Jean-Luc Mélenchon : « il faut titulariser les plus de 100 000 précaires de l’éducation nationale »

L’invité

A moins de quarante jours du premier tour de l’élection présidentielle, VousNousIls.fr poursuit sa série d’entretiens avec les principaux candidats. Cette semaine, c’est un ancien ministre de l’enseignement professionnel, de 2000 à 2002, qui répond à nos questions sur l’école : Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche et député européen.

Jean-Luc Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon lors du meeting de Villeurbanne, le 7 février 2012 © Stéphane Burlot

Que doit-on réformer d’urgence pour améliorer l’éducation nationale ?

La question qui s’impose avant celle-ci est « Réformer pour quoi faire ? ». La direction tracée par le Front de Gauche a le mérite de la clarté : nous devons imposer les ruptures à même de permettre une transformation sociale, écologique et démocratique de la société. Pour cela, il faut déprécariser l’école avec un plan de titularisation des plus de 100 000 précaires de l’éducation nationale. Mais il faut aussi déprécariser la société tout entière, car aucun élève ne peut avoir l’esprit libre et ouvert aux savoirs et à la culture avec la peur au ventre. Pour permettre la démocratisation scolaire, il faut couper la racine des inégalités et des aliénations dans la société : l’école égalitaire dans un océan capitaliste ne peut exister. C’est aussi la conception minimaliste et utilitariste des savoirs à laquelle il faut nous attaquer. Il n’est pas acceptable de fractionner les savoirs en plusieurs parties, un « socle commun » pour tous et les programmes uniquement pour certains. C’est la porte ouverte à l’école à plusieurs vitesses qu’il nous faut refermer. Il faut combattre toutes les logiques d’autonomie, de la maternelle à l’université. Que les marchands le sachent : avec moi, ils ne prendront jamais pied à l’Ecole. Mieux, je les en expulserai !

Il faut construire une culture commune ambitieuse. Il faudra porter une attention particulière à l’enseignement professionnel qui a été vandalisé pendant ce mandat et que l’on vide jour après jour de ses professeurs et de ses élèves en les poussant vers l’apprentissage. Il faudra revenir sur la réforme du bac professionnel et je porterai le projet ambitieux d’un pilotage unique des enseignements professionnels.

Faut-il remettre à plat le système scolaire français ? Que préconisez-vous en matière de rythmes scolaires ?

Je ne suis pas de ces déclinistes qui foulent au pied notre système éducatif. Que l’on réfléchisse un instant au fait que la France est la 5ème puissance économique mondiale. Le serait-elle sans un haut niveau d’éducation et de qualification de ses salariés ? Le dénigrement systématique ne sert que ceux qui veulent saper les bases de l’école de la République pour mieux la vendre à la découpe. Le débat sur les rythmes scolaires est accablant pour le gouvernement. L’important est ce que l’on apprend. Or pour aller vers le haut niveau de culture commune que je revendique pour toutes et tous, il faut du temps pour entrer dans les apprentissages, acquérir les savoirs, permettre l’émancipation individuelle et collective. Vous croyez que c’est en supprimant une demi-journée par semaine, soit 1/9 de la semaine, soit une année de scolarité si l’on rapporte cela à l’ensemble du primaire, que l’on s’en donne les moyens ? Le débat sur les rythmes scolaires est un prétexte pour faire entrer les marchands au sein de l’éducation nationale : zoner toujours plus les vacances scolaires pour en faire profiter les lobbys touristiques, sortir le soutien scolaire de l’enceinte de l’école pour favoriser les boîtes privées, en finir avec les cours toute la journée pour éjecter les matières telles que l’art ou le sport des parcours scolaires… Tout cela est bien loin de l’intérêt et de la prise en compte de la fatigue des élèves.

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Comment lutter contre l’échec scolaire ?

Les différences entre les élèves ne sont pas naturelles mais socialement construites. L’échec scolaire n’est donc pas une fatalité. La gauche affirme que tous les enfants sont capables d’entrer dans les apprentissages scolaires, tous sont capables d’apprendre la même chose mais pas dans n’importe quelle condition. Ce sont ces conditions qu’il faut créer. Cela passe par une redéfinition des programmes et de l’ensemble de l’école sur le modèle de l’élève qui n’a que l’école pour apprendre. Cela passe aussi par des ruptures nécessaires avec la violence symbolique qui s’exerce sur les élèves, dans les choix d’orientation ou de pédagogie par exemple.

N’est-il pas utopique de prôner « l’égalité scolaire pour tous » ? Comment fait-on concrètement ?

