23.03.2012
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Echec scolaire : comment motiver un cancre ?

Le psy­cho­so­cio­logue et neu­ro­pé­da­gogue Alain Sotto(1), ancien cancre et fon­da­teur du site inter­net « cancres.com », indique qu'il n'y a pas de fata­lité à être « nul » un jour. Ce for­ma­teur explique com­ment les ensei­gnants peuvent aider les cancres à sor­tir de la spi­rale de l'échec. Entretien.

Alain SottoQui sont exac­te­ment les cancres ? Des élèves inaptes ou juste stressés ?

Il n'existe pas de pro­fil type mais tous ont un point com­mun : la dif­fi­culté à être atten­tif, à faire exis­ter dans leur tête ce qui est dit en classe. La trans­mis­sion du savoir ne se fait pas. Parmi ces mau­vais élèves, il y a celui qui ne com­prend pas la langue sco­laire, parce qu'il ne dis­pose pas du voca­bu­laire suf­fi­sant. Les mots de l'enseignant ne se tra­duisent pas en images de sens, or 90% des mes­sages sont ver­baux. Pour dire les choses tri­via­le­ment, l'enfant se retrouve « à côté de la plaque » et, bien sou­vent, il s'ennuie ou se sent frus­tré. Dans ce cas, soit il se met à rêver, soit il s'amuse avec son stylo, ou bien il va don­ner un coup de coude à sa voi­sine pour bavar­der... D'autres cancres n'ont tout sim­ple­ment pas d'espace men­tal dis­po­nible. Ils peuvent avoir des pro­blèmes fami­liaux et, même s'ils ont le voca­bu­laire, ils ne suivent pas le cours, se conten­tant d'être dans la réac­tion. Et puis, cer­tains enfants ne veulent pas apprendre car ils ont décrété que ça ne les inté­res­sait pas. Les cas de figure sont multiples.

Vous avez vous-même fait par­tie des « nuls » à une époque. Quel a été le déclic ?

J'avais de mau­vaises notes à l'école. Je l'ai mal vécu car je me sen­tais infé­rieur aux autres. Quand on est enfant, la pre­mière chose dont on se rend compte c'est de la décep­tion des parents et des ensei­gnants. Curieusement, j'écoutais en classe mais dans le but de rebon­dir et de sor­tir une plai­san­te­rie pour faire rire toute la classe. J'ai déve­loppé une com­pé­tence d'animateur. Le revers de la médaille c'est que j'étais sou­vent puni. Et puis un jour, un très bon ensei­gnant de fran­çais, puis plus tard de phi­lo­so­phie, m'a fait confiance et m'a mon­tré que j'avais une pen­sée propre. Tout d'un coup, j'avais une cer­taine valeur. Je me suis alors mis à lire, j'ai fait moins de fautes et j'ai eu mon bac de jus­tesse, avant de décro­cher plu­sieurs men­tions à l'université.

Quelle est la part de res­pon­sa­bi­lité des ensei­gnants dans l'échec scolaire ?

Avant la res­pon­sa­bi­lité des ensei­gnants, je met­trais d'abord le cadre dans lequel on les a pla­cés. Un prof d'histoire, par exemple, a bachoté pen­dant toutes ses études. Il dis­pose de tout l'équipement néces­saire pour ensei­gner sa matière. Le pro­blème c'est qu'on ne l'a formé ni à la psy­cho­lo­gie de l'enfant, ni à la manière dont on com­mu­nique un mes­sage, ni à la dyna­mique de groupe ! Or la meilleure façon d'apprendre c'est de tra­vailler en petits groupes, au tra­vers d'ateliers pour aller cher­cher soi-même l'information. Il faut réduire la part d'enseignement magistral.

Aujourd'hui, il est mal­sain et invrai­sem­blable de lais­ser un adulte au pri­maire devant 30 élèves. Si on met­tait deux ensei­gnants, devant les mêmes effec­tifs, il y aurait une réduc­tion très impor­tante de l'échec sco­laire. Je l'ai expé­ri­menté en co-animant dans une classe avec un ensei­gnant : une dyna­mique se crée immé­dia­te­ment, la classe devient un espace col­la­bo­ra­tif, avec un jeu de paroles. Aujourd'hui, le scé­na­rio classe ne fonc­tionne plus. D'ailleurs, de plus en plus d'enseignants entrent en résis­tance pour dénon­cer cette situation.

Comment aider un cancre à s'en sortir ?

C'est très com­pli­qué car l'enseignant ne peut pas tout arrê­ter pour ne s'occuper que d'un ou deux élèves en dif­fi­culté. Ce qui est sûr : ce n'est pas en disant « peut mieux faire » à un élève qu'il va s'en sor­tir, c'est un pan­se­ment sur une jambe de bois ! Ce qui fonc­tionne c'est de créer une nou­velle mémoire qui va se sub­sti­tuer à la mémoire de l'échec. Cela ne peut se faire qu'en toute petite classe. La moti­va­tion est un acte inté­rieur. Elle ne peut venir que si le cancre expé­ri­mente la réus­site et qu'il constate qu'il peut aller au bout d'un tra­vail et en reti­rer du plaisir.

A quoi res­semble le prof idéal ?

Il n'est pas encore né ! Plus sérieu­se­ment, c'est celui qui est d'abord convaincu que l'intelligence est éducable, que c'est en ins­tal­lant un esprit col­la­bo­ra­tif que l'on peut tirer tout le monde vers le haut. Ce qui n'empêche pas de noter les élèves. L'important c'est qu'aucun enfant ne reste sur le bord du che­min. Mais il ne faut pas s'y trom­per, les ensei­gnants sont les pre­miers à souf­frir des échecs de leurs élèves mais ils se blindent pour avoir la force de retour­ner faire cours. L'enseignant idéal doit être capable d'enseigner aussi bien à des mater­nelles qu'à des étudiants. C'est un prof qui a beau­coup de culture et qui va tou­jours cher­cher à déve­lop­per, en paral­lèle de la mémoire repro­duc­tive, la mémoire trans­for­ma­trice, c'est-à-dire l'imagination.

Charles Centofanti


Note(s) :
  • (1) Alain Sotto est notamment l’auteur de « Que se passe-t-il dans la tête de votre enfant ? » et co-auteur de « Donner l’envie d’apprendre » (Ixelles éditions).
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Vos réactions :

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cunégonde
le 23 mars 2012

Bien vu ! Tout à fait. Et le pro­blème est tou­jours le même, avoir du temps à consa­crer à ce genre d'élèves et pou­voir tra­vailler en petits groupes.

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gama
le 23 mars 2012

Réussite sco­laire et intel­li­gence... Un amal­game bien trop récur­rent qui laisse sur le bord du che­min bon nombre d'élèves intel­li­gents mais... en échec scolaire...

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alainaugé
le 25 mars 2012

Bravo, bonne ana­lyse. Mais les profs pos­sèdent déjà tous les moyens pour faire avan­cer le trou­peau. Ils doivent sup­pri­mer la "constante macabre" qui ins­ti­tue 1/3 de "cancres" dans leurs classes. Ils doivent tra­vailler en équipes via LMP au pri­maire; IDD et EIST au col­lège; TPE au lycée. Encourager les "cancres" n'est pas leur souci pre­mier. Il est plus facile de déli­vrer des notes lamen­tables, don­nant l'lllusion que leur "dis­ci­pline" est impor­tante. C'est par­ti­cu­liè­re­ment vrai en fran­çais, consi­déré comme dis­ci­plne, alors que c'est un moyen de com­mu­ni­ca­tion, outil indis­pen­sable à toutes les vraies disciplines.

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