14.03.2012
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Bernard Deforge : les enseignants de lettres classiques doivent savoir se remettre en question

Bernard Deforge, pro­fes­seur de langue et lit­té­ra­ture grecque anciennes à l'université, ancien doyen de la faculté des lettres de Caen, spé­cia­liste d'Eschyle, est égale­ment asso­cié du cabi­net d'audit et de conseil PwC. Coordinateur de l'opération Phénix, qui vise à aider à l'insertion pro­fes­sion­nelle des diplô­més lit­té­raires, il nous explique pour­quoi les études clas­siques sont plus que jamais adap­tées à la modernité

L'université Rennes 2, pôle d'excellence en sciences humaines, va fer­mer sa filière de for­ma­tion Lettres Classiques, au sein du dépar­te­ment Lettres, a annoncé l'Association Régionale des Enseignants de Langues Anciennes en Bretagne. En 2010, 54% des postes ouverts au CAPES de lettres clas­siques n'ont pas été pour­vus indi­quait La Lettre de l'éducation du 2 jan­vier 2012. Les effec­tifs d'élèves et d'étudiants en latin et en grec ne cessent par ailleurs de fondre. Peut-on par­ler d'une crise des lettres classiques ?

Cette crise remonte à des décen­nies : nous sommes en train de vivre son abou­tis­se­ment. La période pré­sente est le résul­tat d'un long pro­ces­sus qui remonte à mai 68. Le sym­bole même de la culture que sont les lettres clas­siques a été tou­ché en pre­mier lieu dans l'atteinte à la haute idée de l'université engen­drée par mai 68. Par la suite, au cours de ma car­rière uni­ver­si­taire, je n'ai cessé de voir la situa­tion se dégra­der. J'ai écrit dans mon der­nier livre "Une vie avec Eschyle" (Les Belles Lettres, 2010) un cha­pitre plus per­son­nel déve­lop­pant ce sujet.

Je dois dire aussi que les ensei­gnants de lettres clas­siques ont leur part de res­pon­sa­bi­lité : pour cer­tains, ils n'ont pas voulu voir ce qui se pas­sait, ils n'ont rien changé à leurs méthodes, se cou­pant de plus en plus des exi­gences d'un ensei­gne­ment moderne, adapté aux étudiants d'aujourd'hui. Enfin, cer­tains sont entrés égale­ment dans une pos­ture de lamen­ta­tion per­pé­tuelle. Lorsque j'étais doyen de la fac de lettres de Caen, j'ai bien entendu tou­jours défendu les lettres clas­siques, mais j'ai été frappé par l'impossibilité pour cer­tains ensei­gnants de se remettre en ques­tion. Pour reve­nir au cas de l'université de Rennes, il s'agit là d'une déci­sion de l'université, qui a choisi de mettre des moyens sur d'autres dis­ci­plines. L'autonomie des uni­ver­si­tés ne fera que ren­for­cer ce type de choix, sur des dis­ci­plines jugées plus "por­teuses" que d'autres.

Pour remé­dier à cette crise, une nou­velle approche des lettres clas­siques doit donc être pro­po­sée par les enseignants ?

Tout d'abord, les ensei­gnants ne doivent pas for­mer les étudiants pour qu'ils deviennent ce qu'eux-mêmes sont. Le pro­fes­seur de lettres clas­siques à l'université n'est pas là pour for­mer des clones. Cette approche est très mau­vaise, car elle déna­ture les conte­nus d'enseignement : en lettres clas­siques, c'est par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux, la dis­ci­pline n'étant pas direc­te­ment ancrée dans le concret. Or, si l'on enseigne les lettres clas­siques en rela­tion avec d'autres dis­ci­plines, ce sera très dif­fé­rent. Lorsque j'enseignais à Caen, j'ai par exemple construit des cours de théâtre antique en rela­tion avec le dépar­te­ment des Arts du spec­tacle. Les jeunes ont ainsi eu envie de lire dans le texte les œuvres théâ­trales étudiées. Mais on peut faire la même chose avec le dépar­te­ment de phi­lo­so­phie, d'architecture, de géo­gra­phie, de sciences...Dans notre dis­ci­pline, il est facile d'établir des connexions avec toutes les autres. On ne peut se conten­ter de faire des ver­sions. Sinon, ce moment cru­cial de la construc­tion de l'homme moderne qu'est la période gréco-romaine n'intéressera plus per­sonne. Considéré comme un acquis, d'ici peu, plus per­sonne ne sera capable de remon­ter aux sources.

Les poli­tiques ont égale­ment une grande part de res­pon­sa­bi­lité dans cette dégradation...

Le minis­tère de l'Education natio­nale, quel que soit le ministre et le gou­ver­ne­ment, n'a rien à faire des lettres clas­siques. Quelques icônes sont de temps en temps hono­rées –à juste titre d'ailleurs– comme Jacqueline de Romilly, Jean-Pierre Vernant ou récem­ment Lucien Jerphagon, mais ils appar­tiennent à un monde ancien. La dis­ci­pline devrait plus sou­vent être asso­ciée à de jeunes per­son­na­li­tés, comme par exemple Augustin d'Humières, qui enseigne avec suc­cès le grec ancien en ban­lieue difficile.