Le 28 février, dans son discours sur l’éducation à Montpellier, Nicolas Sarkozy parlant de l’Ecole donnait sa propre définition de la République : « La République, ce n’est pas l’égalitarisme, c’est le mérite, c’est la promotion de l’excellence ». Faut-il lui rappeler que c’est au fronton de nos écoles que sont gravés les mots « Liberté, Egalité, Fraternité » ? Je n’entends pas, comme lui et d’autres, faire « passer de l’école pour tous à l’école pour chacun ». Je refuse que chacun soit comptable de sa propre réussite ou de son échec. Je refuse d’abandonner en rase campagne l’ambition de la réussite de toutes et tous au profit d’une vision purement individualiste de l’école et de la société. Il est temps d’en finir avec le concept fumeux et dévastateur « d’égalité des chances ». L’école de la République, c’est celle de l’égalité.

Quels enseignants faut-il « envoyer » dans les quartiers dits difficiles ? Les tout jeunes ou les plus expérimentés ?

C’est un faux problème qui enracine l’idée que certains territoires seraient à l’écart de la République. Je ne m’y résous pas. Pour envisager une mixité scolaire réelle, le préalable est de déghettoïser les territoires dans lesquels se trouvent les écoles. Une nouvelle sectorisation est nécessaire pour ne pas voir d’un côté des « écoles de riches » et d’un autre des « écoles de pauvres ». Cette question ne doit surtout pas être l’occasion de faire rentrer par le biais des expérimentations, tels les établissements ECLAIR, l’autonomie des établissements qui à coups de casse des statuts des enseignants et d’atteinte au cadre national va mettre en concurrence les établissements, les personnels, les disciplines et, au final, les élèves.

François Hollande annonce vouloir recréer 60 000 postes dans l’Education en 5 ans, Eva Joly 20 000, Nicolas Sarkozy propose 500€ de plus pour 8h de présence en plus… Quelle est votre promesse ? L’avenir de l’école passe-t-il nécessairement par plus de moyens dans le contexte actuel de crise économique ?

Il faut rompre avec cette logique absurde de la RGPP et ce non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, dans l’éducation et ailleurs. Je restaurerai donc tous les postes vandalisés par la droite depuis 2007 sans qu’il soit question pour autant d’échanger un professeur contre une infirmière comme veulent le faire certains. Je n’ai jamais considéré l’éducation comme un coût mais comme un investissement. La seule dette qui nous coûte réellement, c’est celle de l’ignorance..

En ce qui concerne les universités, l’UMP se félicite de leur avoir donné plus d’autonomie. Vous, vous dites vouloir abroger la LRU. Est-ce bien raisonnable pour exister face aux meilleures universités du monde ?

La LRU est l’outil privilégié des libéraux pour imposer la marchandisation et la mise en concurrence de l’enseignement supérieur et de la recherche. Croyez-vous que c’est par hasard que Nicolas Sarkozy s’est attaqué à la tête, l’Université, avec cette loi adoptée quelques semaines à peine après son entrée en fonction ? Cette loi affaiblit notre potentiel scientifique. Désormais, les universités luttent entre elles et en leur sein pour vivre. Elles doivent se plier au diktat de la compétition en lieu et place de la coopération qui devrait prévaloir dans ce monde du savoir. Elles voient se recréer des potentats locaux avec leur cortège de petits barons. Non merci, l’Université est le lieu de l’universalisme et du savoir. Or le savoir est la chose qui se multiplie quand on la partage. Je restaurerai ce cycle vertueux.

2 commentaires sur "Jean-Luc Mélenchon : « il faut titulariser les plus de 100 000 précaires de l’éducation nationale »"

  1. juliette  16 mars 2012 à 20 h 07 min

    Et nous les années, les jours, les angoisses, le temps absent auprès de nos famille pour préparer ces concours ?
    Nous avons quoi comme avantages ? Etre les profs les plus mal payés d’Europe ? voir OCDE
    C’est quoi la crise au quotidien pour ce, ces candidats ? nous sommes de plus en plus de familles monoparentales à travailler pour des boîtes de cours à domicile pour survivre ! et nos efforts devraient être banalisés ! Le niveau des élèves baisse. Nous devons accepter de plus en plus les railleries, les coups de téléphone mécontents…

    Qui parle de revaloriser honnêtement nos salaires? Ils devrait prendre nos salaires de 2007… les augmenter de 172% et les baisser de 30% ! 2000€ x 1.72 = 6 880€ – 30% = 4 816 € c’est bon ! Les collègues qui divorcent ne se retrouveraient pas chez leur parents avec les enfants ! Nous pourrions tous partir en vacances et ne pas faire d’heures sup ! Idem nos voisins allmands !

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  2. ZèTheB  16 mars 2012 à 22 h 58 min

    Un point de vue d’un grand humanisme et une avant-dernière phrase à marteler !

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