09.01.2012
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"Tout va trop vite pour une majorité des élèves"

De plus en plus d'écoliers en dif­fi­culté, noyés par des pro­grammes sco­laires tou­jours plus denses, des évalua­tions impo­sées tou­jours plus tôt… Dans son docu­men­taire "L'Ecole à bout de souffle", dif­fusé mardi 10 jan­vier à 20h35 sur France 5, la jour­na­liste Marina Julienne met en évidence les lacunes du sys­tème éduca­tif fran­çais et, à l'inverse, les atouts de l'école fin­lan­daise. Entretien.

Pourquoi avoir réa­lisé un docu­men­taire sur l'école pri­maire ?

Mes trois enfants sont allés dans la même école et, en l'espace de 10 ans, j'ai perçu un chan­ge­ment, sur­tout en mater­nelle. Les élèves y sont évalués de plus en plus tôt, ils ont moins de temps pour jouer et s'éveiller. J'ai cher­ché à com­prendre com­ment nous en sommes arri­vés là . Le tour­nage a débuté en mars 2011 et a duré six mois. Une pre­mière dif­fé­rence m'a frappé entre la France et la Finlande : en France, les ins­pec­tions aca­dé­miques se sont mon­trées très réti­centes pour m'autoriser à fil­mer. J'ai été inter­dite de tour­nage à Epinay-sur-Seine, au moment où il y a eu des pro­blèmes de non rem­pla­ce­ment d'enseignants. En Finlande, trois écoles m'ont immé­dia­te­ment ouvert leurs portes. J'ai senti une fierté et une joie, contras­tant avec un mal-être en France.

Pourquoi dites vous que l'école fran­çaise est "à bout de souffle" ?

La pres­sion sco­laire est de plus en plus forte. J'ai constaté une sur­en­chère avec, d'une part, un sys­tème sco­laire tou­jours plus exi­geant et, d'autre part, des parents tou­jours plus stres­sés. En impo­sant des évalua­tions dès la grande sec­tion de mater­nelle, on se com­porte en pri­maire comme on le fai­sait il y a une quin­zaine d'années avec le col­lège. La pres­sion s'autoalimente, une com­pé­ti­tion entre les écoles com­mence à voir le jour. Une ensei­gnante dit avoir le sen­ti­ment de devoir "enfour­ner" de plus en plus de connais­sances avec de moins en moins de temps. En moyenne sec­tion, l'aide indi­vi­dua­li­sée a lieu pen­dant l'heure du déjeu­ner. Résultat : beau­coup d'enfants baillent et montrent des signes de fatigue. Tout va trop vite pour une majo­rité des élèves. Ils sont nor­maux mais se retrouvent confron­tés à des exi­gences trop élevées.

Un faible taux d'encadrement en France

Selon une note du Centre d'analyse stra­té­gique (CAS), ins­ti­tu­tion pla­cée auprès du Premier ministre, la France est le pays qui pos­sède le plus faible nombre de pro­fes­seurs par élève parmi les 34 membres de l'OCDE. Avec 6,1 ensei­gnants pour 100 élèves ou étudiants, la France est bonne der­nière, loin der­rière la Suède, connue pour son fort taux de fonc­tion­naires, mais aussi très en des­sous de la Grèce ou du Portugal, où le taux d'encadrement est de 9 pro­fes­seurs pour 100 élèves. Si la France est dans la moyenne pour le col­lège et le lycée, avec un taux de 7,1 ensei­gnants pour 100 élèves, elle dégrin­gole pour le pri­maire et l'enseignement supé­rieur, où on ne compte que 5 ensei­gnants pour 100 étudiants ou élèves. Selon le Sénat, la Finlande consa­crait en moyenne 6 650€ par élève au pri­maire en 2009, contre 5620€ en France en 2008.

Plusieurs spé­cia­listes, comme le péda­gogue Philippe Meirieu, inter­viennent dans le docu­men­taire. Quelles sont leurs pro­po­si­tions pour limi­ter l'échec scolaire ?

