09.12.2011
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Serge Bromberg : "Le voyage dans la Lune de Georges Méliès était l'Avatar de l'époque"

Le réa­li­sa­teur Serge Bromberg pro­pose de décou­vrir à tra­vers un docu­men­taire la vie et l'oeuvre de Georges Méliès, pré­cur­seur du cinéma, ainsi qu'une ver­sion res­tau­rée de son chef-d'oeuvre "Le voyage dans la lune". Entretien.

Serge BrombergLe 14 décembre pro­chain, le docu­men­taire Le voyage extra­or­di­naire sur la vie de Georges Méliès, suivi d'une ver­sion res­tau­rée de son chef-d'oeuvre Le voyage dans la lune, sort dans les salles du réseau MK2. Le réa­li­sa­teur Serge Bromberg, qui a par­ti­cipé à la res­tau­ra­tion du film, nous a accordé un entretien.

Méliès était un pré­cur­seur à tout point de vue : il a inventé les tru­cages, fabri­qué le pre­mier stu­dio de cinéma, réa­lisé le pre­mier film de science-fiction... Mais peu de gens ont vu ses films, il est aujourd'hui tombé dans l'oubli. Pourquoi l'avoir choisi comme sujet ?

C'est plu­tôt lui qui nous a choi­sis. Ca a été une sur­prise de redé­cou­vrir en 1999 une copie en cou­leur de son film Le voyage dans la Lune et quelque part, c'est ce miracle-là qui a été le début de l'histoire. Méliès a fait ce film en 1902, à ce moment-là c'était un film événe­men­tiel extra­or­di­naire, en quelque sorte le Avatar de l'époque. C'est le pre­mier film à avoir eu un suc­cès mon­dial. Il fal­lait en sau­ver ce qu'on pouvait.

La res­tau­ra­tion du Voyage dans la lune a néces­sité douze ans de tra­vail. Vous racon­tez aussi cette his­toire extra­or­di­naire dans votre docu­men­taire : la décou­verte sur­prise d'une bobine cou­leur du film, l'utilisation d'un com­posé chi­mique hasar­deux, la numé­ri­sa­tion de la bobine décom­po­sée... plus de 13.000 images pho­to­gra­phiées une à une ! Qu'est-ce qui vous a motivé pour entre­prendre ce tra­vail titanesque ?

C'est exac­te­ment comme une chasse aux tré­sors, ou le mys­tère des pyra­mides. Sur les pyra­mides, des hié­ro­glyphes sont en train de dis­pa­raître, et on se dit qu'il faut com­prendre ce que ces gens ont voulu nous dire il y 5.000 ans avant qu'il n'en reste plus trace. Pour le film de Méliès, les images étaient en train de se décom­po­ser, de deve­nir l'étoffe dont on fait les rêves. Il allait dis­pa­raître si nous ne fai­sions rien : on s'est donc dit qu'il fal­lait faire quelque chose !

C'est un film fon­da­teur. L'oeuvre de Méliès a ins­piré de nom­breux réa­li­sa­teurs : Jean-Pierre Jeunet, Michel Hazanavicius (The Artist), Michel Gondry, Costa-Gavras qui est aussi pré­sident de la Cinémathèque fran­çaise... Pour témoi­gner dans notre docu­men­taire, on aurait pu avoir Tim Burton, Terry Gilliam ou même Martin Scorsese, qui voue une admi­ra­tion sans borne à l'inventeur du spec­tacle cinématographique.

Le voyage dans la lune de Méliès - l'obus dans la lune

A votre avis, pour­quoi la scène, his­to­rique, de l'obus planté dans l'oeil de la Lune a tant mar­qué les spectateurs ?

Dans cette scène, il y a un double effet de mon­tage : l'obus atter­rit dans la Lune, puis on se retrouve sur le sol de la Lune où il atter­rit à nou­veau. De nos jours on dirait que c'est une faute de mon­tage, et cette scène aurait pu ne pas exis­ter. Mais à l'époque, il n'y avait pas de mon­tage, donc on ne peut pas dire que c'est une faute...

C'est une vision très forte, très sym­bo­lique. C'est le mariage de la carpe et du lapin : un obus et la lune n'ont pas voca­tion à se ren­con­trer, ça frappe l'esprit. On peut y lire l'avancée du pro­grès scien­ti­fique de l'époque, un contact bru­tal entre la science et l'état de nature.

On découvre dans votre docu­men­taire que le thème du voyage vers la Lune était dans l'air du temps : en quoi Méliès se démarque-t-il de ses prédécesseurs ?

Dans les années 1860 Jules Verne a eu suc­cès fou avec De la Terre à la Lune, ensuite Offenbach a eu un suc­cès fou avec son opéra-féérie Le Voyage dans la Lune, en 1901 H. G. Wells a eu un suc­cès fou avec son der­nier roman Les Premiers Hommes dans la Lune. C'est peut-être pour ça que le film de Méliès a eu beau­coup de suc­cès lui aussi. En 1902, il faut se dire qu'il n'y avait pas de télé­phone, pas de radio, pas de voi­ture... Il n'y avait rien ! Et cer­tai­ne­ment pas d'actualité sur la conquête spa­tiale. Alors les gens qui ont vu Le voyage dans la Lune, ils y ont cru, c'est comme s'ils y étaient allés. La Lune, ça fait tou­jours rêver.

Mais à part le côté ima­gi­naire mer­veilleux, il y a peu d'inventions dans le film. L'histoire du para­pluie planté sur la Lune vient d'Offenbach, l'histoire du cham­pi­gnon géant vient de Wells, l'histoire du bou­let tiré vers la Lune vient de Jules Verne... C'est un mélange de beau­coup de choses, d'influences, comme toute oeuvre majeure.

Georges Méliès

Georges Méliès.


