06.02.2012

Art abstrait: les Tchèques redécouvrent Kupka, un demi-siècle après sa mort

Plus d'un demi-siècle après sa mort en France, les Tchèques redé­couvrent après une longue période d'oubli Frantisek Kupka, l'un des pion­niers de l'art abs­trait, dont les tableaux figurent dans les col­lec­tions des plus grands musées.

"La conti­nuité a été inter­rom­pue par le régime com­mu­niste qui voyait en lui un peintre bour­geois et un rené­gat", explique Lenka Jaklova, jour­na­liste et membre du conseil muni­ci­pal de Hradec Kralove, chef-lieu de la région natale de Kupka.

Ses tableaux figurent dans les musées les plus pres­ti­gieux comme le Musée natio­nal d'Art Moderne de Paris, le Guggenheim et le MoMA à New York. Mais nul n'est pro­phète en son pays.

"L'art abs­trait a tardé à sus­ci­ter un écho favo­rable en Republique tchèque, même parmi les ama­teurs d'arts plas­tiques, car les ten­dances artis­tiques étaient dif­fé­rentes ici", ajoute Mme Jaklova, coau­teur d'un docu­men­taire consa­cré au peintre.

"L'oeuvre de Kupka est lar­ge­ment plus com­pli­quée que celle de la plu­part des autres fon­da­teurs de l'art abs­trait comme Piet Mondrian, Kasimir Malevitch ou El Lisicki", affirme Jiri Machalicky, com­mis­saire du Musée Kampa à Prague.

"Kupka s'appuie à la fois sur la sai­sie des formes de la nature, la médi­ta­tion sur les rap­ports entre les corps célestes, la seg­men­ta­tion géo­mé­trique de l'espace, le spi­ri­tisme et l'inspiration musi­cale", analyse-t-il.

Né en 1871 à Opocno, Frantisek Kupka s'est ins­tallé à Montmartre à Paris en 1896, pour s'adonner à la recherche obs­ti­née du che­min vers une nou­velle expres­sion artis­tique, en dépit de l'incompréhension que sus­cita ini­tia­le­ment son travail.

Il était l'auteur du pre­mier tableau abs­trait jamais exposé en France (Amorpha ou Fugue en deux cou­leurs, 1912), ainsi que de la pre­mière toile abs­traite ache­tée par le Musée National d'Art Moderne (Plans Verticaux I).

"renégat"

Les tra­vaux de ce "peintre bour­geois" et "rené­gat" sont aujourd'hui la gloire de la Galerie Nationale de Prague et des autres musées tchèques et s'arrachent lors de ventes aux enchères.

Une grande part du mérite en revient à la col­lec­tion­neuse et mécène des arts Meda Mladkova, fon­da­trice du Musée Kampa. A 92 ans, elle oeuvre tou­jours inlas­sa­ble­ment pour la recon­nais­sance du génie de Kupka dans son pays natal.

Exilée en Occident après la Seconde guerre mon­diale, elle a connu per­son­nel­le­ment le peintre, déjà gra­ve­ment malade, alors qu'elle fai­sait ses études d'art à Paris dans les années 1950. En juin 1957, Mme Mladkova a été le témoin de ses ultimes ins­tants, en 1957 à Puteaux, à l'ouest de Paris.

"Il par­lait beau­coup de la Bohême", se sou­vient celle qui a rega­gné Prague après la "Révolution de velours" de 1989.

Mme Mladkova a amené en jan­vier à Prague une col­lec­tion de 41 tableaux de Kupka qu'elle avait ache­tés à une his­to­rienne d'art amé­ri­caine. Cet ensemble va pro­chai­ne­ment com­plé­ter la riche col­lec­tion déjà expo­sée dans son musée.

"Il y a des oeuvres par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes dans le contexte de la créa­tion de Kupka, car on y trouve des signes pré­mo­ni­toires de sa période abs­traite", dit Mme Mladkova.

Une toile de Kupka pro­ve­nant d'une col­lec­tion pri­vée, "La forme du bleu", sera mise à la mi-avril aux enchères à Prague, pour le prix d'ouverture record en République tchèque de 45 mil­lions de cou­ronnes (1,8 mil­lion d'euros).

Une autre preuve de ce nou­vel engoue­ment: la firme qui des­sine les vête­ments offi­ciels de la délé­ga­tion tchèque aux JO 2012 à Londres s'est ins­pi­rée de la "Fugue en deux couleurs".

L'urne conte­nant les cendres de l'artiste repose au cime­tière du Père-Lachaise à Paris. Lenka Jaklova, coor­ga­ni­sa­trice d'un sym­po­sium sur Kupka en 2008, s'efforce d'obtenir son trans­fert à Prague.

"L'année 2012 serait idéale pour ce geste, car cent ans se seront écou­lés depuis la pre­mière expo­si­tion de ses tableaux au Salon d'Automne à Paris", rappelle-t-elle.

Selon Mme Jaklova, Frantisek Kupka pour­rait trou­ver le repos au cime­tière natio­nal de Prague-Vysehrad entou­rés de per­son­na­li­tés illustres de la culture, des lettres et des arts tchèques.

"Son urne y serait sym­bo­li­que­ment pla­cée près des cendres d'un autre grand artiste tchèque ayant vécu à Paris et ami de Kupka, Alfons Mucha", argue-t-elle.


 

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