09.02.2012

Le Premier ministre turc inquiète les défenseurs de la laïcité

En sou­hai­tant l'avènement d'une "jeu­nesse reli­gieuse", le pre­mier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a pro­vo­qué cri­tiques et inquié­tudes chez les tenants de la laï­cité, qui le soup­çonnent de vou­loir isla­mi­ser peu à peu la société turque.

"Nous vou­lons for­mer une jeu­nesse reli­gieuse", a déclaré M. Erdogan, qui a suivi une éduca­tion reli­gieuse et qui dirige un parti issu de la mou­vance isla­miste, lors d'une inter­ven­tion devant les dépu­tés la semaine dernière.

"Est-ce que vous atten­dez du parti conser­va­teur et démo­crate AKP (Parti de la Justice et du Dévelopement, au pou­voir) qu'il forme une géné­ra­tion d'athées ? C'est peut-être votre affaire, votre mis­sion, pas la nôtre. Nous allons for­mer une géné­ra­tion démo­cra­tique et conser­va­trice qui embrasse les valeurs et les prin­cipes de notre nation", a-t-il dit, visant l'opposition.

Le prin­ci­pal parti d'opposition CHP (Parti répu­bli­cain du peuple), for­ma­tion créée par Atatürk et qui défend les prin­cipes de la laï­cité, a immé­dia­te­ment réagi.

"C'est un péché que de récol­ter des voix avec la reli­gion", a déclaré le lea­der du CHP Kemal Kilicdaroglu, qua­li­fiant Erdogan de "mar­chand du temple".

"Je pose la ques­tion au Premier ministre: Que dois-je faire si je ne veux pas que mon enfant soit élevé dans la reli­gion et le conser­va­tisme?", écri­vait cette semaine l'éditorialiste de renom Hasan Cemal, dans le jour­nal libé­ral Milliyet.

"Qu'est-ce que cela signi­fie, que de dire que l'Etat va for­mer une jeu­nesse reli­gieuse ? La pre­mière étape vers un Etat reli­gieux ?" se deman­dait mardi un autre jour­na­liste renommé, Mehmet Ali Birand, dans le quo­ti­dien Hürriyet Daily News.

Aucune uni­for­mité poli­tique ou reli­gieuse ne peut être impo­sée à la Turquie, affirme pour sa part Semih Idiz, dans Milliyet, qui ajoute que des mil­lions de Turcs ont "adopté un mode de vie laïque", avant même l'avènement de la République en 1923.

Au pou­voir depuis 2002, l'AKP a entamé un troi­sième man­dat légis­la­tif, après une vic­toire écra­sante aux élec­tions de juin.

Ces der­nières années, les mili­taires, qui se veulent les gar­diens des fon­de­ments laïques de la répu­blique, ont perdu leur poids poli­tique. Des dizaines d'officiers ont été arrê­tés, accu­sés de com­plots contre le régime.

L'opposition accuse le pou­voir d'autoritarisme, et de vou­loir isla­mi­ser la société, en catimini.

Elle relève que de nom­breux res­tau­rants refusent de ser­vir de l'alcool pen­dant le Ramadan. Elle s'insurge contre une modi­fi­ca­tion de la légis­la­tion, qui per­met aux diplô­més des écoles reli­gieuses d'accéder à toutes les facul­tés, alors qu'ils devaient se can­ton­ner jusqu'à pré­sent aux études religieuses.

Mehmet Ali Birand se demande jusqu'où iront ces changements.

L'organisme de contrôle de la radio-télévision RTUK s'en pren­dra bien­tôt "aux acteurs qui s'embrassent" devant la caméra, craint-il.

"Puis vien­dront les fon­da­tions reli­gieuses. Puis ce seront les muni­ci­pa­li­tés. Toutes sortes d'enseignement du Coran, légaux ou pas, fleu­ri­ront", ajoute-t-il.

Certains com­men­ta­teurs relèvent, eux, une contra­dic­tion entre cette inter­ven­tion de M. Erdogan et le dis­cours qu'il tenait en sep­tembre, en visite en Egypte.

"En tant que per­sonne, je suis musul­man et je ne suis pas laïque. Mais je suis le Premier ministre d'un Etat laïque. Et les gens ont la liberté de choi­sir d'être reli­gieux ou pas dans un régime laïque", avait-il déclaré dans un entre­tien à une télé­vi­sion égyp­tienne, publié par le jour­nal turc Vatan.

"La consti­tu­tion turque défi­nit la laï­cité comme le fait que l'Etat se tient à égale dis­tance de toutes les reli­gions", avait-il ajouté, pro­vo­quant la désap­pro­ba­tion des isla­mistes des Frères musul­mans, au Caire, et l'étonnement, en Turquie.


 

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