20.02.2012
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"La prépa joue le rôle d'un bouc émissaire"

Le récent article de l'écrivaine et jour­na­liste Marie Desplechin "Prépas : l'excellence au prix fort", paru dans le jour­nal Le Monde, a sus­cité de vives pro­tes­ta­tions dans le monde de l'éducation. Questionnement salu­taire ou faux pro­blème ? Entretien avec Alexandre P. (1) pro­fes­seur de Khâgne au lycée Paul Valéry (Paris).

"L'enfer des pré­pas", mythe ou réalité ?

Bien sûr, il existe tou­jours des élèves mal­heu­reux, fati­gués avec une hygiène de vie bous­cu­lée. Il ne s'agit pas de nier ces cas réels, mais de com­prendre que leur stress vient de plus loin. L'univers de la prépa sus­cite une cer­taine mytho­lo­gie – ainsi l'utilisation d'un jar­gon spé­cia­lisé ou l'idée d'un enfer pour élite. Et les mythes ont pour fonc­tion de dis­si­mu­ler autre chose. A l'origine de cette anxiété chez cer­tains jeunes, il fau­drait plu­tôt poin­ter la pres­sion des parents et plus lar­ge­ment l'exigence de la réus­site dans la société. En ce sens, la prépa joue le rôle d'un bouc émis­saire et n'est que le révé­la­teur d'un stress qu'elle ne crée pas. Il est tou­jours plus facile de fan­tas­mer, de pro­je­ter le mal sur une ins­ti­tu­tion res­sen­tie comme opaque que de s'interroger sur ses propres res­pon­sa­bi­li­tés. De ce point de vue, il n'est pas sans inté­rêt que cet article soit paru dans le jour­nal Le Monde qui consti­tue la lec­ture quo­ti­dienne d'une grande majo­rité de parents d'élèves de prépa.

Les élèves sont-ils si malmenés ?

En prépa, arrivent des indi­vi­dus dont la sco­la­rité secon­daire s'est glo­ba­le­ment bien pas­sée. Ce qui leur a per­mis de croire qu'ils étaient doués de facul­tés par­ti­cu­lières. Or ils découvrent qu'ils sont entou­rés d'individus aussi uniques qu'eux. La bles­sure nar­cis­sique est indis­cu­table. Même un très bon élève passe par là. Mais il me semble que cette expé­rience mélan­co­lique de notre bana­lité est inhé­rente à l'existence et marque aussi le pas­sage à l'âge adulte. Si le tra­vail ne se charge pas de nous l'administrer, cela sera sans doute l'amour... Sur ce plan, la prépa rem­plit un rôle éduca­tif, au sens étymo­lo­gique du verbe éduquer "conduire hors de..." : sor­tir de soi, d'une cer­taine zone de confiance, celle du milieu fami­lial et de la bulle de l'enfance. Eprouver ceci à 18 ans et pas avant est plu­tôt une chance. Supprimer les clas­se­ments, abo­lir les notes, c'est sim­ple­ment retar­der l'échéance. On ne rend pas néces­sai­re­ment ser­vice aux élèves en pro­lon­geant leurs illusions.

Qu'en est-il du rap­port profs/élèves ?

Lorsque j'étais moi-même en prépa, je n'ai pas ren­con­tré de pro­fes­seurs cruels. Dans l'article du Monde, il était notam­ment ques­tion de l'une des spé­ci­fi­ci­tés de la prépa, le rituel de la colle, une expé­rience inti­mi­dante pour l'élève, mais pas en soi une pra­tique des­ti­née à le bri­mer ou l'humilier. Elle peut être le lieu d'une plus grande atten­tion à son endroit. Cette rela­tion per­son­nelle vient secon­der le rap­port péda­go­gique. En soi, l'exercice de la colle est for­ma­teur, d'autant que nous évoluons dans une société où l'entretien indi­vi­duel est une étape indis­pen­sable du recru­te­ment. On peut aussi, pen­dant les colles, en pro­fi­ter pour faire le point. Par ailleurs, j'ai constaté que le mail avait beau­coup faci­lité la com­mu­ni­ca­tion entre élèves et professeurs.

La sévé­rité de la nota­tion est-elle indispensable ?

C'est un moyen d'épargner aux élèves de cruelles dés­illu­sions au concours. Mais cette pra­tique est en train d'évoluer, notam­ment dans les classes lit­té­raires. Depuis deux ans les ENS ont créé une banque com­mune avec un grand nombre d'écoles de com­merce et d'IEP, ce qui offre aux khâ­gneux bien plus de débou­chés que par le passé. La nota­tion au concours de l'ENS s'est adap­tée à cette ouver­ture, et donc adou­cie. À par­tir du moment où les notes sont plus élevées au concours, il n'y a pas de rai­son qu'elles ne le soient pas aussi en prépa.

Catherine Sauvat

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Note(s) :
  • (1) L’enseignant tient à garder l’anonymat.

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