

Comment se tra­duit la peur d'enseigner ? Est-ce la boule au ventre avant de prendre la parole ou une angoisse plus profonde ?

Il peut y avoir les deux. Et comme le métier d'enseignant repose sur la rela­tion, dès que l'on n'est plus au maxi­mum de ses per­for­mances, cela devient très com­pli­qué de s'adresser au groupe. Cela pro­voque de la dis­tance plu­tôt que de l'adhésion.

Ce stress peut-il tou­te­fois avoir des effets béné­fiques, comme le trac pour les comédiens ?

Non, je ne crois pas que ce soit pareil. S'adresser à un groupe d'enfants néces­site de la tran­quillité. Il faut être serein. Or un prof anxieux va sou­vent trop pré­pa­rer ses fiches et sa leçon. Du coup, son cours sera trop for­mel et il n'y aura plus cette liberté créative.

D'où vient cette peur ?

La peur d'enseigner repose d'abord sur une ren­contre déli­cate avec les élèves. Elle est géné­rée par les élèves contes­ta­taires, mais aussi par ceux qui s'ennuient ou s'endorment en classe. Ces situa­tions sont très dif­fi­ciles à vivre, sur­tout pour un ensei­gnant isolé.

Quels sont les effets sur les élèves ?

Lorsque les profs sont dému­nis, ils ne vont tra­vailler qu'avec une mino­rité d'élèves. Les autres vont res­ter sur la touche. Cela crée des écoles qui dys­fonc­tionnent, de l'échec sco­laire et beau­coup d'élèves décrocheurs.

Comment cela se soigne-t-il ?

Cela passe par une meilleure for­ma­tion des ensei­gnants et par une for­ma­tion spé­ci­fique à la dimen­sion rela­tion­nelle. Il ne faut pas se conten­ter d'une for­ma­tion tech­nique, certes néces­saire mais qui ne suf­fit pas. Un prof a besoin de com­pé­tences rela­tion­nelles pour savoir gérer un conflit et conduire un groupe. Or ce n'est pas fait aujourd'hui, ou par sau­pou­drage. Il ne suf­fit pas de se par­ler ponc­tuel­le­ment dans les cou­loirs ou lors des conseils de classes, entre deux pro­blèmes admi­nis­tra­tifs. En fait, on consi­dère la dimen­sion rela­tion­nelle du métier comme acces­soire. On se dit encore trop sou­vent qu'un peu de cha­risme, cela suf­fit pour ensei­gner. Ce qui est une gros­sière erreur.

Quels conseils donnez-vous aux ensei­gnants pour com­battre la peur d'enseigner ?

La réponse péda­go­gique est essen­tielle. Le jour où l'on vou­dra régler la ques­tion de l'échec sco­laire, il fau­dra uti­li­ser une péda­go­gie qui entraîne les élèves à l'expression. C'est à dire en leur appre­nant à par­ler et écrire, en don­nant du sens au savoir. Cela passe par de la lec­ture à haute voix et des débats. Deux garde-fous pro­tègent les profs : la culture, pour inté­res­ser les élèves, et puis il faut que les ensei­gnants aient un lieu réservé à la co-réflexion. Je pré­co­nise 1h30 chaque semaine pour échan­ger entre profs. Quand vous êtes face à une classe qui refuse de tra­vailler, ce qui arrive très sou­vent au col­lège, prendre des notes sur la situa­tion se révé­lera très béné­fique pour pou­voir ensuite en par­ler. En Suisse, des ensei­gnants sont enga­gés dans cette réflexion et cha­cun par­tage ses propres stra­té­gies. Résultat : ils se sentent sou­te­nus par leurs col­lègues et ont plai­sir à leur mon­trer ce qui fonctionne.

La peur d'enseigner, éditions Dunod, 176p, 14,50€.

Charles Centofanti

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