16.03.2012
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Jean-Luc Mélenchon : "il faut titulariser les plus de 100 000 précaires de l'éducation nationale"

A moins de qua­rante jours du pre­mier tour de l'élection pré­si­den­tielle, VousNousIls.fr pour­suit sa série d'entretiens avec les prin­ci­paux can­di­dats. Cette semaine, c'est un ancien ministre de l'enseignement pro­fes­sion­nel, de 2000 à 2002, qui répond à nos ques­tions sur l'école : Jean-Luc Mélenchon, can­di­dat du Front de Gauche et député européen.
Jean-Luc Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon lors du mee­ting de Villeurbanne, le 7 février 2012 © Stéphane Burlot

Que doit-on réfor­mer d'urgence pour amé­lio­rer l'éducation nationale ?

La ques­tion qui s'impose avant celle-ci est "Réformer pour quoi faire ?". La direc­tion tra­cée par le Front de Gauche a le mérite de la clarté : nous devons impo­ser les rup­tures à même de per­mettre une trans­for­ma­tion sociale, écolo­gique et démo­cra­tique de la société. Pour cela, il faut dépré­ca­ri­ser l'école avec un plan de titu­la­ri­sa­tion des plus de 100 000 pré­caires de l'éducation natio­nale. Mais il faut aussi dépré­ca­ri­ser la société tout entière, car aucun élève ne peut avoir l'esprit libre et ouvert aux savoirs et à la culture avec la peur au ventre. Pour per­mettre la démo­cra­ti­sa­tion sco­laire, il faut cou­per la racine des inéga­li­tés et des alié­na­tions dans la société : l'école égali­taire dans un océan capi­ta­liste ne peut exis­ter. C'est aussi la concep­tion mini­ma­liste et uti­li­ta­riste des savoirs à laquelle il faut nous atta­quer. Il n'est pas accep­table de frac­tion­ner les savoirs en plu­sieurs par­ties, un "socle com­mun" pour tous et les pro­grammes uni­que­ment pour cer­tains. C'est la porte ouverte à l'école à plu­sieurs vitesses qu'il nous faut refer­mer. Il faut com­battre toutes les logiques d'autonomie, de la mater­nelle à l'université. Que les mar­chands le sachent : avec moi, ils ne pren­dront jamais pied à l'Ecole. Mieux, je les en expulserai !

Il faut construire une culture com­mune ambi­tieuse. Il fau­dra por­ter une atten­tion par­ti­cu­lière à l'enseignement pro­fes­sion­nel qui a été van­da­lisé pen­dant ce man­dat et que l'on vide jour après jour de ses pro­fes­seurs et de ses élèves en les pous­sant vers l'apprentissage. Il fau­dra reve­nir sur la réforme du bac pro­fes­sion­nel et je por­te­rai le pro­jet ambi­tieux d'un pilo­tage unique des ensei­gne­ments professionnels.

Faut-il remettre à plat le sys­tème sco­laire fran­çais ? Que préconisez-vous en matière de rythmes sco­laires ?

Je ne suis pas de ces décli­nistes qui foulent au pied notre sys­tème éduca­tif. Que l'on réflé­chisse un ins­tant au fait que la France est la 5ème puis­sance écono­mique mon­diale. Le serait-elle sans un haut niveau d'éducation et de qua­li­fi­ca­tion de ses sala­riés ? Le déni­gre­ment sys­té­ma­tique ne sert que ceux qui veulent saper les bases de l'école de la République pour mieux la vendre à la découpe. Le débat sur les rythmes sco­laires est acca­blant pour le gou­ver­ne­ment. L'important est ce que l'on apprend. Or pour aller vers le haut niveau de culture com­mune que je reven­dique pour toutes et tous, il faut du temps pour entrer dans les appren­tis­sages, acqué­rir les savoirs, per­mettre l'émancipation indi­vi­duelle et col­lec­tive. Vous croyez que c'est en sup­pri­mant une demi-journée par semaine, soit 1/9 de la semaine, soit une année de sco­la­rité si l'on rap­porte cela à l'ensemble du pri­maire, que l'on s'en donne les moyens ? Le débat sur les rythmes sco­laires est un pré­texte pour faire entrer les mar­chands au sein de l'éducation natio­nale : zoner tou­jours plus les vacances sco­laires pour en faire pro­fi­ter les lob­bys tou­ris­tiques, sor­tir le sou­tien sco­laire de l'enceinte de l'école pour favo­ri­ser les boîtes pri­vées, en finir avec les cours toute la jour­née pour éjec­ter les matières telles que l'art ou le sport des par­cours sco­laires... Tout cela est bien loin de l'intérêt et de la prise en compte de la fatigue des élèves.

Dossier Spécial Election Présidentielle

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Comment lut­ter contre l'échec scolaire ?

Les dif­fé­rences entre les élèves ne sont pas natu­relles mais socia­le­ment construites. L'échec sco­laire n'est donc pas une fata­lité. La gauche affirme que tous les enfants sont capables d'entrer dans les appren­tis­sages sco­laires, tous sont capables d'apprendre la même chose mais pas dans n'importe quelle condi­tion. Ce sont ces condi­tions qu'il faut créer. Cela passe par une redé­fi­ni­tion des pro­grammes et de l'ensemble de l'école sur le modèle de l'élève qui n'a que l'école pour apprendre. Cela passe aussi par des rup­tures néces­saires avec la vio­lence sym­bo­lique qui s'exerce sur les élèves, dans les choix d'orientation ou de péda­go­gie par exemple.

N'est-il pas uto­pique de prô­ner "l'égalité sco­laire pour tous" ? Comment fait-on concrètement ?