Georges Méliès a connu l'arrivée de la cou­leur au cinéma, des grosses pro­duc­tions hol­ly­woo­diennes, des des­sins ani­més, du son... Peut-on dire que l'histoire de Georges Méliès, c'est l'histoire du cinéma ?

Méliès a connu toutes ces révo­lu­tions, mais sa car­rière était ter­mi­née depuis long­temps ! Il a réa­lisé des films de 1896 à 1912, et en 1900 il était déjà en sévère perte de vitesse. Sa car­rière ciné­ma­to­gra­phique s'incrit dans du muet, et du noir et blanc ou du noir et blanc colo­rié. Les pre­miers films com­mer­ciaux en cou­leur datent du milieu des années 20. Il a vu pas­ser des trains mais cela fai­sait long­temps que son wagon était au garage.

Hugo Cabret qui sort le 14 décembre est un hom­mage de Martin Scorsese à Méliès, de nom­breuses rétros­pec­tives lui sont actuel­le­ment consa­crées, la chaîne amé­ri­caine HBO lui a dédié une mini-série docu­men­taire, la copie res­tau­rée du Voyage dans la lune a été pro­je­tée à Cannes cette année. Est-ce juste une his­toire de date, 2011 étant le 150ème anni­ver­saire de sa naissance ?

C'est une conjonc­tion étrange. Le docu­men­taire dif­fusé hier sur France 3 était lié au 150ème anni­ver­saire de sa nais­sance, idem pour la soi­rée qui a eu lieu à la Cinémathèque fran­çais le même jour. Mais quand nous avons com­mencé à tra­vailler sur la bobine du film, c'était en 1999, on ne pen­sait même pas for­cé­ment finir un jour. Et quand Scorsese a lu le livre de de Brian Selznick L'invention d'Hugo Cabret, il n'a sans doute pas pensé à cet anni­ver­saire ! C'est une coïn­ci­dence, une coïn­ci­dence extra­or­di­naire, mais de la part de Méliès plus rien ne m'étonne. Après tout, il a com­mencé sa car­rière en tant que pres­ti­di­gi­ta­teur, et on parle de lui comme d'un magi­cien du cinéma. Son film a dis­paru en 1902 — pour réap­pa­raître en 2011 en ouver­ture du fes­ti­val de Cannes ? C'est un sacré numéro !

Dossier péda­go­gique sur « Hugo Cabret »

A l'occasion de la sor­tie d'Hugo Cabret, hom­mage vibrant de Martin Scorsese à Georges Méliès, le site Zérodeconduite.net a édité des outils péda­go­giques des­ti­nés aux écoles pri­maires (Cycle 3) et aux collèges :

- Un dos­sier péda­go­gique de 21 pages libre­ment télé­char­geable, pour étudier le cinéma en classe, du "ciné­ma­to­graphe Lumière" à la 3D, et recréer les "trucs" de Méliès;
– Une affiche grand for­mat (60*80) "Un siècle de cinéma", ludique et infor­ma­tive, envoyée par la poste aux ensei­gnants sur demande.

Quel lien y a-t-il entre le film Hugo Cabret de Martin Scorsese et Georges Méliès ?

Hugo Cabret raconte le rêve brisé de Georges Méliès. Dans la vraie vie, il a arrêté le cinéma en 1912–13 et à la fin des années 20, ruiné, on le retrouve tenant un kiosque de jouets à la gare Montparnasse. Gâchant sa car­rière, ne disant à per­sonne qui il était. Il avait une grande amer­tume sur le monde. En 1923, en quit­tant sa pro­priété de Montreuil, il a brûlé tous ses films, car il était expulsé et il n'y avait nulle part où mettre ses films, il n'y avait pas de ciné­ma­thèque à l'époque. Hugo Cabret raconte l'histoire d'un petit gar­çon qui vit dans la gare Montparnasse, répare un auto­mate et répare ainsi la vie d'un homme, récon­ci­lie Méliès avec son passé. C'est un film merveilleux.

Dossier péda­go­gique sur « Le voyage dans la lune »

Un deuxième dos­sier péda­go­gique de Zérodeconduite.net, gra­tuit, de 48 pages, est consa­cré au docu­men­taire Le voyage extra­or­di­naire de Serge Bromberg ainsi qu'au Voyage dans la Lune de Méliès.

Aujourd'hui, quel réa­li­sa­teur est le digne héri­tier de Méliès : James Cameron, qui par­tage son goût pour le grand spec­tacle et la tech­nique de pointe ? Scorsese, réa­li­sa­teur d'Hugo Cabret, qui dit "tout lui devoir" ?... Ou l'un des nom­breux inter­ve­nants de votre documentaire ?

Il y en a deux : Tim Burton et Michel Gondry, au sens où ils vont cher­cher dans leur uni­vers per­son­nel une sorte de spec­tacle spon­tané, libre, un peu indé­pen­dant des influences du mar­ché. Le cinéma de Méliès, c'était lui, c'était son uni­vers. Il n'était pas un réa­li­sa­teur, il était un per­son­nage. Et quand on regar­dait les films et les féé­ries de Georges Méliès, on venait voir ses rêves.


Le voyage extra­or­di­naire de Serge Bromberg suivi de Le voyage dans la lune de Georges Méliès, dans les salles du réseau MK2 à par­tir du 14 décembre. DVD dis­po­nible à par­tir du 23 janvier.


Quentin Duverger

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Méliès
le 16 décembre 2011

Cette res­tau­ra­tion ne res­pecte pas l'oeuvre de Georges Méliès ! Et ce docu­men­taire montre exac­te­ment ce qu'il ne faut pas faire quand on connait un mini­mum la res­tau­ra­tion de films !! Voilà com­ment on crée des faux historiques !!!

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