11.02.2012

Les frères Taviani emmènent Shakespeare en prison

Les frères Paolo et Vittorio Taviani ont pré­senté samedi en com­pé­ti­tion à Berlin "César doit mou­rir", libre­ment adapté du "Jules César" de Shakespeare par des déte­nus d'un quar­tier de haute-sécurité.

C'est d'avoir vu cer­tains d'entre eux jouer "L'Enfer" de Dante au coeur de la cen­trale de Rebbibia, à Rome, qui leur a ins­piré le pro­jet: "Ce soir là, ils s'identifiaient à leur per­son­nage depuis leur propre enfer à eux", a expli­qué Vittorio Taviani, le cadet (80 ans), lors d'une confé­rence de presse.

La séance de cas­ting, par­tie inté­grante du film, avec les essais devant la caméra, est par­ti­cu­liè­re­ment savou­reuse: y défile une huma­nité sans femmes, condam­née à de lourdes peines pour meurtres, tra­fic de drogue, contra­ven­tions mul­tiples aux lois anti-mafia.

"On a tou­jours fait pas­ser les mêmes essais dans nos films", enchaîne l'aîné, Paolo (82 ans): "Les acteurs doivent décli­ner leur iden­tité comme s'ils étaient des émigrants lais­sant der­rière eux leur femme, puis de nou­veau sur le ton de la colère".

Chacun avait le choix de s'inventer une iden­tité et de taire la sienne, mais pas un seul ne l'a fait, poursuit-il: "Ils com­pre­naient qu'ils fini­raient au cinéma. Se pré­sen­ter sous leur vrai nom, c'était une affir­ma­tion de soi".

Quant au choix de "Jules César", il s'est arrêté sur une phrase de la pièce qui dit à pro­pos de l'assassin de César que "Brutus est un homme d'honneur".

"C'est un lan­gage à la sici­lienne, qui parle à ces hommes issus de la mafia, de la dran­ghetta, de la camora: elle jetait comme une pas­se­relle lin­guis­tique entre leur monde et celui du film. Les com­plots, les secrets, les tra­hi­sons, eux aussi ils connaissent", décrypte Vittorio Taviani.

"Quand on est jeune on traite Shakespeare comme un mythe mais la matu­rité venue, on com­prend qu'il est un génie inat­tei­gnable que nous nous sommes per­mis de mal­trai­ter", juge aussi Paolo.

La caméra suit les acteurs d'une cel­lule à l'autre, dans la cour de la cen­trale où César gît sous un drap blanc, veillé à tra­vers les grillages depuis les fenêtres des cellules.

Seul l'acteur de Brutus, Salvatore Striano, sor­tait le soir hors des murs, mais il avait par le passé connu lui aussi les rigueurs de l'incarcération jusqu'en 2006, avant de faire ses débuts à l'écran dans "Gomorrha", adapté de l'enquête de Roberto Saviano.

"Ca m'a été dif­fi­cile au début de me réac­cli­ma­ter à la pri­son où j'avais passé tant d'années", a-t-il confié.

Toutes les répé­ti­tions et le tra­vail "intra-muros" ont été fil­més en noir et blanc, la cou­leur ne reve­nant que pour la repré­sen­ta­tion publique, dans le théâtre de la cen­trale aux issues fer­me­ment enca­drées par le ser­vice de sécurité.

"Ce contraste était pour nous une façon de mar­quer la fron­tière entre le monde du dehors et celui du dedans: alors que la cou­leur, c'est l'objectivité natu­ra­liste, le noir et blanc c'est l'irréel. Un peu ce qu'était cette pièce pour les déte­nus", insiste Paolo.

Inséparable der­rière la caméra, le duo fra­ter­nel deux fois récom­pensé à Cannes (Palme d'Or 1977 avec "Padre Padrone et Grand Prix pour "La Nuit de San Lorenzo" en 1982"), est l'un des dix-huit com­pé­ti­teurs pour l'Ours d'Or qui sera décerné le 18 février par le jury que pré­side le cinéaste bri­tan­nique Mike Leigh.


 

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