30.09.2011
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Profs nus : "j'ai prêté mon image pour défendre l'école"

Enseignants de l'Education natio­nale dans la région pari­sienne et membres du Collectif contre le dépouille­ment de l'école, ils ont posé dévê­tus sur un calen­drier — lar­ge­ment dif­fusé sur Internet — et rédigé un mani­feste contre "le dénue­ment de l'école". Entretien avec "Madame Avril", en réfé­rence au mois qu'elle illustre, prof de mathé­ma­tiques et membre du syn­di­cat SNES-FSU.

Pour quelle rai­son avez-vous décidé de poser nus sur un calen­drier ?

L'idée est née du ras-le-bol face aux condi­tions de tra­vail qui se dété­riorent, pour nous mais sur­tout pour les élèves, et aussi d'une bou­tade lan­cée en avril 2011 lors d'une réunion : nous nous sommes dit qu'avec les réformes appli­quées à l'Education natio­nale, nous étions vrai­ment "à poil". Au début, il n'y avait que deux ou trois volon­taires et fina­le­ment d'autres ont suivi. Nous tenions à ce que les cli­chés, pris par un pho­to­graphe ami, soient pudiques pour pou­voir conti­nuer à ensei­gner sans souci. Nous sommes pour la plu­part des ensei­gnants syn­di­qués. Notre objec­tif était de remo­bi­li­ser face au déses­poir en salles des profs, car beau­coup d'enseignants ne croient plus à la grève.

L'initiative a cho­qué Luc Chatel, ministre de l'Education natio­nale, qui estime que cela porte atteinte à l'image du pro­fes­seur. N'avez-vous pas été trop loin ?

Je pense que s'insurger était pour lui le moyen de ne pas répondre sur le fond. La forme le choque alors que nous avons vrai­ment été très atten­tifs à mon­trer de belles pho­tos qui ne heurtent pas, y com­pris nos propres parents. Nous croyons encore que l'école doit jouer son rôle d'ascenseur social alors que nos diri­geants s'en fichent de plus en plus. On a l'impression qu'ils se disent que les dif­fi­cul­tés vont sur­tout péna­li­ser les CSP (caté­go­ries socio­pro­fes­sion­nelles) "moins" et qu'après tout, les autres conti­nue­ront de s'en sor­tir. C'est très méprisant.

Cette forme d'action n'est-elle pas une façon de céder à la poli­tique spec­tacle, au risque de se détour­ner des ques­tions de fond ?

Effectivement, nous étions très conscients du fait que nous vivons dans une société de l'image. Mais nous avons rédigé un mani­feste ! Le calen­drier, c'est juste le visuel de notre texte qui a déjà été signé par plus de 26 000 per­sonnes. C'est aussi pour cette rai­son que nous ne vou­lons pas don­ner nos noms et répondre aux invi­ta­tions des télé­vi­sions, pour ne pas ris­quer de deve­nir des clowns. J'ai prêté mon image pour défendre l'école. Et puis ce mode d'action per­met de tou­cher plus lar­ge­ment, notam­ment les parents d'élèves. Pour une fois, ils se sentent proches de nous ! Quand on fait grève, beau­coup de gens ont l'impression d'un mou­ve­ment cor­po­ra­tiste. Je suis pas­sion­née par les maths et par mon métier mais dans les faits c'est ingé­rable. Pour prendre un exemple, on a beau­coup parlé de "l'accompagnement per­son­na­lisé", c'était très ven­deur. Mais sur le ter­rain, on se retrouve avec des classes de 30 élèves, ce qui n'a plus rien de "per­son­na­lisé", et on nous retire des heures d'aide indi­vi­dua­li­sée qui nous per­met­taient de tra­vailler en petits groupes.

Comment définiriez-vous la dégra­da­tion de vos condi­tions de travail ?

Dans mon lycée, nous avons de plus en plus d'élèves, jusqu'à 35 par classe, dont beau­coup sont en dif­fi­cul­tés. Et on nous demande de faire tou­jours plus, notam­ment de l'aide à l'orientation alors que je n'y suis pas for­mée, de sur­veiller leurs devoirs en dehors des cours, de récu­pé­rer les attes­ta­tions d'assurance. Le rôle de prof prin­ci­pal est de plus en plus mul­ti­tâche, sauf qu'on ne peut pas se démul­ti­plier. Quant aux pro­grammes sco­laires, ils sont élabo­rés en dépit du bon sens... Dans le cadre de la réforme, on a reçu les pro­grammes de seconde avant même de savoir ce qu'on ensei­gne­rait en pre­mière et en ter­mi­nale. Je suis déso­lée mais j'ai besoin de recul pour ensei­gner. En série STI (sciences et tech­no­lo­gies indus­trielles), on demande à des profs de phy­sique appli­quée de faire de la chi­mie : ils n'en ont pas fait depuis la ter­mi­nale ! Enseigner ça ne s'improvise pas. Les sta­giaires ont direc­te­ment 18h de cours et ils ont les plus grandes dif­fi­cul­tés à s'en sor­tir. Lorsque j'étais sta­giaire, j'avais 6h de cours et je pou­vais réflé­chir à la pra­tique de mon métier. Résultat : j'ai été plus vite opérationnelle.

Comment vos élèves per­çoivent votre action ? L'avez-vous reven­di­quée devant eux et vos collègues ?

Devant les col­lègues oui, mais pas devant les élèves. Si cer­tains membres du col­lec­tif ont eu des remarques, ils ont pro­posé d'en par­ler à la fin du cours. Pour ma part, je n'ai eu aucun com­men­taire, ni de retour néga­tif des parents d'élèves. Quant aux col­lègues, cer­tains trou­vaient que c'était une idée idiote mais beau­coup en sont reve­nus, com­pre­nant que c'est un acte poli­tique contre le dénue­ment de l'école.

Charles Centofanti


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