01.09.2011
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Nadine Labaki : "Si le film est projeté en classe, j'aurai atteint mon but"

Dans le film "Et main­te­nant, on va où ?", un groupe de femmes liba­naises que la reli­gion oppose unissent leurs efforts pour pré­ser­ver leurs maris et leurs fils d'un conflit absurde. Alors que la guerre fait rage dans le reste du pays, elles vont déployer des tré­sors d'inventivité pour détour­ner l'attention des hommes de leur vil­lage. Nous avons ren­con­tré la réa­li­sa­trice, Nadine Labaki.

L'affiche du film

Site offi­ciel :
www.etmaintenantonvaou-lefilm.com

Pourquoi avez-vous choisi le thème de l'intolérance reli­gieuse pour votre deuxième long-métrage ?

C'est quelque chose qu'on vit quo­ti­dien­ne­ment au Liban, qui est un pays mul­ti­con­fes­sion­nel. On est capables de vivre en paix pen­dant plu­sieurs années, mais il suf­fit d'une étin­celle pour que la situa­tion dégé­nère en guerre civile. C'est arrivé en 2008, j'ai alors assisté à une véri­table guerre de rues, où des voi­sins qui vivaient en bonne entente depuis des années sont sou­dain deve­nus des enne­mis. A l'époque, j'étais enceinte, et je me suis demandé : "Jusqu'où est-ce que je serais prête à aller pour pro­té­ger mon enfant de cette absur­dité ?" Ce nou­veau sen­ti­ment, l'instinct mater­nel, m'a poussé à écrire l'histoire d'une femme qui va tout faire pour empê­cher son fils de prendre les armes. Puis l'histoire s'est déve­lop­pée, pour deve­nir celle d'un vil­lage où les femmes vont tout faire pour empê­cher leurs hommes de se battre.

Le film dépeint des évène­ments tra­giques, et aborde de front les thèmes de la vio­lence et de la mort — mais il est aussi très drôle, les stra­ta­gèmes des femmes sont hila­rants ! Qu'est-ce qui vous a poussé à mélan­ger drame et comédie ?

Il y a plu­sieurs rai­sons. J'ai eu envie de tour­ner en déri­sion les rai­sons pour les­quelles on fait la guerre. Et puis, j'ai vu des femmes autour de moi qui ont perdu leurs enfants d'une façon ter­rible, atroce, et qui ont pour­tant gardé le sens de l'humour... J'ai aussi voulu leur rendre hom­mage. Mais cela vient égale­ment de ma com­pli­cité avec mes deux co-scénaristes : nous nous amu­sons ensemble, nous aimons tous les dia­logues drôles. Je ne me crois pas capable d'écrire un drame !

Pourquoi avoir situé l'action dans un petit vil­lage, isolé du reste du pays ?

Je vou­lais don­ner l'impression d'être cloî­tré, isolé, pour mieux mon­trer com­ment le monde exté­rieur influence nos vies, qu'on le veuille ou non. Comme ces Libanais qui ont vécu ensemble en paix pen­dant des années, mais qui en 2008 sont sou­dain deve­nus des enne­mis juste parce qu'ils appar­te­naient à deux par­tis dif­fé­rents. C'est la même influence de l'extérieur sur l'intérieur.

Alors que votre his­toire se déroule visi­ble­ment au Liban, pour­quoi le nom du pays n'est-il jamais mentionné ?

J'ai voulu don­ner à mon film une dimen­sion uni­ver­selle. Il parle d'un affron­te­ment entre chré­tiens et musul­mans, mais ça aurait aussi bien pu être entre noirs et blancs, entre deux équipes de foot­ball ou deux voi­sins... C'est pour cette rai­son que je ne vou­lais pas le relier à des faits réels, à une situa­tion géo­po­li­tique particulière.

Le film est-il basé sur des faits réels ?

Non, tout est inventé. J'aurais pu l'appeler "uto­pie", ce vil­lage. C'est sans doute uto­pique d'attendre des auto­ri­tés reli­gieuses qu'elles agissent ensemble en com­bat­tants de la paix, comme l'imam et le prêtre du vil­lage. Ca ne se passe pas comme ça dans la vie.

Pensez-vous que ce soit dans la nature des femmes de pro­té­ger, et dans la nature des hommes de s'entretuer ?

Je pense que c'est plus facile pour des hommes de s'entretuer. C'est très rare, par exemple, de voir deux femmes se bagar­rer. Ca devient tout de suite un évène­ment, alors que ça ne sur­prend pas quand il s'agit de deux hommes. Autrefois, c'est l'homme qui allait chas­ser, qui se bat­tait contre les autres pour pro­té­ger son ter­ri­toire... tan­dis que la femme s'occupait des enfants. Donc c'est peut-être bien dans leur nature. C'est en tout cas mon impression.

Si votre film était pro­jeté en classe, par exemple dans le cadre des cours d'histoire ou d'ECJS, auriez-vous un mes­sage à par­ta­ger avec les élèves ?

Je pense que le film parle de lui-même. Mais ça me ferait énor­mé­ment plai­sir que le film soit pro­jeté dans ce cadre-là, parce que j'aurai alors atteint mon but. C'est pour ça que j'ai eu envie d'écrire ce film : pour qu'il ait un impact, pour que ça puisse chan­ger la vie de quelqu'un... Pour ame­ner les gens à se deman­der com­ment faire de ce monde, un monde meilleur. Bien sûr, c'est uto­pique ce que je dis. Mais on fait tou­jours un film avec l'intention de chan­ger le monde.

Quentin Duverger


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