27.01.2012
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Patrick Weil : "l'école doit redevenir la priorité"

A moins de 100 jours de l'élection pré­si­den­tielle, le "Club du 6 mai"- com­posé d'une cin­quan­taine d'experts, écono­mistes, his­to­riens, socio­logues, juristes… — vient de publier "80 pro­po­si­tions qui ne coûtent pas 80 mil­liards" chez Grasset. Parmi les pistes de réformes évoquées, une dizaine concerne l'éducation. Entretien avec Patrick Weil, his­to­rien et direc­teur de recherche au CNRS, qui a coor­donné l'ouvrage.

Patrik WeilVous dites que vos pro­po­si­tions ont été élabo­rées "indé­pen­dam­ment de toute affi­lia­tion par­ti­sane". Pourtant votre livre épingle le bilan de la droite et s'adresse clai­re­ment à la gauche dans la pers­pec­tive où elle revien­drait au pou­voir le 6 mai prochain...

Mon intro­duc­tion cri­tique le bilan du gou­ver­ne­ment actuel mais ce n'est pas le cas de tous les articles. Il y a une diver­sité des approches. Mais tous les contri­bu­teurs s'accordent à dire que Nicolas Sarkozy est un Président qui ne sait pas diri­ger. On ne réforme pas en par­lant vio­lem­ment à ses subor­don­nés, les fonc­tion­naires. Il n'y a rien de plus désta­bi­li­sant que quelqu'un qui change constam­ment d'avis ou donne en même temps des ordres contra­dic­toires. Nous nous adres­sons donc en prio­rité aux can­di­dats qui s'opposent à la poli­tique actuelle, en par­ti­cu­lier à la gauche et au can­di­dat PS qui a le plus de chance d'être élu.

Vos réflexions sont pré­sen­tées comme "finan­ciè­re­ment neutres". Comment "réin­ven­ter l'école" à moyens constants ?

Nos pro­po­si­tions ne néces­sitent pas de dépen­ser plus, en dehors peut-être de l'organisation de réunions-débats avec les parents d'élèves pour davan­tage les impli­quer dans la sco­la­rité des col­lé­giens. Le reste, c'est-à-dire orga­ni­ser une meilleure liai­son entre l'école pri­maire et le secon­daire, redon­ner confiance aux ensei­gnants... cela ne coûte rien ! Il suf­fit de peu de choses pour redon­ner l'envie de tra­vailler ensemble, ou de coopé­rer, là où la ten­sion et l'anxiété étaient cen­sées ser­vir de moteur à l'action.

L'une des idées est de construire une "école du socle" en rap­pro­chant le pri­maire et le col­lège, avec une mobi­lité des ensei­gnants entre l'école élémen­taire et le secon­daire. Cette conti­nuité avait déjà été défen­due au début des années 90 par Lionel Jospin. Pourquoi reve­nir dessus ?

L'idée de Roland Jacquerel (haut fonc­tion­naire au minis­tère de l'Education natio­nale), qui connaît bien le sys­tème, c'est de dis­tin­guer ce qui se passe avant et après la 3e. Ce n'est pas absurde, vu les condi­tions dans les­quelles les élèves arrivent au col­lège... Je suis très favo­rable à ce pro­jet de mobi­lité des ensei­gnants. Je crois qu'il faut pré­voir des pas­se­relles, sans pour autant détruire les sta­tuts. Au CNRS par exemple, il y a des cher­cheurs qui ne font plus assez de recherche après 20 ou 25 ans du même métier. A 50 ans, on peut avoir envie d'exercer son métier dif­fé­rem­ment. Ils devraient pou­voir pas­ser dans l'enseignement ou dans l'administration de la recherche. D'un point de vue prag­ma­tique, la conti­nuité CM2-6e per­met­tra aussi aux élèves de béné­fi­cier d'un par­cours sco­laire varié et moins imposé.

Vous ne par­lez nulle part du recru­te­ment ni de la for­ma­tion des ensei­gnants. N'est-ce pas la prio­rité ? Pensez-vous que l'avenir de l'école passe par la recréa­tion de 60 000 postes, comme le défend le PS ?