Culture clas­sique et moder­nité peuvent donc par­fai­te­ment aller de pair : l'opération Phénix que vous sou­te­nez en est d'ailleurs une belle preuve...

En effet, nous aurons cette année notre sixième promo. Cette opé­ra­tion s'adresse aux jeunes diplô­més de lettres et de sciences humaines. 150 jeunes ont été ainsi for­més depuis la mise en place du dis­po­si­tif en 2007. Ils sont par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces et appré­ciés en entreprise.

Quelle for­ma­tion leur proposez-vous exactement ?

Il s'agit d'une for­ma­tion diplô­mante en alter­nance dis­pen­sée par l'Institut de Formation Continu de l'Université Paris-Sorbonne en liai­son avec les entre­prises par­te­naires de l'opération Phénix. 30 à 35 étudiants, de niveau bac+5, sont recru­tés chaque année en CDI par le biais de l'opération Phénix et c'est une fois recru­tés qu'ils reçoivent cette for­ma­tion. Nous tra­vaillons en par­te­na­riat avec les uni­ver­si­tés, qui informent les étudiants dès la licence de l'existence de cette pos­si­bi­lité. Ils font leur cur­sus uni­ver­si­taire, puis béné­fi­cient ensuite de la for­ma­tion com­plé­men­taire au monde de l'entreprise. Le cur­sus uni­ver­si­taire est pré­servé : il ne s'agit pas de pro­po­ser une for­ma­tion pré-professionnalisante. L'opération Phénix leur per­met juste en quelque sorte de pas­ser durant huit mois par un sas d'adaptation à l'entreprise. Nous venons de créer une asso­cia­tion Phénix qui label­li­sera d'autres opé­ra­tions de ce type, car notre suc­cès com­mence à faire des émules.

Sandra Ktourza

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moi
le 14 mars 2012

Ce mon­sieur enseigne-t-il ou se contente-t-il de dire abso­lu­ment n'importe quoi ? Que sait-il de la réa­lité des ensei­gnants ? PFFFFF
Comme si c'était à un "uni­ver­si­taire" de nous dire quoi faire dans nos lycées !

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Ninon
le 15 mars 2012

Très inté­res­sante cette pro­po­si­tion de relier les langues anciennes aux autres dis­ci­plines, c'est un bon moyen de revi­go­rer la matière !

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Les Perses
le 16 mars 2012

Ce mon­sieur a mani­fes­te­ment très bien su com­ment se recon­ver­tir, quitte à oublier ce qu'il fut. Présenter les pro­fes­seurs de L.Cl comme essen­tiel­le­ment res­pon­sables de la dis­pa­ri­tion de la dis­ci­pline, les invi­ter à la "moder­nité"! Quelle tarte à la crème. Manifestement il n'a aucune idée de ce qui se passe dans les col­lèges par ex, où,à force de "moder­nité", on en est venu à ne plus dis­pen­ser le moindre contenu inté­res­sant. Quant à pré­sen­ter les ensei­gnants comme des fos­siles, c'est à se tordre de rire, on se croi­rait en 1970! Ne pas voir la triste réa­lité: la mise à mort d'une culture humaniste,"gratuite", for­ma­trice d'esprit cri­tique, donc dan­ge­reuse, coû­teuse selon les lois de la ren­ta­bi­lité offi­cielle, exi­geante intel­lec­tuel­le­ment, donc contraire au décer­ve­lage ambiant, c'est ali­men­ter la machine à destruction.

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Corentin
le 18 mars 2012

J'ai vécu le bas­cu­le­ment de l'hégémonie des Lettres dans les années 1970 vers celle des sciences réduites à la mathé­ma­tique et la phy­sique. Le rôle de ven­ti­la­tion sociale de l'école à tra­vers une évalua­tion d'élimination ins­tru­mente les dis­ci­plines au détri­ment de leur épanouis­se­ment, de celui des élèves et sur­tout de la culture. L'état de la demande lit­té­raire est très faible (moins de 10% des bache­liers) et les mesures du nou­veau lycée ne redres­se­ront pas la situa­tion si les ensei­gnants ne s'en mêlent pas un peu plus, sur­tout dans un contexte de dis­pa­ri­tion du livre et sans doute, à terme, d'une cer­taine forme de lit­té­ra­ture. Les der­niers 50000 lit­té­raires ne sont pas venus en Littéraire par défaut. Ils auraient aussi pu être le double s'ils n'avaient pas été élimi­nés depuis la classe de seconde. Mais mon­sieur Deforge ne nous dit pas en quoi cela peut être utile et sur­tout inté­res­sant d'étudier la lit­té­ra­ture et par­ti­cu­liè­re­ment les Lettres clas­siques. Peut-être dans un pro­chain billet ?

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