Les spé­cia­listes s'accordent à dire qu'il faut remettre le sys­tème à plat. Ils estiment que de simples mesures, comme l'apprentissage de l'anglais en pri­maire, ne vont pas chan­ger l'école. Il fau­drait sur­tout se poser la ques­tion de savoir quel type d'individus nous vou­lons for­mer, ce qui sup­pose une réflexion col­lec­tive et politique.

Vous pre­nez aussi le parti de poser votre caméra en Finlande... Quelles sont les dif­fé­rences entre les sys­tèmes sco­laires fran­çais et scandinave ?

Les ensei­gnants inter­viennent toute la jour­née, y com­pris le midi où ils déjeunent avec les élèves. Ils fonc­tionnent en équipes éduca­tives et tra­vaillent vrai­ment ensemble. Des acti­vi­tés s'organisent sur plu­sieurs classes et il y a tou­jours l'équivalent de notre "RASED" (Réseau d'aides Spécialisées aux élèves en dif­fi­culté). La prise en charge se fait sans attendre que les enfants soient en dif­fi­culté, sur le temps sco­laire, contrai­re­ment à l'aide indi­vi­dua­li­sée en France. La ques­tion des moyens est cen­trale puisqu'il y a plus d'enseignants pour moins d'élèves en Finlande (lire enca­dré). Et sur le plan péda­go­gique, l'approche n'a rien à voir : on consi­dère en Finlande que l'enfant doit pou­voir bou­ger en classe. En France, on reste très scolaire.

Pourquoi ne s'inspire-t-on pas davan­tage de ce modèle ?

Il serait illu­soire de trans­po­ser le sys­tème fin­lan­dais en France car la société n'est pas la même. Mais on peut s'en ins­pi­rer ! En Finlande, en pri­maire, on compte 25 ou 26 élèves par classe. Ils sont en demi-groupe la majo­rité du temps, notam­ment pour l'apprentissage de l'anglais, avec un vrai prof bilingue. Pendant ce temps, l'autre demi-groupe fait des maths et le "RASED" inter­vient en sou­tien. L'autre dif­fé­rence repose sur les rythmes sco­laires : l'année type d'un petit Français de 7–11 ans repré­sente 847 heures de cours, sur 144 jours de classe. Alors que l'année type d'un petit Finlandais com­prend 608 heures de cours pour les 7–8 ans et 683 heures de cours pour les 9–11 ans, répar­tis sur 188 jours de classe. En clair, les Français ont 200 heures de plus par an à l'école. On conti­nue d'aller à l'inverse du modèle fin­lan­dais. Eux ont moins de cours, tan­dis que nous, on en rajoute. Ils ne notent qu'à par­tir de l'âge de 12 ans, alors que nous ins­tau­rons la nota­tion tou­jours plus pré­co­ce­ment. A l'évidence, des ques­tions se posent.

Charles Centofanti

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lité44
le 9 janvier 2012

Comparaison n'est pas rai­son. Les Finlandais ont sans doute des rai­sons de se réjouir de leur sys­tème sco­laire mais la France a sur­tout besoin de réta­blir une rela­tion de confiance entre ses propres ensei­gnants et le monde exté­rieur à l'école. Les ten­ta­tives pour ensei­gner autre­ment ont été nom­breuses tout au long des années 70–80 ; elles ont été pro­gres­si­ve­ment balayées par un dis­cours pas­séiste dési­reux de res­sus­ci­ter un mythe d'un âge d'or qui se heurte aux bou­le­ver­se­ments que le monde occi­den­tal est en train de vivre. Remettre à plat, certes, mais qui aura ce cou­rage poli­ti­que­ment incor­rect avec une ins­ti­tu­tion qui a pro­gres­si­ve­ment détruit toutes les ins­tances de for­ma­tion ? Décidément, pour urgent qu'il soit, le chan­tier s'avère… prométhéen !

