09.12.2011

Au-delà des clichés, Linda, Rom, sans papiers et Meilleure apprentie de France

Elle est rom et sans papiers, vit dans un squat en ban­lieue pari­sienne. Mais le cli­ché s'arrête là. Linda Mihai, 21 ans, est aussi Meilleure appren­tie de France. Elle raconte son his­toire dans un fran­çais quasi-parfait.

"Quand on a une chance, il faut la sai­sir", dit à l'AFP la jeune femme, sil­houette menue et longs che­veux bruns. "Ma mère m'a dit: +fais ce que tu veux, fonce!+".

Linda Mihai a suivi le conseil. Elle a décro­ché le titre de Meilleure appren­tie dans sa spé­cia­lité, le pres­sing, en 2010, cinq ans après son arri­vée en France, et pré­pare aujourd'hui un bre­vet de maî­trise avec un centre de for­ma­tion du Greta et une bou­tique pari­sienne d'une grande entre­prise où elle travaille.

Mais elle n'a tou­jours pour seuls papiers que sa carte d'identité rou­maine et son pas­se­port. Une demande de titre de séjour étudiant dépo­sée au prin­temps 2010 auprès de la pré­fec­ture de l'Essonne est res­tée lettre morte. Elle en a déposé une nou­velle début novembre. Elle n'a pas de nou­velles depuis.

Contactée par l'AFP, la pré­fec­ture ne pré­cise pas pour­quoi la pre­mière est res­tée sans réponse. Elle ne dit pas non plus quels sont les délais habituels.

En atten­dant, les condi­tions de vie de Linda Mihai res­tent des plus pré­caires. Ballottée d'hôtel en hôtel à tra­vers l'Ile-de-France avec ses parents et ses quatre frères et soeurs pen­dant six ans, elle s'est réfu­giée début sep­tembre avec eux dans un squat à Viry-Châtillon (Essonne), pour se rap­pro­cher de leurs écoles.

Mais dif­fi­cile de dor­mir suf­fi­sam­ment dans un "loge­ment" occupé par une ving­taine de per­sonnes, d'écrire un mémoire sans inter­net sous la main.

Qu'importe, la jeune femme a entamé en octobre sa der­nière année de for­ma­tion, accro­chée depuis tou­jours à son droit à être sco­la­ri­sée, avec ou sans papiers. "J'étais moti­vée, je vou­lais avoir quelque chose", raconte-t-elle en ren­dant hom­mage aux "supers profs" qui l'ont soutenue.

Lorsqu'elle arrive de Roumanie en 2005 pour rejoindre sa mère en région pari­sienne, l'adolescente ne connaît pas un mot de fran­çais. Mais en huit mois de cours en Essonne dans des centres d'aide aux femmes et des classes réser­vées aux étran­gers, elle par­vient à maî­tri­ser la langue.

Elle intègre un col­lège d'Evry, elle a 17 ans.

De cette période elle se sou­vient sur­tout des trois mois pas­sés dans un hôtel pari­sien, près de la gare du Nord. A une cin­quan­taine de kilo­mètres et plu­sieurs heures de bus et de RER de l'établissement.

"Je me levais à 05H00 pour arri­ver en cours à 08H00", raconte-t-elle. "Je me per­dais, j'arrivais en retard..."

Pour éviter d'étudier dans la chambre d'hôtel, trop petite, elle se réfu­gie à la bibliothèque.

Un an de col­lège, puis le lycée. En 2010, elle a déjà un CAP Pressing lorsque ses pro­fes­seurs la pré­sentent au concours de Meilleur apprenti de France. Pari réussi: elle empoche deux médailles d'or et une d'argent dans sa spécialité.

La jeune Rom sans papiers est reçue sous les ors des salons du Sénat avec les lau­réats des autres métiers. C'était le 23 février 2011. "Petits fours", "salle immense, rem­plie de monde": "une jour­née super!", lâche-t-elle en se replon­geant dans les pho­tos de ces ins­tants mémorables.

Sur le site inter­net de la chambre haute du Parlement, son pré­sident d'alors, Gérard Larcher, loue la "dimen­sion sociale et humaine" de l'apprentissage: il "per­met aux jeunes de trou­ver leur place dans notre pays", écrit-il.

Mais pour Linda Mihai, rien n'a vrai­ment changé. Sous sa déter­mi­na­tion pointe aujourd'hui son angoisse. "Si je n'ai pas de papiers à la fin de l'année sco­laire, je ne pour­rai pas tra­vailler (...) Parfois on se dit que tout ça c'est pour rien".


 

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