03.02.2012

Pinar Selek, sociologue turque harcelée, exilée, mais toujours engagée

Ecrivain fémi­niste, acti­viste enga­gée aux côtés des sans-abri ou des tra­ves­tis, la socio­logue turque Pinar Selek, 40 ans, est accu­sée depuis 13 ans de ter­ro­risme pour s'être inté­res­sée au conflit kurde. Aujourd'hui exi­lée en France, elle rêve de pou­voir ren­trer dans son pays.

"Etre socio­logue en Turquie, c'est dif­fi­cile, il faut connaître ses limites", ana­lyse tris­te­ment cette femme élégante et décon­trac­tée, aux longs che­veux ondu­lés, qui parle un bon fran­çais acquis dans un lycée fran­co­phone d'Istanbul.

Accusée d'avoir par­ti­cipé à un atten­tat qui fit sept morts à Istanbul en juillet 1998, Pinar Selek a été acquit­tée trois fois pour ces faits, en rai­son de manque de preuve ou de rap­ports d'expertise affir­mant que l'explosion était acci­den­telle et non criminelle.

Mais la Cour de cas­sa­tion, à chaque fois, a main­tenu ses accu­sa­tions, et la jus­tice turque n'a tou­jours pas aban­donné les pour­suites. Elle risque tou­jours la pri­son à vie.

"C'est une tor­ture psy­cho­lo­gique pour moi, je vou­drais que ça finisse une bonne fois pour toutes", sou­pire l'universitaire, qui après quelques mois d'exil à Berlin s'est ins­tal­lée à Strasbourg (nord-est de la France) où elle pré­pare une thèse sur les luttes d'émancipation en Turquie.

Née dans une famille d'intellectuels de gauche, la jeune Pinar a grandi "dans une mai­son qui ser­vait de lieu de ren­contres et de débats", où "on lisait et dis­cu­tait beau­coup". Son grand-père, avo­cat, fut l'un des fon­da­teurs dans les années 1960 du Parti des tra­vailleurs de Turquie. Son père, avo­cat égale­ment, a passé quatre ans et demi en pri­son après le coup d'Etat de sep­tembre 1980. "Dès l'enfance, j'ai com­pris très tôt que le pou­voir ne dit pas for­cé­ment la vérité", commente-t-elle.

A l'adolescence, elle est influen­cée par le mou­ve­ment fémi­niste, touche au théâtre puis décide de deve­nir socio­logue "afin de com­prendre et d'agir".

Dès le début, elle se tourne vers des sujets et des groupes sociaux tabous: pros­ti­tuées, gitans, tra­ves­tis, gays et les­biennes. Dans ces milieux, elle noue des ami­tiés, devient conteuse pour enfants sans-logis, crée un ate­lier d'artistes de rue et par­tage un temps la vie des SDF.

A par­tir de 1996, la jeune femme aux ori­gines "mélan­gées, cau­ca­siennes, grecques... mais pas kurdes !" va s'intéresser jus­te­ment au conflit kurde. "Je suis anti­mi­li­ta­riste, et contre la vio­lence des deux côtés. On ne peut pas conqué­rir la liberté par les armes. Mais pour com­prendre pour­quoi il y a la guerre, il fal­lait que je parle à des rebelles du PKK", explique la chercheuse.

C'est là que ses ennuis com­mencent. Arrêtée en juillet 1998, elle est tor­tu­rée pen­dant une semaine afin qu'elle donne les noms de ses contacts au sein de la rébel­lion. "C'était dur, mais je n'ai rien dit".

Puis viennent les accu­sa­tions de par­ti­ci­pa­tion à un atten­tat ter­ro­riste, "de la science-fiction", commente-t-elle. En tout, elle pas­sera deux ans et demi en pri­son, jusqu'à décembre 2000.

En sor­tant de déten­tion, celle qui fut amie du jour­na­liste turc d'origine armé­nienne Hrant Dink (assas­siné en 2007) pro­met d'être "encore plus active qu'avant". Elle écrit sur l'homophobie, l'influence du ser­vice mili­taire sur la mas­cu­li­nité en Turquie.

Mais ses ennuis judi­ciaires ne cessent pas. Elle reçoit des menaces de mort et doit s'exiler au prin­temps 2009. "Ici, en France je sais qu'on ne vien­dra pas sai­sir mon ordi­na­teur, c'est un luxe! Et il y a une grande soli­da­rité autour de moi, c'est important."

"Au-delà de la ques­tion des droits de l'homme, son cas est emblé­ma­tique d'atteintes crois­santes à la liberté des cher­cheurs", sou­ligne Sylvain Laurens, socio­logue de l'Université de Limoges (centre-ouest) qui s'est mobi­lisé pour Pinar Selek au sein de l'ONG "Chercheurs sans frontières".


 

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