lité44
le 11 janvier 2012

J'ai regardé le docu­men­taire dif­fusé hier au soir sur la 5e et je l'ai trouvé édifiant à plus d'un titre. Il confirme en tout cas le manque d'harmonie – le mot est faible – entre parents et ensei­gnants, pour ne rien dire des ortho­pho­nistes, par­don, des "gra­pho­thé­ra­peutes" ! La dame fil­mée a tout fait pour ren­for­cer la rela­tion de confiance !
Un reproche tou­te­fois : les séquences choi­sies sont sou­vent des illus­tra­tions quelque peu ad hoc, avec des parents d'élèves fran­çais obnu­bi­lés par la réus­site de leurs enfants, jusqu'au har­cè­le­ment, et des élèves fin­lan­dais qui passent le temps à se dépla­cer d'une salle à l'autre… Dans les deux cas, la réa­lité n'est-elle pas plus com­plexe ? Il fau­drait aussi s'interroger sur la réus­site com­pa­rée de la Finlande et de la Corée, où les approches sociales de l'école sont radi­ca­le­ment opposées.

chaconne
le 13 janvier 2012

Le construc­ti­visme affi­ché par les ensei­gnants est sûre­ment un pro­grès péda­go­gique. Toutefois, bien qu'âgée de plus de 60 ans, je constate que j'ai déve­loppé en sui­vant des méthodes posi­ti­vistes répu­tées "de domes­ti­ca­tion", beau­coup plus de culture géné­rale que les enfants que je suis en sou­tien sco­laire. Internet ne rem­place pas une mémoire entraî­née, la cri­tique de docu­ment (ainsi pro­po­sée) n'aide pas à com­prendre le contexte, l’absence d'histoire brouille les cartes de la chro­no­lo­gie. Et je ne parle pas de l'orthographe désas­treuse. Retourner au passé, peut-être pas, mais l'interroger sûrement.

claude75
le 13 janvier 2012

Dans les années 1980, une réno­va­tion de l'enseignement pri­maire avait tou­ché le fran­çais et les maths… ce fut ensuite celui dit "de l'éveil" pour sciences, his­toire géo etc… En 1989 le ministre Jospin fai­sait voter la loi dite "Jospin" où désor­mais "l'Enfant est au centre des appren­tis­sages" ! j'ai tra­vaillé comme for­ma­trice et didac­ti­cienne et peau­finé (avec les autres for­ma­teurs) des méthodes et démarches de for­ma­tion des maîtres qui découvrent enfin que l'enfant apprend en étant acteur de son appren­tis­sage (il ques­tionne, cherche… trouve seul ou avec son groupe). Dès lors… seule une for­ma­tion de qua­lité des ensei­gnants (à l'image de la Finlande aujourd'hui) aurait pu sau­ver notre école… il n'en fut rien ! Des débuts bal­bu­tiants des IUFM… puis les bagarres ins­ti­tu­tion­nelles … les horaires de for­ma­tion réduits peu à peu… Malgré l'initiative la Main à la pâte (1996) au début fon­dée sur des convic­tions empi­ristes de leurs auteurs en matière d'enseignement des sciences… la réno­va­tion de l'enseignement s'est étio­lée… jusqu'aux années de Luc Ferry, Fillon, Robien, puis Darcos et main­te­nant com­plè­te­ment en démo­li­tion avec JL Chatel et ses évalua­tions détour­nées comme outil de clas­se­ment (pas­sage de classe ou pas ! et remé­dia­tion pen­dant les vacances... comme dans le film) plu­tôt que d'évaluation pro­gres­sive et conti­nue par l'enseignant ! Quel comble ! Quel stress pour l'enfant … d'où l'échec sco­laire qui n'en finit pas de grim­per ! voir à la suite — C.Balpe — cbalpe@gmail.com

