21.09.2011
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Ismaël Ferroukhi : dans "Les hommes libres", je rends hommage aux "invisibles" résistants

A l'occasion de la sor­tie cette semaine sur les écrans de son film "Les hommes libres", Ismaël Ferroukhi, le réa­li­sa­teur, nous accorde un entre­tien exclu­sif. Son film, fic­tion pre­nante (1), est avant tout his­to­rique, et il nous explique qu'il com­prend aussi un mes­sage de paix.

Comment est née l'idée de ce film ?

Dans un pre­mier temps, j'ai lu un article dans Le Nouvel Observateur où j'ai appris que la Mosquée de Paris avait pro­tégé des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. J'ai voulu en savoir plus, et là je découvre tout un uni­vers ouvrier, une immi­gra­tion nord-africaine arri­vée dans les années 30 à Paris et le per­son­nage de Si Kaddour Ben Ghabrit, le rec­teur de la Mosquée de Paris. J'ai contacté Benjamin Stora et Pascal Le Pautremat, deux grands spé­cia­listes du sujet. Ils m'ont conseillé pour le film. J'ai égale­ment beau­coup lu et je me suis docu­menté pour pou­voir retrou­ver et recréer l'atmosphère des années 40.

Votre film raconte com­ment Si Kaddour Ben Ghabrit a pro­tégé des Juifs durant l'Occupation et leur a donné de faux papiers, en les fai­sant pas­ser pour musul­mans. Il raconte en par­ti­cu­lier com­ment il a sauvé Salim Halali, grand chan­teur d'origine algé­rienne, en réa­lité juif. Bien qu'étant une fic­tion, votre film est-il tota­le­ment conforme à l'Histoire ?

Oui, tout est exact, y com­pris le fait que pour sau­ver Salim, le rec­teur ait fait gra­ver le nom du père décédé de Salim sur une tombe dans un carré musul­man. Mais il est vrai que tenir l'équilibre entre fic­tion et rigueur his­to­rique n'est pas évident. Je crois que nous y sommes arrivés !

Au fil du film, la Mosquée de Paris appa­raît de plus en plus cer­née et sur­veillée par les Allemands, et l'on se demande com­ment Si Kaddour Ben Ghabrit va réus­sir à s'en sor­tir. Ces faits sont-ils égale­ment authentiques ?

A un moment dans le film, le major alle­mand qui lit à Si Kaddour Ben Ghabrit un docu­ment énumé­rant les soup­çons qui pèsent sur la Mosquée de Paris est authen­tique, c'est le texte exact du docu­ment his­to­rique qui est lu ici. Le pre­mier plan du film aussi est très impor­tant : on y voit des Nord-Africains dans la rue, dans la misère abso­lue, sans repères, c'étaient leurs réelles condi­tions de vie à l'époque. Ces hommes, que Benjamin Stora appelle les "invi­sibles" (2) ont été tota­le­ment effa­cés de l'histoire. Je vou­lais leur rendre hommage.


Certains d'entre eux –pas tous, votre film montre aussi que d'autres ont choisi la col­la­bo­ra­tion– ont été des résis­tants, comme on le voit au tra­vers des per­son­nages de Younès, de son cou­sin, de Leila...

Oui, au départ, ce sont des ouvriers arri­vés d'Algérie dans les années 30, qui ne savent ni lire, ni écrire. Ils se syn­diquent, apprennent à lire et à écrire par le biais des syn­di­cats, à reven­di­quer leurs droits. La guerre arrive, ils poli­tisent leurs reven­di­ca­tions, et ils veulent libé­rer leur pays. Ils veulent exis­ter, ils veulent avoir des droits, un sta­tut. Certains se joignent aux résis­tants, ils les sou­tiennent et attendent en retour leur sou­tien futur dans leur com­bat pour l'indépendance. Je vou­lais mon­trer com­ment ces hommes-là sont deve­nus des hommes libres, des com­bat­tants de la liberté.

Vous mon­trez que la Mosquée de Paris a abrité des résis­tants, en par­ti­cu­lier des com­mu­nistes durant l'Occupation, et en même temps, Si Kaddour Ben Ghabrit entre­te­nait d'excellentes rela­tions avec les Allemands. C'était un per­son­nage quand même très ambigu...

Oui, c'est vrai Si Kaddour Ben Ghabrit rece­vait les Allemands, était très appré­cié par eux, tra­vaillait avec Vichy, et il faut savoir qu'entre 40 et 42, il y a eu plus de 400 000 visites d'Allemands à la mos­quée. Il les accueillait à bras ouverts, entre­te­nait des rela­tions ami­cales avec le major Von Ratibor, mais c'était pour mieux pou­voir cacher ceux qu'il pro­té­geait. C'était un homme très com­plexe, un homme de foi, de culture et un fin diplo­mate. J'ai ren­con­tré sa fille, elle m'a parlé de son père, de sa force spi­ri­tuelle, et en voyant le film, elle m'a dit qu'elle l'avait reconnu.

Au-delà de l'aspect his­to­rique, votre film ne contient-il pas un mes­sage de paix ? Salim, qui chante mer­veilleu­se­ment en arabe, est juif, et Younès, son ami, qui est musul­man, est pris à un moment pour un Juif par les Allemands...

Il y avait une proxi­mité incroyable entre Juifs et Musulmans, ils avaient la même culture. On est d'ailleurs tou­jours très proches, et cette culture com­mune conti­nue à exis­ter. Aujourd'hui, Pinhas Cohen, grand chan­teur maro­cain, est en quelque sorte un Salim Halali contem­po­rain. C'est d'ailleurs lui qui prête sa voix à Salim dans mon film.


Sandra Ktourza

 

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