18.10.2011
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Caroline Ehrhardt : "Il faut favoriser les rencontres entre historiens et mathématiciens"

La biblio­thèque de l'Institut Henri Poincaré accueille depuis hier et jusqu'au 25 novembre une expo­si­tion sur Evariste Galois, dans le cadre de la célé­bra­tion de son bicen­te­naire. Caroline Ehrhardt, agré­gée de mathé­ma­tiques et doc­teur en his­toire, orga­ni­sa­trice de cette expo­si­tion, nous en pré­sente le contenu et les enjeux.

Comment est née l'idée de mon­ter cette expo­si­tion et pour­quoi avez-vous accepté de la piloter ?

Cette idée d'exposition est issue des dis­cus­sions à pro­pos de l'organisation du bicen­te­naire de la nais­sance d'Evariste Galois. Il s'agissait, aux côtés du col­loque, de décli­ner des événe­ments s'adressant à un public plus large que celui des spé­cia­listes des mathé­ma­tiques et de leur his­toire, afin que ce bicen­te­naire per­mette aussi de pré­sen­ter au public une autre image des mathé­ma­tiques que celle d'une dis­ci­pline un peu ésoté­rique. C'est ce prin­cipe qui a conduit à orga­ni­ser une après-midi grand public à l'Institut océa­no­gra­phique, et c'est la rai­son pour laquelle la Fondation Sciences mathé­ma­tiques de Paris, l'Institut Henri Poincaré, la Société Mathématique de France ont décidé de pré­sen­ter cette exposition.

Ayant quant à moi beau­coup tra­vaillé sur Galois et sur la pos­té­rité de ses tra­vaux, du point de vue de l'histoire des mathé­ma­tiques, il me sem­blait inté­res­sant de sai­sir cette occa­sion pour faire décou­vrir le per­son­nage de Galois au public, en le débar­ras­sant des cli­chés avec les­quels on le pré­sente sou­vent. Mettre la vie et le tra­vail de Galois en images per­met de faire com­prendre "en un coup d'œil" à quel point ce jeune homme et ses mathé­ma­tiques s'inscrivent dans leur époque, même si la fécon­dité de ces der­nières leur a conservé une actua­lité impor­tante jusqu'à aujourd'hui.

Concrètement, que va pré­sen­ter l'exposition au public ?

Galois est un jeune homme impli­qué dans les événe­ments de son temps (celui de la Révolution de Juillet), et dont les textes mathé­ma­tiques s'inscrivent à la fois dans leur époque et dans des époques pos­té­rieures, au fur et à mesure des uti­li­sa­tions que d'autres mathé­ma­ti­ciens en font. Au-delà de la figure du génie, ce sont donc les cir­cons­tances de la vie de Galois et de l'écriture de ses tra­vaux, mais aussi l'actualité sans cesse renou­ve­lée de son œuvre depuis presque 200 ans que pré­sente cette exposition.

Celle-ci retrace les événe­ments mar­quants de la vie de Galois : son enfance à Bourg-la-Reine et sa sco­la­rité au lycée Louis-le-Grand puis à l'Ecole pré­pa­ra­toire (future ENS), mais aussi son enga­ge­ment dans le mou­ve­ment répu­bli­cain et ses empri­son­ne­ments. Elle accorde égale­ment une part impor­tante aux mathé­ma­tiques de Galois, que ce soit pour mon­trer le contexte scien­ti­fique et ins­ti­tu­tion­nel dans lequel Galois tra­vaillait, ou pour expli­quer de manière simple ses tra­vaux sur la réso­lu­tion des équa­tions et cer­taines de leurs retom­bées, à tra­vers des textes expli­ca­tifs et des acti­vi­tés ludiques.

Vous êtes agré­gée de mathé­ma­tiques et doc­teur en his­toire. Pour vous, faudrait-il davan­tage lier les deux dis­ci­plines, et mul­ti­plier les mani­fes­ta­tions per­met­tant au public de mieux connaître les scien­ti­fiques les plus importants ?

L'attention des mathé­ma­tiques pour leur his­toire est très ancienne mais, aujourd'hui, les lieux et les occa­sions de ren­contre entre mathé­ma­ti­ciens et his­to­riens des mathé­ma­tiques sont fina­le­ment assez rares. Pourtant, l'histoire per­met aux mathé­ma­ti­ciens de retrou­ver des enjeux per­dus de vue dans l'élaboration des objets mathé­ma­tiques et de res­ti­tuer la com­plexité de l'élaboration des concepts et des théo­ries. Les mathé­ma­tiques contem­po­raines invitent quant à elles les his­to­riens à s'interroger sur les fac­teurs qui font qu'un résul­tat mathé­ma­tique per­dure dans la longue durée, les pro­ces­sus qui conduisent à une forme de sta­bi­li­sa­tion, mais aussi sur les réa­li­tés pra­tiques et concrètes de l'activité mathématique.

Les mani­fes­ta­tions consa­crées à un mathé­ma­ti­cien par­ti­cu­lier, comme celles orga­ni­sées autour du bicen­te­naire de Galois, offrent une bonne occa­sion de dia­logue, car les repré­sen­tants des deux dis­ci­plines se retrouvent autour d'un pro­jet com­mun : faire connaître au public un per­son­nage dont les uns et les autres s'accordent sur l'intérêt, tout en fai­sant par­ta­ger une vision plus acces­sible des mathé­ma­tiques. Cependant, ni les mathé­ma­tiques ni l'histoire des mathé­ma­tiques ne se limitent aux avan­cées intro­duites par des "grands hommes" : il y a bien d'autres thèmes que mathé­ma­ti­ciens et his­to­riens pour­raient explo­rer de concert.

L'école de son côté devrait-elle davan­tage déve­lop­per l'approche his­to­rique des sciences ?

La ques­tion de l'enseignement des sciences par l'histoire est sou­vent débat­tue. Parmi les argu­ments en sa faveur, on peut dire que l'histoire des sciences consti­tue un moyen de mettre en œuvre une approche plu­ri­dis­ci­pli­naire sur cer­tains pro­blèmes, qu'elle per­met aux élèves de mieux com­prendre la manière dont cer­tains concepts ont été élabo­rés, et qu'elle a une dimen­sion cultu­relle, en appor­tant des éléments de com­pré­hen­sion sur la façon dont les socié­tés du passé conce­vaient le monde.

L'introduction d'une pers­pec­tive his­to­rique dans l'enseignement est pra­ti­quée et défen­due depuis long­temps dans les IREM (Instituts de recherche sur l'enseignement des mathé­ma­tiques). Depuis quelques années, les pro­grammes et ins­truc­tions offi­cielles insistent sur l'intérêt de l'histoire des sciences pour l'enseignement de ces der­nières. Mais un déve­lop­pe­ment à large échelle d'une approche his­to­rique des sciences dans les classes ne peut se faire, à mon sens, que par un déve­lop­pe­ment de l'histoire des sciences dans la for­ma­tion ini­tiale et conti­nue des enseignants.


Sandra Ktourza

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