28.01.2012

"Les cahiers russes", BD témoignage terrifiante sur la Russie d'aujourd'hui

Raconter en bande des­si­née la vie de la jour­na­liste russe Anna Politkovskaïa assas­si­née en 2006 et son com­bat contre la guerre en Tchétchénie, voilà le pari de l'auteur Igort dans "Les cahiers russes", qui des­sinent en creux le por­tait de la Russie d'aujourd'hui.

Après "Les Cahiers ukrai­niens", parus en 2010, cet amou­reux de la culture russe pour­suit son explo­ra­tion des pays de l?ex-URSS où il a vécu quelques années pour réa­li­ser ces deux der­nières bandes dessinées.

Parti en Russie "pour faire un livre sur Tchekhov", cet auteur ita­lien vivant à Paris a vite été rat­trapé par l'actualité russe.

"Ce qui domi­nait c'était cette atmo­sphère sombre, terne et fina­le­ment c'est de cela dont j'ai eu envie de par­ler", relate cette homme à l'élégance surannée.

C'est donc dans les traces d'Anna Politkovskaïa, une des rares jour­na­listes qui dénon­çait les dérives du Kremlin avant d'être assas­si­née, qu'il décide de mettre ses pas, menant l'enquête, ren­con­trant ses amis, ses col­lègues, sa traductrice.

"Je vou­lais tout savoir, com­prendre qui était Anna en tant que femme, en tant que mère. Elle est deve­nue un sym­bole et les médias occi­den­taux ont figé le por­trait d'une héroïne poli­tique. Moi, ce que je vou­lais faire, c'était racon­ter l'aspect humain".

Igort parle du rôle de négo­cia­trice joué par la jour­na­liste dans la prise d'otage de 850 spec­ta­teurs du théâtre mos­co­vite de la Doubrovka par un com­mando tchét­chène en 2002, ache­vée par un assaut des forces de l'ordre qui uti­li­sèrent un gaz contro­versé pour neu­tra­li­ser les ravis­seurs (au total 130 morts).

Il évoque aussi son ami­tié avec Alexandre Litvinenko, trans­fuge ex-agent des ser­vices secrets russes (FSB) réfu­gié en Grande-Bretagne et oppo­sant de l'ancien pré­sident et actuel Premier ministre Vladimir Poutine, mort en 2006 empoi­sonné au polo­nium 210, une sub­stance radioactive.

"Je vou­lais com­prendre pour­quoi Anna n'a jamais cessé de se battre alors qu'on avait déjà tenté de l'assassiner. Mais quand vous lisez les témoi­gnages, vous com­pre­nez cette obsession."

Pour l'album, Igort a lui aussi plongé dans ce ter­ri­fiant conflit tchét­chène, écou­tant et lisant les témoi­gnages, les rap­ports d'Amnesty International, les articles d'Anna Politkovskaïa...

Puis, il a repro­duit ces récits, livrant des pages de témoi­gnages de ces hommes et femmes aux vies bri­sées: des res­ca­pés tchét­chènes tor­tu­rés, des mères de dis­pa­rus mais aussi des sol­dats russes trau­ma­ti­sés par cette guerre et ses exac­tions (la pre­mière de 1994 à 1996, la deuxième com­men­cée en 1999 offi­ciel­le­ment ter­mi­née en 2009).

"Je me suis beau­coup inter­rogé sur le des­sin pour cet album: com­ment retrans­crire les témoi­gnages et jusqu'à quel point faut-il mon­trer les atro­ci­tés com­mises? Je me le deman­dais tous les jours", affirme Igort, qui pré­cise dans un souffle que les des­sins pour­tant par­fois très durs sont épurés par rap­port aux récits lus et entendus.

La ligne direc­trice était simple: "don­ner voix à ces sans-voix", répète Igort, qui consi­dère que l'Europe a une res­pon­sa­bi­lité immense et ne doit pas tour­ner la tête de l'autre côté.

"En Russie, des mili­tants des droits de l'Homme sont tués. Là-bas, il y a un vrai dan­ger. On sait très bien que les 100 ou 150 mili­tants qu'on voit lors des mani­fes­ta­tions pour les droits de l'Homme sont des gens condam­nés à mort".

Admiratif de leur cou­rage, Igort recon­naît que les recherches et la rédac­tion de cet album ont consti­tué pour lui une période "pleine de doutes".

"La Russie, je l'adore, c'est ma culture" mais pour toutes les vic­times du conflit en Tchétchénie, pour Anna Politkovskaïa et ses amis, pour les mili­tants des droits de l'Homme, Igort pen­sait que son devoir était de raconter.

("Les Cahiers Russes" par Igort — Futuropolis — 172 pages — 22 euros)


 

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