06.02.2012
9 réactions

Peut-on encore sauver l'orthographe à l'école ?

Le niveau en ortho­graphe des élèves est régu­liè­re­ment pointé du doigt. Qu'en est-il vrai­ment ? L'école a-t-elle renoncé à en faire son che­val de bataille ? Faut-il s'en inquié­ter et com­ment ensei­gner l'orthographe aujourd'hui ? Éléments de réponses avec deux spécialistes.

Photo©Thinkstock

Des copies bour­rées de fautes et des ensei­gnants qui s'arrachent les che­veux... La plu­part des études indiquent une baisse du niveau géné­ral en ortho­graphe des élèves au cours des der­nières décen­nies. Pourtant, l'an der­nier, le minis­tère de l'Education natio­nale se féli­ci­tait de l'amélioration des évalua­tions en CE1 et CM2. Qu'en est-il réel­le­ment ? Selon Danièle Manesse, pro­fes­seure de sciences du lan­gage à la Sorbonne-Nouvelle, la dégra­da­tion est incon­tes­table. Elle cite deux études pour appuyer son pro­pos : "En 1987, André Chervel (his­to­rien) et moi-même avons réa­lisé une étude sur un échan­tillon repré­sen­ta­tif d'élèves du CM2 à la fin de la 3e. Puis j'ai mené une autre étude, cette fois-ci avec Danièle Cogis, avec les mêmes cri­tères, en 2006. Résultat : 50% d'erreurs sup­plé­men­taires". Surtout, à écou­ter Danièle Manesse qui date le début de cette décrois­sance en 1945, l'écart se creuse entre les bons et les mau­vais : "En moyenne, les élèves de fin de 3e en ZEP en 2007 ont le niveau des CM2 en 1987."

L'école a-t-elle relé­gué l'orthographe au second plan ? Les élèves sont-ils tout sim­ple­ment moins bons ? Pour Danièle Cogis(1), maître de confé­rences en sciences du lan­gage à l'IUFM de Paris, l'origine du déclin est mul­ti­fac­to­rielle. D'une part, explique-t-elle, "ce n'est plus la prio­rité de l'école. C'en est une parmi beau­coup d'autres, comme l'informatique, la sécu­rité rou­tière, l'environnement, l'anglais... Tout a changé et on ne revien­dra pas en arrière". D'autre part, le temps d'étude de la langue fran­çais a été réduit de moi­tié, en CE2, entre 1923 et 2007. Et en 2012, un élève de 6e étudie le fran­çais 4h par semaine, contre 7h dans les années 1980.

"L'orthographe porte le sens de la langue"

Mais le tableau n'est pas si noir : "les enfants ont changé, ils sont très malins et ont une capa­cité de réflexion que nous n'avions pas à leur âge", insiste l'enseignante-chercheuse. Et contrai­re­ment à une idée reçue, le lan­gage "SMS" n'a pas envahi les copies : "les élèves font la part des choses entre le lan­gage oral et le lan­gage écrit de l'école", assure Danièle Cogis, "avec les sites inter­net et l'essor du cour­rier élec­tro­nique, on lit sim­ple­ment plus sou­vent l'écriture de tout le monde et ses erreurs d'orthographe". Danièle Manesse est du même avis : "cette écri­ture texto est réser­vée à cer­tains usages et il ne faut pas oublier que nous avions déjà recours à des codes lors de nos prises de notes. Je n'arrive plus à déchif­frer les abré­via­tions de mes cours de khâgne ! Il est même pro­bable que les élèves d'aujourd'hui parlent mieux la langue, au détri­ment de son aspect méca­nique. L'orthographe porte le sens de la langue ! La mar­gi­na­li­ser condamne ceux qui n'ont que l'école pour l'acquérir. Je donne tou­jours cet exemple : 'les petites brisent la glace' ne veut pas dire la même chose si l'on écrit 'les petites brises la glacent'."

L'enseignement de l'orthographe à l'école sou­lève tou­te­fois des ques­tions. "Les ensei­gnants fran­çais sont extrê­me­ment peu for­més à l'enseignement de la langue", indique Danièle Cogis. "Au Québec, les ensei­gnants y sont net­te­ment mieux formés."

"Amener les élèves à verbaliser"

Faut-il, pour remon­ter le niveau, reve­nir à des dic­tées quo­ti­diennes et aux poèmes appris par cœur comme le pré­co­ni­sait François Fillon, alors ministre de l'Education en 2004 ? Les deux ensei­gnantes n'y croient pas. "La dic­tée dite tra­di­tion­nelle n'est pas un exer­cice d'apprentissage mais d'évaluation. Tout dépend de la manière dont on la pra­tique et dont on l'exploite en classe", sou­ligne Danièle Manesse, qui sou­tient l'importance de la maî­trise de l'orthographe dans le socle com­mun de connais­sances. "Une phrase dic­tée par jour c'est plus intel­li­gent", affirme de son côté Danièle Cogis. Selon elle, cela ne suf­fit plus de sanc­tion­ner et de répé­ter les règles, l'apprentissage doit davan­tage pas­ser par le dia­logue. "Il faut ame­ner les élèves à ver­ba­li­ser et à confron­ter leurs idées pour s'attaquer aux causes de leurs erreurs. Quand un élève met un 's' à 'équipe' en disant qu'il y a plu­sieurs per­sonnes dans une équipe, c'est la trace d'une concep­tion qui doit évoluer mais une par­tie du savoir est acquise."

