03.02.2012

Gilles Rochier, chroniqueur de la banlieue, révélation d'Angoulême

"La BD m'a sauvé en me sor­tant du quar­tier": à 43 ans, Gilles Rochier a décro­ché dimanche le prix Révélation à Angoulême, pour "Ta mère la pute" (éditions 6 pieds sous terre), une chro­nique douce-amère sur l'adolescence dans une cité de la ban­lieue pari­sienne, ins­piré de sa jeunesse.

"TMLP c'est une auto­fic­tion qui parle de l'enfance, du fait de s'approcher de l'âge adulte, d'avoir des pro­blèmes de grands", décrit Gilles Rochier, qui a mêlé ses sou­ve­nirs d'enfance dans une cité de Montmorency (Val-d'Oise) aux "his­toires de quar­tier" enten­dues et "absorbées".

Début des années 1970. Dans un quar­tier aux tours flam­bant neuves, une bande de copains gran­dit entre par­ties de foot, petits lar­cins, défis et bagarres avec les jeunes de la cité voisine.

L'insulte suprême? "Ta mère la pute", une phrase blesse d'autant plus qu'elle évoque pour cer­tains une réa­lité: "chaque fin de mois, cer­taines femmes, cer­taines mères venaient se vendre, se pros­ti­tuer à l'arrêt du bus", raconte Gilles Rochier dans un style per­cu­tant mais sans misérabilisme.

"On savait mais per­sonne ne disait rien, c'était des non-dits. L'arrêt de bus, on n'y allait pas car on avait trop peur de voir sa mère là-bas", raconte l'auteur, che­veux en bataille et barbe poivre et sel.

"Fasciné par les grands ensembles"

Les gar­çons se toisent, se font peur avec une his­toire de per­vers qui rôde aux alen­tours de la cité ou d'étang boueux formé, selon la rumeur, après le crash d'un avion. Ils vivent sou­dés jusqu'à ce qu'un drame sépare la petite bande.

"Ce quar­tier, ce n'est pas que des super bons sou­ve­nirs", confie l'auteur. Pour autant, son départ à l'adolescence pour Colombes, dans le dépar­te­ment voi­sin fut une "déchi­rure". "Mais c'est ce qui m'a sauvé. J'ai appris un métier. La BD m'a sauvé de tout en me sor­tant du quar­tier", assure-t-il.

Autodidacte, Gilles Rochier a tou­jours eu un crayon entre les doigts: "Quand j'étais petit, un pédo­psy­chiatre avait convo­qué ma mère en lui disant +c'est bizarre, votre fils des­sine tous les détails, la cou­ture du pan­ta­lon, le pli des vête­ments+", raconte-t-il, amusé.

Pas effrayée, sa mère l'avait encou­ragé en lui ache­tant feutres et crayons. Si le neu­vième art est son "3ème pou­mon", c'est dans la pein­ture figu­ra­tive que Gilles Rochier pioche ses influences: Keith Haring, Robert Combas, Jean-Michel Basquiat...

"Fasciné par les grands ensembles", il a consa­cré plu­sieurs livres à la ban­lieue: "Dernier étage", "Temps mort" puis TMLP, en février 2011, fruit de près de dix ans de tra­vail: "huit ans dans la tête et deux ans et demi à le réaliser".

Les com­men­taires de ses col­lègues et les articles de la presse spé­cia­li­sée sont flat­teurs. TMLP est nominé pour Angoulême, avant la vic­toire, dimanche. Un tour­billon qui laisse Gilles Rochier encore K-O: "Je suis monté sur scène mais après je ne me sou­viens plus de grand chose", dit ce "grand angoissé" aux gestes nerveux.

La dis­tinc­tion pres­ti­gieuse risque de bou­le­ver­ser un peu l'existence de ce père de trois filles qui "aime res­ter chez lui tranquille".

"Je pense qu'il va créer un style dans la BD", avance Jean-Christophe Lopez le res­pon­sable de 6 pieds sous terre, sa mai­son d'édition. "Il a un regard très aiguisé sur le monde contem­po­rain, et il parle aux anciens comme aux jeunes de ban­lieue", estime-t-il.

Gilles Rochier s'est déjà tourné vers d'autres pro­jets: en rési­dence d'artiste à la pri­son de Fresnes, il anime des ate­liers BD avec des déte­nus, une acti­vité qui devrait lui ins­pi­rer un pro­chain ouvrage.


 

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