La taille des classes joue un rôle essen­tiel dans la trans­mis­sion des connais­sances. Ensuite, il faut inno­ver dans la for­ma­tion, dans l'utilisation des outils de trans­mis­sion du savoir. Il faut dans les établis­se­ments des per­sonnes qui viennent en aide aux élèves et aux profs. Et puis, ce n'est pas parce qu'on connaît très bien l'Histoire de France qu'on est capable de l'enseigner, la péda­go­gie reste très impor­tante. L'article du pro­fes­seur de phi­lo­so­phie (Marc-Antoine Dilhac) est un mes­sage. On ne dit pas qu'il faut recréer les IUFM, mais tout le monde a pu consta­ter la catas­trophe d'avoir mis des jeunes diplô­més du CAPES direc­te­ment devant une classe sans y avoir été pré­pa­rés. L'école, au démar­rage de la vie, doit rede­ve­nir la prio­rité. Pour cela, il faut recréer des postes, ce qui peut être fait en réaf­fec­tant des moyens de l'Etat.

Pour réduire les inéga­li­tés entre les lycées, vous pro­po­sez de garan­tir aux 6% des meilleurs élèves de chaque classe de Terminale, un accès auto­ma­tique dans une filière sélec­tive (classes prépa, IEP...). L'incitation est-elle suf­fi­sante pour que les bons élèves choi­sissent les moins bons lycées ?

Ce n'est pas l'objectif ! L'idée c'est que chaque élève, quel que soit son lieu d'habitation et donc son lycée, puisse avoir accès à toutes les ins­ti­tu­tions de l'enseignement supé­rieur et qu'il ne se dise pas d'emblée : "cette filière n'est pas pour moi." Ce sys­tème d'accès auto­ma­tique aux filières sélec­tives fonc­tionne déjà au Texas et aux Etats-Unis. En plus, 6% c'est un taux très bas, pour démar­rer et véri­fier que tout marche bien ! Cela ne concer­ne­rait, en moyenne, qu'un à deux élèves par classe mais cela obli­ge­rait les établis­se­ments à mettre en place de l'information et de l'incitation. Une vraie poli­tique natio­nale d'égalité des chances est néces­saire. Le cas échéant, peut-être que cela aura un effet sur les familles qui ne vou­dront plus démé­na­ger pour éviter tel ou tel lycée. Cela créera alors de la mixité sociale, sans coû­ter un sou.

Que proposez-vous pour l'université ? Faut-il reve­nir sur la loi LRU ?

Il faut amen­der la loi LRU, réor­ga­ni­ser le fonc­tion­ne­ment interne de l'université, le rendre plus col­lé­gial, pré­voir une plus grande éthique dans les méca­nismes de recru­te­ment des ensei­gnants. Avant de recru­ter, il fau­drait par exemple s'assurer que le pos­tu­lant peut s'intégrer dans l'équipe en place. Il fau­drait aussi pré­voir une car­rière de mana­ge­ment à l'université, pour ceux qui le sou­haitent. L'université doit aussi être un lieu de recherche et de créa­tion, avec une biblio­thèque ouverte de jour comme de nuit. Autre point impor­tant : les concours d'entrée aux grandes écoles doivent être plus trans­pa­rents, en révé­lant les don­nées socio­lo­giques des can­di­dats afin que l'on puisse jau­ger et évaluer depuis l'extérieur l'impact des épreuves. Enfin, je pense que les uni­ver­si­tés ne sont pas par­ties avec des res­sources égales dans l'autonomie. L'Etat doit veiller à sou­te­nir celles qui n'ont pas dis­posé, au départ, des res­sources ou des réseaux puissants.

Avez-vous le sen­ti­ment que vos pro­po­si­tions figurent dans le pro­jet des can­di­dats à l'élection présidentielle ?

Pour l'instant, j'attends d'avoir tous les pro­jets ! Dans tous les cas, nous conti­nue­rons notre démarche de suivi construc­tif et évalua­tif après l'élection. Le débat est lancé, notam­ment sur notre site, mais il ne fait que commencer.

Charles Centofanti

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