Le 28 février, dans son dis­cours sur l'éducation à Montpellier, Nicolas Sarkozy par­lant de l'Ecole don­nait sa propre défi­ni­tion de la République : "La République, ce n'est pas l'égalitarisme, c'est le mérite, c'est la pro­mo­tion de l'excellence". Faut-il lui rap­pe­ler que c'est au fron­ton de nos écoles que sont gra­vés les mots "Liberté, Egalité, Fraternité" ? Je n'entends pas, comme lui et d'autres, faire "pas­ser de l'école pour tous à l'école pour cha­cun". Je refuse que cha­cun soit comp­table de sa propre réus­site ou de son échec. Je refuse d'abandonner en rase cam­pagne l'ambition de la réus­site de toutes et tous au pro­fit d'une vision pure­ment indi­vi­dua­liste de l'école et de la société. Il est temps d'en finir avec le concept fumeux et dévas­ta­teur "d'égalité des chances". L'école de la République, c'est celle de l'égalité.

Quels ensei­gnants faut-il "envoyer" dans les quar­tiers dits dif­fi­ciles ? Les tout jeunes ou les plus expérimentés ?

C'est un faux pro­blème qui enra­cine l'idée que cer­tains ter­ri­toires seraient à l'écart de la République. Je ne m'y résous pas. Pour envi­sa­ger une mixité sco­laire réelle, le préa­lable est de déghet­toï­ser les ter­ri­toires dans les­quels se trouvent les écoles. Une nou­velle sec­to­ri­sa­tion est néces­saire pour ne pas voir d'un côté des "écoles de riches" et d'un autre des "écoles de pauvres". Cette ques­tion ne doit sur­tout pas être l'occasion de faire ren­trer par le biais des expé­ri­men­ta­tions, tels les établis­se­ments ECLAIR, l'autonomie des établis­se­ments qui à coups de casse des sta­tuts des ensei­gnants et d'atteinte au cadre natio­nal va mettre en concur­rence les établis­se­ments, les per­son­nels, les dis­ci­plines et, au final, les élèves.

François Hollande annonce vou­loir recréer 60 000 postes dans l'Education en 5 ans, Eva Joly 20 000, Nicolas Sarkozy pro­pose 500€ de plus pour 8h de pré­sence en plus... Quelle est votre pro­messe ? L'avenir de l'école passe-t-il néces­sai­re­ment par plus de moyens dans le contexte actuel de crise économique ?

Il faut rompre avec cette logique absurde de la RGPP et ce non-remplacement d'un fonc­tion­naire sur deux, dans l'éducation et ailleurs. Je res­tau­re­rai donc tous les postes van­da­li­sés par la droite depuis 2007 sans qu'il soit ques­tion pour autant d'échanger un pro­fes­seur contre une infir­mière comme veulent le faire cer­tains. Je n'ai jamais consi­déré l'éducation comme un coût mais comme un inves­tis­se­ment. La seule dette qui nous coûte réel­le­ment, c'est celle de l'ignorance..

En ce qui concerne les uni­ver­si­tés, l'UMP se féli­cite de leur avoir donné plus d'autonomie. Vous, vous dites vou­loir abro­ger la LRU. Est-ce bien rai­son­nable pour exis­ter face aux meilleures uni­ver­si­tés du monde ?

La LRU est l'outil pri­vi­lé­gié des libé­raux pour impo­ser la mar­chan­di­sa­tion et la mise en concur­rence de l'enseignement supé­rieur et de la recherche. Croyez-vous que c'est par hasard que Nicolas Sarkozy s'est atta­qué à la tête, l'Université, avec cette loi adop­tée quelques semaines à peine après son entrée en fonc­tion ? Cette loi affai­blit notre poten­tiel scien­ti­fique. Désormais, les uni­ver­si­tés luttent entre elles et en leur sein pour vivre. Elles doivent se plier au dik­tat de la com­pé­ti­tion en lieu et place de la coopé­ra­tion qui devrait pré­va­loir dans ce monde du savoir. Elles voient se recréer des poten­tats locaux avec leur cor­tège de petits barons. Non merci, l'Université est le lieu de l'universalisme et du savoir. Or le savoir est la chose qui se mul­ti­plie quand on la par­tage. Je res­tau­re­rai ce cycle vertueux.

Charles Centofanti

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juliette
le 16 mars 2012

Et nous les années, les jours, les angoisses, le temps absent auprès de nos famille pour pré­pa­rer ces concours ?
Nous avons quoi comme avan­tages ? Etre les profs les plus mal payés d'Europe ? voir OCDE
C'est quoi la crise au quo­ti­dien pour ce, ces can­di­dats ? nous sommes de plus en plus de familles mono­pa­ren­tales à tra­vailler pour des boîtes de cours à domi­cile pour sur­vivre ! et nos efforts devraient être bana­li­sés ! Le niveau des élèves baisse. Nous devons accep­ter de plus en plus les raille­ries, les coups de télé­phone mécontents...

Qui parle de reva­lo­ri­ser hon­nê­te­ment nos salaires? Ils devrait prendre nos salaires de 2007... les aug­men­ter de 172% et les bais­ser de 30% ! 2000€ x 1.72 = 6 880€ — 30% = 4 816 € c'est bon ! Les col­lègues qui divorcent ne se retrou­ve­raient pas chez leur parents avec les enfants ! Nous pour­rions tous par­tir en vacances et ne pas faire d'heures sup ! Idem nos voi­sins allmands !

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ZèTheB
le 16 mars 2012

Un point de vue d'un grand huma­nisme et une avant-dernière phrase à marteler !

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