Serge Bromberg : « Le voyage dans la Lune de Georges Méliès était l’Avatar de l’époque »

L’invité

Le réalisateur Serge Bromberg propose de découvrir à travers un documentaire la vie et l'oeuvre de Georges Méliès, précurseur du cinéma, ainsi qu'une version restaurée de son chef-d'oeuvre "Le voyage dans la lune". Entretien.

Serge BrombergLe 14 décembre prochain, le documentaire Le voyage extraordinaire sur la vie de Georges Méliès, suivi d’une version restaurée de son chef-d’oeuvre Le voyage dans la lune, sort dans les salles du réseau MK2. Le réalisateur Serge Bromberg, qui a participé à la restauration du film, nous a accordé un entretien.

Méliès était un précurseur à tout point de vue : il a inventé les trucages, fabriqué le premier studio de cinéma, réalisé le premier film de science-fiction… Mais peu de gens ont vu ses films, il est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Pourquoi l’avoir choisi comme sujet ?

C’est plutôt lui qui nous a choisis. Ca a été une surprise de redécouvrir en 1999 une copie en couleur de son film Le voyage dans la Lune et quelque part, c’est ce miracle-là qui a été le début de l’histoire. Méliès a fait ce film en 1902, à ce moment-là c’était un film événementiel extraordinaire, en quelque sorte le Avatar de l’époque. C’est le premier film à avoir eu un succès mondial. Il fallait en sauver ce qu’on pouvait.

La restauration du Voyage dans la lune a nécessité douze ans de travail. Vous racontez aussi cette histoire extraordinaire dans votre documentaire : la découverte surprise d’une bobine couleur du film, l’utilisation d’un composé chimique hasardeux, la numérisation de la bobine décomposée… plus de 13.000 images photographiées une à une ! Qu’est-ce qui vous a motivé pour entreprendre ce travail titanesque ?

C’est exactement comme une chasse aux trésors, ou le mystère des pyramides. Sur les pyramides, des hiéroglyphes sont en train de disparaître, et on se dit qu’il faut comprendre ce que ces gens ont voulu nous dire il y 5.000 ans avant qu’il n’en reste plus trace. Pour le film de Méliès, les images étaient en train de se décomposer, de devenir l’étoffe dont on fait les rêves. Il allait disparaître si nous ne faisions rien : on s’est donc dit qu’il fallait faire quelque chose !

C’est un film fondateur. L’oeuvre de Méliès a inspiré de nombreux réalisateurs : Jean-Pierre Jeunet, Michel Hazanavicius (The Artist), Michel Gondry, Costa-Gavras qui est aussi président de la Cinémathèque française… Pour témoigner dans notre documentaire, on aurait pu avoir Tim Burton, Terry Gilliam ou même Martin Scorsese, qui voue une admiration sans borne à l’inventeur du spectacle cinématographique.

Le voyage dans la lune de Méliès - l'obus dans la lune

A votre avis, pourquoi la scène, historique, de l’obus planté dans l’oeil de la Lune a tant marqué les spectateurs ?

Dans cette scène, il y a un double effet de montage : l’obus atterrit dans la Lune, puis on se retrouve sur le sol de la Lune où il atterrit à nouveau. De nos jours on dirait que c’est une faute de montage, et cette scène aurait pu ne pas exister. Mais à l’époque, il n’y avait pas de montage, donc on ne peut pas dire que c’est une faute…

C’est une vision très forte, très symbolique. C’est le mariage de la carpe et du lapin : un obus et la lune n’ont pas vocation à se rencontrer, ça frappe l’esprit. On peut y lire l’avancée du progrès scientifique de l’époque, un contact brutal entre la science et l’état de nature.

On découvre dans votre documentaire que le thème du voyage vers la Lune était dans l’air du temps : en quoi Méliès se démarque-t-il de ses prédécesseurs ?

Dans les années 1860 Jules Verne a eu succès fou avec De la Terre à la Lune, ensuite Offenbach a eu un succès fou avec son opéra-féérie Le Voyage dans la Lune, en 1901 H. G. Wells a eu un succès fou avec son dernier roman Les Premiers Hommes dans la Lune. C’est peut-être pour ça que le film de Méliès a eu beaucoup de succès lui aussi. En 1902, il faut se dire qu’il n’y avait pas de téléphone, pas de radio, pas de voiture… Il n’y avait rien ! Et certainement pas d’actualité sur la conquête spatiale. Alors les gens qui ont vu Le voyage dans la Lune, ils y ont cru, c’est comme s’ils y étaient allés. La Lune, ça fait toujours rêver.

Mais à part le côté imaginaire merveilleux, il y a peu d’inventions dans le film. L’histoire du parapluie planté sur la Lune vient d’Offenbach, l’histoire du champignon géant vient de Wells, l’histoire du boulet tiré vers la Lune vient de Jules Verne… C’est un mélange de beaucoup de choses, d’influences, comme toute oeuvre majeure.

Georges Méliès

Georges Méliès.

