Caroline Ehrhardt : « Il faut favoriser les rencontres entre historiens et mathématiciens »

L’invité

La bibliothèque de l'Institut Henri Poincaré accueille depuis hier et jusqu'au 25 novembre une exposition sur Evariste Galois, dans le cadre de la célébration de son bicentenaire. Caroline Ehrhardt, agrégée de mathématiques et docteur en histoire, organisatrice de cette exposition, nous en présente le contenu et les enjeux.

Comment est née l’idée de monter cette exposition et pourquoi avez-vous accepté de la piloter ?

Cette idée d’exposition est issue des discussions à propos de l’organisation du bicentenaire de la naissance d’Evariste Galois. Il s’agissait, aux côtés du colloque, de décliner des événements s’adressant à un public plus large que celui des spécialistes des mathématiques et de leur histoire, afin que ce bicentenaire permette aussi de présenter au public une autre image des mathématiques que celle d’une discipline un peu ésotérique. C’est ce principe qui a conduit à organiser une après-midi grand public à l’Institut océanographique, et c’est la raison pour laquelle la Fondation Sciences mathématiques de Paris, l’Institut Henri Poincaré, la Société Mathématique de France ont décidé de présenter cette exposition.

Ayant quant à moi beaucoup travaillé sur Galois et sur la postérité de ses travaux, du point de vue de l’histoire des mathématiques, il me semblait intéressant de saisir cette occasion pour faire découvrir le personnage de Galois au public, en le débarrassant des clichés avec lesquels on le présente souvent. Mettre la vie et le travail de Galois en images permet de faire comprendre « en un coup d’œil » à quel point ce jeune homme et ses mathématiques s’inscrivent dans leur époque, même si la fécondité de ces dernières leur a conservé une actualité importante jusqu’à aujourd’hui.

Concrètement, que va présenter l’exposition au public ?

Galois est un jeune homme impliqué dans les événements de son temps (celui de la Révolution de Juillet), et dont les textes mathématiques s’inscrivent à la fois dans leur époque et dans des époques postérieures, au fur et à mesure des utilisations que d’autres mathématiciens en font. Au-delà de la figure du génie, ce sont donc les circonstances de la vie de Galois et de l’écriture de ses travaux, mais aussi l’actualité sans cesse renouvelée de son œuvre depuis presque 200 ans que présente cette exposition.

Celle-ci retrace les événements marquants de la vie de Galois : son enfance à Bourg-la-Reine et sa scolarité au lycée Louis-le-Grand puis à l’Ecole préparatoire (future ENS), mais aussi son engagement dans le mouvement républicain et ses emprisonnements. Elle accorde également une part importante aux mathématiques de Galois, que ce soit pour montrer le contexte scientifique et institutionnel dans lequel Galois travaillait, ou pour expliquer de manière simple ses travaux sur la résolution des équations et certaines de leurs retombées, à travers des textes explicatifs et des activités ludiques.

Vous êtes agrégée de mathématiques et docteur en histoire. Pour vous, faudrait-il davantage lier les deux disciplines, et multiplier les manifestations permettant au public de mieux connaître les scientifiques les plus importants ?

L’attention des mathématiques pour leur histoire est très ancienne mais, aujourd’hui, les lieux et les occasions de rencontre entre mathématiciens et historiens des mathématiques sont finalement assez rares. Pourtant, l’histoire permet aux mathématiciens de retrouver des enjeux perdus de vue dans l’élaboration des objets mathématiques et de restituer la complexité de l’élaboration des concepts et des théories. Les mathématiques contemporaines invitent quant à elles les historiens à s’interroger sur les facteurs qui font qu’un résultat mathématique perdure dans la longue durée, les processus qui conduisent à une forme de stabilisation, mais aussi sur les réalités pratiques et concrètes de l’activité mathématique.

Les manifestations consacrées à un mathématicien particulier, comme celles organisées autour du bicentenaire de Galois, offrent une bonne occasion de dialogue, car les représentants des deux disciplines se retrouvent autour d’un projet commun : faire connaître au public un personnage dont les uns et les autres s’accordent sur l’intérêt, tout en faisant partager une vision plus accessible des mathématiques. Cependant, ni les mathématiques ni l’histoire des mathématiques ne se limitent aux avancées introduites par des « grands hommes » : il y a bien d’autres thèmes que mathématiciens et historiens pourraient explorer de concert.

L’école de son côté devrait-elle davantage développer l’approche historique des sciences ?

La question de l’enseignement des sciences par l’histoire est souvent débattue. Parmi les arguments en sa faveur, on peut dire que l’histoire des sciences constitue un moyen de mettre en œuvre une approche pluridisciplinaire sur certains problèmes, qu’elle permet aux élèves de mieux comprendre la manière dont certains concepts ont été élaborés, et qu’elle a une dimension culturelle, en apportant des éléments de compréhension sur la façon dont les sociétés du passé concevaient le monde.

L’introduction d’une perspective historique dans l’enseignement est pratiquée et défendue depuis longtemps dans les IREM (Instituts de recherche sur l’enseignement des mathématiques). Depuis quelques années, les programmes et instructions officielles insistent sur l’intérêt de l’histoire des sciences pour l’enseignement de ces dernières. Mais un développement à large échelle d’une approche historique des sciences dans les classes ne peut se faire, à mon sens, que par un développement de l’histoire des sciences dans la formation initiale et continue des enseignants.

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