claude75
le 13 janvier 2012

suite du pré­cé­dent
Nous avions tous les outils en 1989…… tout est actuel­le­ment oublié, détruit, anéanti ! Les for­ma­teurs sont main­te­nant en retraite !!! (donc plus offi­ciel­le­ment enten­dus). Louer l'éducation fin­lan­daise en fai­sant le contraire !! Au lieu de cela, des classes bon­dées par sup­pres­sion des postes d'enseignants… des salaires d'enseignants net­te­ment les plus bas d'Europe, et une for­ma­tion des ensei­gnants soit-disant tou­jours trop chère… donc esca­mo­tée : les maîtres vont direc­te­ment dans les classes après 2 ou 3 jours dits "de for­ma­tion"… avec les conseils homéo­pa­thiques d'un "super ensei­gnant", géné­ra­le­ment en fin de car­rière ! (Rappelez-vous le film : les ensei­gnants du pri­maire sont for­més au même niveau d'exigence que les ingé­nieurs !!). C'est actuel­le­ment un pur scan­dale : pour pal­lier au déla­bre­ment, chaque famille paye les ser­vices "après-vente" (par­don : après école ! ) des offi­cines pri­vées de sou­tien sco­laire !.
Historiquement, nous avions pris le bon che­min… et étions mieux clas­sés dans les tests PISA jusqu'aux années 2002.
Avec le chan­ge­ment idéo­lo­gique, dix ans se sont suc­cé­dés en mon­trant com­bien la poli­tique de l'utilitarisme et de l'évaluation appau­vrit notre jeu­nesse en matière d'éducation… et par­tant appau­vrit notre pays. — C.Balpe — cbalpe@gmail.com

Verone
le 17 janvier 2012

J'ai vu le repor­tage, résul­tat : il laisse amer, écœuré, par ce que les enfants sont en train de subir dès la mater­nelle en France. Quels "citoyens" demain ? J'aurais aimé Me Julienne que vous insis­tiez sur l'origine de la prise en main du chan­ge­ment en Finlande : qui en a été à l'initiative, quels per­son­nages poli­tiques, pour­quoi cet achar­ne­ment en France à consta­ter les inéga­li­tés se creu­ser, alors que les nom­breuses recherches en éduca­tion peuvent four­nir tant de pistes de réflexion et d'action...aux ensei­gnants par exemple... Ne soyons pas dupes du mirage de la créa­tion des 60.000 postes.... Comme dirait le socio­logue F. Dubet, 60.000 postes pour quoi faire ? Poursuivre avec les méthodes péda­go­giques d'aujourd'hui (les tableaux à double entrée en mater­nelle :) et 3 évalua­tions par jour en CM2 par exemple...) ?

marsupilamie
le 20 janvier 2012

Bonjour,
J'ai égale­ment regardé le docu­men­taire "L'école à bout de souffle", que j'ai trouvé très inté­res­sant.
En tant "qu'apprentie-enseignante", j'ai une ques­tion à poser à l'auteur d'un des com­men­taires pré­cé­dents.
@ cha­conne : qu'entendez-vous par "méthodes posi­ti­vistes de domes­ti­ca­tion"?
Merci d'avance, à bientôt.

marsupilamie
le 20 janvier 2012

Re-bonjour,
Pour rap­pel, je suis "apprentie-enseignante" (pro­fes­seur des écoles).
Dans le cadre de ma for­ma­tion, je suis ame­née à réa­li­ser un port­fo­lio numé­rique, dans lequel j'ai décidé de faire réfé­rence à ce docu­men­taire. A ce titre, j'aimerais citer qq réac­tions de per­sonnes plus expertes que moi dans le monde de la formation/de l'éducation. Parmi les com­men­taires ci-dessus, je pense à cha­conne et claude75 (si vous êtes d'accord),les autres réac­tions sont égale­ment les bien­ve­nues.
Merci d'avance, salutations.

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