Georges Méliès a connu l’arrivée de la couleur au cinéma, des grosses productions hollywoodiennes, des dessins animés, du son… Peut-on dire que l’histoire de Georges Méliès, c’est l’histoire du cinéma ?

Méliès a connu toutes ces révolutions, mais sa carrière était terminée depuis longtemps ! Il a réalisé des films de 1896 à 1912, et en 1900 il était déjà en sévère perte de vitesse. Sa carrière cinématographique s’incrit dans du muet, et du noir et blanc ou du noir et blanc colorié. Les premiers films commerciaux en couleur datent du milieu des années 20. Il a vu passer des trains mais cela faisait longtemps que son wagon était au garage.

Hugo Cabret qui sort le 14 décembre est un hommage de Martin Scorsese à Méliès, de nombreuses rétrospectives lui sont actuellement consacrées, la chaîne américaine HBO lui a dédié une mini-série documentaire, la copie restaurée du Voyage dans la lune a été projetée à Cannes cette année. Est-ce juste une histoire de date, 2011 étant le 150ème anniversaire de sa naissance ?

C’est une conjonction étrange. Le documentaire diffusé hier sur France 3 était lié au 150ème anniversaire de sa naissance, idem pour la soirée qui a eu lieu à la Cinémathèque français le même jour. Mais quand nous avons commencé à travailler sur la bobine du film, c’était en 1999, on ne pensait même pas forcément finir un jour. Et quand Scorsese a lu le livre de de Brian Selznick L’invention d’Hugo Cabret, il n’a sans doute pas pensé à cet anniversaire ! C’est une coïncidence, une coïncidence extraordinaire, mais de la part de Méliès plus rien ne m’étonne. Après tout, il a commencé sa carrière en tant que prestidigitateur, et on parle de lui comme d’un magicien du cinéma. Son film a disparu en 1902 – pour réapparaître en 2011 en ouverture du festival de Cannes ? C’est un sacré numéro !

Dossier pédagogique sur « Hugo Cabret »

A l’occasion de la sortie d’Hugo Cabret, hommage vibrant de Martin Scorsese à Georges Méliès, le site Zérodeconduite.net a édité des outils pédagogiques destinés aux écoles primaires (Cycle 3) et aux collèges :

- Un dossier pédagogique de 21 pages librement téléchargeable, pour étudier le cinéma en classe, du « cinématographe Lumière » à la 3D, et recréer les « trucs » de Méliès;
– Une affiche grand format (60*80) « Un siècle de cinéma », ludique et informative, envoyée par la poste aux enseignants sur demande.

Dossier pédagogique sur « Le voyage dans la lune »

Un deuxième dossier pédagogique de Zérodeconduite.net, gratuit, de 48 pages, est consacré au documentaire Le voyage extraordinaire de Serge Bromberg ainsi qu’au Voyage dans la Lune de Méliès.

Quel lien y a-t-il entre le film Hugo Cabret de Martin Scorsese et Georges Méliès ?

Hugo Cabret raconte le rêve brisé de Georges Méliès. Dans la vraie vie, il a arrêté le cinéma en 1912-13 et à la fin des années 20, ruiné, on le retrouve tenant un kiosque de jouets à la gare Montparnasse. Gâchant sa carrière, ne disant à personne qui il était. Il avait une grande amertume sur le monde. En 1923, en quittant sa propriété de Montreuil, il a brûlé tous ses films, car il était expulsé et il n’y avait nulle part où mettre ses films, il n’y avait pas de cinémathèque à l’époque. Hugo Cabret raconte l’histoire d’un petit garçon qui vit dans la gare Montparnasse, répare un automate et répare ainsi la vie d’un homme, réconcilie Méliès avec son passé. C’est un film merveilleux.

Aujourd’hui, quel réalisateur est le digne héritier de Méliès : James Cameron, qui partage son goût pour le grand spectacle et la technique de pointe ? Scorsese, réalisateur d’Hugo Cabret, qui dit « tout lui devoir » ?… Ou l’un des nombreux intervenants de votre documentaire ?

Il y en a deux : Tim Burton et Michel Gondry, au sens où ils vont chercher dans leur univers personnel une sorte de spectacle spontané, libre, un peu indépendant des influences du marché. Le cinéma de Méliès, c’était lui, c’était son univers. Il n’était pas un réalisateur, il était un personnage. Et quand on regardait les films et les fééries de Georges Méliès, on venait voir ses rêves.


Le voyage extraordinaire de Serge Bromberg suivi de Le voyage dans la lune de Georges Méliès, dans les salles du réseau MK2 à partir du 14 décembre. DVD disponible à partir du 23 janvier.


1 commentaire sur "Serge Bromberg : « Le voyage dans la Lune de Georges Méliès était l’Avatar de l’époque »"

  1. Méliès  16 décembre 2011 à 15 h 58 min

    Cette restauration ne respecte pas l’oeuvre de Georges Méliès ! Et ce documentaire montre exactement ce qu’il ne faut pas faire quand on connait un minimum la restauration de films !! Voilà comment on crée des faux historiques !!!

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