03.02.2012

Nounous noires et employeurs blancs: une relation complexe décryptée par une sociologue

Nounous noires de bébés blancs, les "nou­velles pro­lé­taires de la mon­dia­li­sa­tion": dans son livre "Qui gar­dera nos enfants?", à paraître mer­credi, la socio­logue Caroline Ibos décrypte les rela­tions com­plexes entre des bour­geois à Paris et des Ivoiriennes qui gardent leurs enfants.

Dans cette enquête com­men­cée il y a huit ans (publiée chez Flammarion), Caroline Ibos, pro­fes­seur de socio­lo­gie poli­tique à Rennes 2, s'est inté­res­sée aux nou­nous ori­gi­naires de Côte d'Ivoire qui se retrouvent et dis­cutent dans les squares, sou­vent de leurs employeurs.

Peu à peu, le sujet d'étude s'est élargi et la cher­cheuse a tenté de com­prendre com­ment ces parents, appar­te­nant à une classe sociale élevée, "confient ce qu'ils ont de plus cher, leurs enfants, à quelqu'un dont ils ne connaissent rien, et qu'ils payent, au final, peu".

Seuls 2% des enfants sont gar­dés en France par une nou­nou à domi­cile, exclu­si­ve­ment à Paris, rappelle-t-elle.

"C'est un sujet très pari­sien", recon­naît Mme Ibos, qui a côtoyé une dizaine de nou­nous et inter­rogé autant de familles. "Mais le constat est le même dans toutes les grandes métro­poles riches mon­diales", dit-elle à l'AFP.

Ce constat est plu­tôt pes­si­miste: "le fait que per­sonne ne soit vrai­ment satis­fait de l'expérience com­mune montre que ce mode de garde des enfants est loin d'être opti­mal", résume l'auteur.

Tout com­mence par la "céré­mo­nie du recru­te­ment", codi­fiée, véri­table "rite de pas­sage" pour la nou­nou, jugée sur sa ponc­tua­lité, sa dis­po­ni­bi­lité, et son apti­tude sup­po­sée à don­ner de l'amour.

"Les mères cherchent une nou­nou dés­in­té­res­sée, ayant la voca­tion de gar­der des enfants", explique-t-elle à l'AFP, s'étonnant de ce "conser­va­tisme para­doxal de femmes qui "ont elle-mêmes construit leur vie en s'affranchissant de ces pré­ju­gés". "Les nou­nous ne font d'ailleurs pas mys­tère de leur volonté de gagner de l'argent, qu'elles envoient dans leur pays, où elle ont sou­vent laissé leurs propres enfants", sou­ligne Caroline Ibos.

Une nou­nou, citée dans le livre, met en garde une autre: "Quand le bébé est chez la grand-mère, si c'est pas prévu, elle (la mère, ndlr) ne peut te reti­rer les heures. Si elle fait ça tu dois toi aussi arrê­ter d'accepter toutes les choses que tu fais en plus et qui ne sont pas au contrat".

Pour la socio­logue, la rela­tion qui se crée au sein des appar­te­ments fami­liaux recrée une nou­velle fron­tière entre riches et pauvres, car "les femmes qui réus­sissent socia­le­ment ne peuvent le faire que si d'autres femmes pauvres prennent en charge les tâches domes­tiques et la garde des enfants".

Mais ces bour­geoises, "intel­lec­tuelles et poli­ti­que­ment libé­rales", sont mal à l'aise avec les rap­ports de sujé­tion qui inexo­ra­ble­ment se créent, assure la cher­cheuse. "Elles pensent que les nou­nous veulent leur res­sem­bler; de leur côté les nou­nous portent un juge­ment sévère sur leurs employeurs et sur l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants", dit-elle.

Selon elle, tant que les enfants sont petits, les rela­tions sont plu­tôt apai­sées car "les nou­nous peuvent s'occuper des tâches ména­gères pen­dant la sieste". "Mais dès qu'ils gran­dissent, elles n'ont plus le temps de faire en sorte que les familles retrouvent le soir un bel appar­te­ment". "Et sans qu'on leur demande jamais leur avis, elles sont char­gées d'appliquer des prin­cipes éduca­tifs qu'en géné­ral elles n'approuvent pas", ajoute la sociologue.

Ces nou­velles "pro­lé­taires de la mon­dia­li­sa­tion", cen­sées appor­ter aux société occi­den­tales ce dont elles manquent — du "care", du soin, de l'attention — connaissent tou­te­fois une "cer­taine réus­site", affirme Caroline Ibos. "Quand elles revien­dront dans leur pays, elle seront plus puis­santes", pronostique-t-elle.


 

Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
©2012 Agence France-Presse

Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (dépêches, photos, logos AFP) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l’AFP. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l’accord préalable écrit de l’AFP. L’AFP ne pourra être tenue pour responsable des délais, erreurs, omissions qui ne peuvent être exclus, ni des conséquences des actions ou transactions effectuées sur la base de ces informations.