06.06.2011
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Un professeur dresse son autoportrait "en territoire difficile"

Agrégé de lettres, pro­fes­seur et écri­vain, Aymeric Patricot retrace dans son auto­por­trait son expé­rience au sein de col­lèges dif­fi­ciles. D'une admi­ra­tion pro­fonde pour les pro­fes­seurs qu'il a ren­con­trés, il rend compte du faible niveau des élèves et de la vio­lence quotidienne.

La lit­té­ra­ture et l'écriture font par­tie intrin­sèque de la vie d'Aymeric Patricot. A tel point qu'après un bac C (scien­ti­fique), une année de  classe pré­pa­ra­toire et le diplôme d'HEC obtenu, il pour­suit ses études, cette fois à l'université, pour « bouf­fer de la culture ». « J'ai tou­jours été un bon élève et un gros bos­seur, mais je ne savais pas trop quoi faire. J'ai fini par com­prendre que la lit­té­ra­ture était ma pas­sion, et que je vou­lais m'y consa­crer ». Après 18 mois de CSN (aujourd'hui Volontariat du Service National à l'Etranger), comme atta­ché cultu­rel à l'ambassade du Japon, où il se plonge dans la culture japo­naise qu'il appré­cie par­ti­cu­liè­re­ment, il reprend des études lit­té­raires et passe l'agrégation de lettres en 2003. Dès la ren­trée de sep­tembre, il est alors envoyé comme rem­pla­çant dans dif­fé­rents col­lèges de Seine-Saint-Denis. Il y découvre un cadre et une ambiance tota­le­ment incon­nus de lui jusqu'alors, faits de vio­lences quo­ti­diennes, de classes ingé­rables et de pro­fes­seurs aban­don­nés par leur hié­rar­chie. Une expé­rience éprou­vante qu'il retrace en toute sin­cé­rité dans son der­nier ouvrage (1), « Autoportrait du pro­fes­seur en ter­ri­toire dif­fi­cile », publié aux éditions Gallimard.


Aymeric Patricot en 5 dates

1975 : Naissance au Havre
1994 : Entrée à HEC
2000 : CNS comme atta­ché cultu­rel à l'ambassade de Tokyo
2003 : Agrégation de lettres
2011 : Publication de son troi­sième ouvrage « Autoportrait du pro­fes­seur en ter­ri­toire difficile ».

Des pro­fes­seurs tota­le­ment « lâchés par l'Éducation Nationale »

« C'est un coup de gueule suite à mon expé­rience pen­dant trois ans dans ces col­lèges dits "dif­fi­ciles" », explique-t-il. Et ce qui le met par­ti­cu­liè­re­ment en colère, c'est la souf­france des pro­fes­seurs et sur­tout l'absence totale de sou­tien de leur hié­rar­chie lorsque sur­git un conflit entre un élève et un prof. Et de citer dans son ouvrage l'exemple d'un vieux pro­fes­seur, sévère mais aimé de ses élèves, l'exemple même d'une car­rière exem­plaire, qui se ter­mine d'un coup, le jour où un élève l'accuse à tort de racisme, et qui se voit ren­voyé et tota­le­ment oublié, devant cuver sa honte après 30 ans de vie offerte à l'enseignement. « Victime d'une cabale, il a été com­plè­te­ment lâché par l'Éducation Nationale ».
Voilà ce qui révolte Aymeric Patricot, qui, à tra­vers son ouvrage et son hom­mage aux pro­fes­seurs, relève la dif­fi­culté d'enseigner aujourd'hui à des élèves par­fois vio­lents, sou­vent ingé­rables et d'un niveau extrê­me­ment faible. « Il y a un déni col­lec­tif, de la part des gou­ver­ne­ments, des for­ma­teurs et même des médias, sur la situa­tion dans cer­tains col­lèges, sous cou­vert de ne pas faire d'amalgames ». Conséquence, les pro­fes­seurs sont lâchés et vivent au quo­ti­dien avec une pres­sion et un stress ter­ribles. Aymeric Patricot recon­naît d'ailleurs sans fausse pudeur qu'il n'aurait pu pour­suivre plus long­temps dans ces col­lèges, et qu'il a pré­féré, une fois sa titu­la­ri­sa­tion obte­nue, par­tir dans un lycée.

La misère cultu­relle est sous-estimée

Les constats de cette expé­rience lui amènent aussi quelques réponses. « On se retrouve face à des col­lé­giens qui n'ont pas le niveau, qui maî­trisent par­fois mal la langue et ne com­prennent pas les textes qu'on leur lit. Ce n'est pas en niant ce pro­blème, sous cou­vert de tom­ber dans la stig­ma­ti­sa­tion, qu'on les fera avan­cer et qu'on les aidera ». A tra­vers son expé­rience, Aymeric Patricot ren­voie dos-à-dos les gou­ver­ne­ments qui n'ont pas su mesu­rer l'ampleur de la tâche et don­ner les moyens d'y arri­ver. « Les élèves en dif­fi­culté devraient béné­fi­cier d'un suivi plus spé­ci­fique, entre eux, encore une fois, pas pour les stig­ma­ti­ser mais pour les aider à se mettre à niveau », et de conclure que la misère cultu­relle au col­lège est sous-estimée.
Grand lec­teur, il aime les clas­siques qu'il fait décou­vrir avec bon­heur à ses élèves : « Les fables de la Fontaine et Molière fonc­tionnent admi­ra­ble­ment bien en classe ». Il aime aussi la lit­té­ra­ture contem­po­raine, et n'hésite pas à faire lire quelques extraits de James Ellroy en classe. Egalement adepte des dic­tées, il s'émerveille encore de l'accueil réservé par ses élèves : « c'est un exer­cice ludique, ce n'est pas noté, on s'entraîne, on cor­rige ensemble au tableau, et les élèves y prennent plai­sir car ils ont tout à fait conscience que c'est un han­di­cap pour eux ».
Aymeric Patricot reste très atta­ché à son métier. « J'aime ensei­gner et trans­mettre mon goût pour la lit­té­ra­ture ». Et l'écriture dans tout ça ? Il a obtenu, à sa demande, un poste à mi-temps dans un lycée de la région pari­sienne, ce qui lui per­met de consa­crer ses après-midis à l'écriture dans les cafés pari­siens. « Un endroit idéal pour gla­ner des idées ou lais­ser libre court à mon ima­gi­na­tion ».

Bérengère de Portzamparc

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Note(s) :
  • (1) Son premier roman, Azima la rouge, a été publié en 2006 chez Flammarion et son second roman, Suicide Girls chez Léo Scheer en 2010.

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