Danièle Manesse conseille aux jeunes ensei­gnants, spé­cia­le­ment à ceux qui enseignent en ZEP, de hié­rar­chi­ser et de fixer des objec­tifs : "Dire, par exemple, à un élève de se concen­trer sur le plu­riel." L'important, selon Danièle Cogis, "c'est de don­ner aux élèves du temps pour com­prendre et apprendre, de leur faire mani­pu­ler la langue et d'avoir une atti­tude bien­veillante envers eux pour cet appren­tis­sage d'une ortho­graphe très dif­fi­cile". Sans perdre de vue que l'orthographe évolue natu­rel­le­ment, sous l'effet des fautes qui se généralisent.

Charles Centofanti


Note(s) :
  • (1) Co-auteure, avec Catherine Brissaud, de Comment enseigner l’orthographe aujourd’hui ?, paru en novembre 2011 aux éditions Hatier.
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le gotico
le 6 février 2012

inven­tons des dic­tées interactives !

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mbourlier
le 7 février 2012

Perdre l'orthographe, c'est perdre l'étymologie et c'est donc perdre le sens des mots !
Quand va-t-on enfin reve­nir aux fondamentaux ?

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chris
le 10 février 2012

excellent article avec lequel je suis entiè­re­ment d'accord... par­ler de l'orthographe avec les élèves, faire des cours de gram­maire et d'orthographe plus que des dic­tées... ame­ner à com­prendre pour­quoi cela s'écrit ainsi est le plus impor­tant.... j'espère que les réformes de l'orthographe ne vont va trop se multiplier...

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Eveline
le 10 février 2012

Je ne suis pas d'accord avec Danièle ici : per­sonne ne s'est jamais demandé com­ment on fait quand on est au plu­riel ! Ce n'est pas ainsi que se posent les ques­tions d'orthographe. Si au lieu de rat­ta­cher l'orthographe à la pro­non­cia­tion, ce qui est faux his­to­ri­que­ment et lin­guis­ti­que­ment, mais au sens, si on l'aborde comme une science d'observation — et non d'application de règles (du reste fausses !), elle devient ni dif­fi­cile ni rebu­tante. Je le sais : c'est ainsi que j'ai tra­vaillé avec mes élèves. Et je peux affir­mer que ça marche !
Eveline Charmeux : auteur d'ouvrages et d'articles nom­breux sur la question

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Repierre
le 10 février 2012

Ce n'est pas vrai que le fran­çais est mieux ensei­gné au Québec qu'en France. Ça fait 40 ans qu'au Québec, on n'enseigne plus l'orthographe et on a exclu l'enseignement du déco­dage des méthodes de lec­ture. Résultat, 80% des jeunes qui s'inscrivent dans les facul­tés d'éducation échouent au test d'orthographe. Attention à ce que vous pou­vez lire venant du Québec. Plus sou­vent qu'autrement ce sont des repré­sen­tants ou des porte-voix du Ministère de l'éducation qui impose ce modèle depuis 40 ans. Ce serait dom­mage que vous adop­tiez le modèle qué­bé­cois. Sachez que les jeunes Québécois se classent dans les der­niers en ce qui concerne le niveau de lit­té­ra­tie à l'échelle du Canada. En ce qui me concerne, je pré­sente les méthodes de lec­ture fran­çaises publiées depuis 2008, dans le cours de didac­tique de la lec­ture que je donne à l'Université de Montréal. Régine Pierre, pro­fes­seure titulaire.

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Menou
le 13 février 2012

Passer de 7 heures heb­do­ma­daires à 4, n'est-ce pas la clé du pro­blème ? en finir avec les cours expé­di­tifs où tout est sur­volé, réta­blir des temps d’enseignement à effec­tif réduit, c'est la clé de la maî­trise de la langue, au-delà de la maî­trise de l'orthographe.

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Fpils77
le 14 février 2012

" j'espère que les réformes de l'orthographe ne vont va trop se mul­ti­plier..." a écrit Chris le 10/12... et je ne suis pas d'accord avec lui, la seule réforme pro­po­sée (celle de 1990, avec la "Nouvelle Orthographe") ayant été aban­don­née, bien qu'elle soit appli­quée et par nos amis du Québec, et par d'autres fran­co­phones... les cor­rec­teurs ortho­gra­phiques pre­nant en compte ses tolé­rances de double graphie...Alors mes­sieurs les pro­fes­seurs, mettez-vous à jour ! Un ensei­gnant retraité qui enseigne la NO en Université Inter-Ages.

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lolocamping
le 15 février 2012

il n'est pas ques­tion dans cet article de la réforme de l'orthographe ! pour­quoi cette réforme si per­sonne n'en tient compte et elle n'est ni dans la for­ma­tion ini­tiale ni dans la for­ma­tion continue ?

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Repierre
le 2 mars 2012

Ce n'est pas vrai que les élèves qué­bé­cois sont mieux for­més en ortho­graphe que les élèves fran­çais. Bien au contraire. On a cessé d'enseigner l'orthographe pen­dant 40 ans, au Québec, et il est très dif­fi­cile de répa­rer cette erreur his­to­rique. 80% des étudiants qui s'inscrivent dans les facul­tés des Sciences de l'éducation échouent les tests d'admission en ortho­graphe. On com­mence seule­ment à prendre le pro­blème au sérieux. Conséquence, même parmi la nou­velle géné­ra­tion d'enseignants en exer­cice nom­breux sont ceux qui éprouvent de très sérieux pro­blèmes. Les facul­tés des Sciences de l'éducation ont com­mencé à intro­duire des cours de récu­pé­ra­tion en ortho­graphe mais cela se fait au détri­ment d'autres cours de didac­tique, sur­tout de didac­tique de la lec­ture. En matière d'enseignement du fran­çais, le Québec est loin d'être un modèle.

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