18.03.2011
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Eric Debarbieux : il faut une prévention précoce du harcèlement, avant qu'il ne soit trop tard

Le spé­cia­liste de la vio­lence à l'école Eric Debarbieux a été chargé lundi d'un rap­port sur le har­cè­le­ment sco­laire, qu'il devra remettre au ministre de l'Education Luc Chatel fin mars. Il sera ensuite débattu par la com­mu­nauté éduca­tive. Interview.

©drfp/odilejacob

Vous avez été chargé d'un rap­port sur le har­cè­le­ment sco­laire, pour­quoi avoir accepté cette mis­sion et quels en sont les objectifs ?

En réa­lité ma lettre de mis­sion date de jan­vier, j'ai sim­ple­ment réaf­firmé lundi mon impli­ca­tion lorsque nous avons reçu les signa­taires de la lettre ouverte fai­sant état du har­cè­le­ment sco­laire. Le tra­vail a déjà com­mencé. J'ai conduit les Etats géné­raux de la sécu­rité à l'école, j'avais accepté à plu­sieurs condi­tions, dont une capi­tale : conti­nuer à tra­vailler sur ce qui pour moi est essen­tiel, c'est-à-dire pas uni­que­ment la ques­tion de sécu­ri­sa­tion maté­rielle des établis­se­ments.
Depuis un an, notre comité scien­ti­fique a contri­bué à for­mer des for­ma­teurs, à tra­vailler sur les règle­ments sco­laires et à mon­trer à quel point la réflexion pou­vait avan­cer. Ce qui nous a sem­blé impor­tant, c'est de se concen­trer non pas sur le fait divers, qui nous oblige à réagir vite, mais sur l'essentiel de ce qu'est la vio­lence à l'école, c'est-à-dire une suite de petites vio­lences, que j'appelle « micro vio­lences répé­ti­tives ». Il s'agit de har­cè­le­ment, d'intimidation, les anglo-saxons parlent de « school bul­lying » (1), cela concerne un nombre d'élèves non négli­geable, entre 10 et 15%. C'est un pro­blème qu'il faut abso­lu­ment trai­ter, car il est trop négligé en France.

Il s'agit bien  des phé­no­mènes de « souffre-douleur », de « bouc émis­saire » et bri­mades poin­tés du doigt dans la lettre ouverte sur le har­cè­le­ment scolaire ?

En effet, et dans les fiches du conseil scien­ti­fique rédi­gées l'an der­nier, nous disions déjà clai­re­ment qu'il fal­lait y tra­vailler. C'est la pre­mière fois en France que des poli­tiques publiques, des pro­grammes d'actions sont lan­cées contre ce phé­no­mène, si impor­tant. On en connaît mal­heu­reu­se­ment les consé­quences, en termes de décro­chage sco­laire, perte d'image de soi, dépres­sion, voire ten­ta­tives de sui­cides ulté­rieures. Ce phé­no­mène de vio­lence ordi­naire est dif­fé­rent de types de vio­lences beau­coup plus mar­quées, d'intrusions, clai­re­ment délin­quantes, qui néces­sitent égale­ment des trai­te­ments. Si le har­cè­le­ment n'est pas toute la vio­lence, il repré­sente une grande par­tie du pro­blème de la vio­lence, donc il faut s'y attaquer.

En tant que pré­sident de l'Observatoire inter­na­tio­nal de la vio­lence sco­laire, quel bilan dressez-vous ? Quelle est la réa­lité du har­cè­le­ment en France ?

Le har­cè­le­ment est en train de chan­ger de forme avec l'arrivée des nou­velles tech­no­lo­gies. Et en par­ti­cu­lier, ce qui inquiète en France et ailleurs, c'est le déve­lop­pe­ment du har­cè­le­ment par Facebook, par Twitter, par SMS... ce qui fait qu'il n'y a plus de claire sépa­ra­tion entre le har­cè­le­ment sco­laire et le har­cè­le­ment en dehors de l'école. Il peut y avoir un har­cè­le­ment qui démarre dans la cour de récréa­tion, où les élèves com­mencent à s'injurier... jusqu'à rece­voir à 2h du matin une rafale de 10 mes­sages sur Facebook qui traitent de tous les noms. Cela abo­lit la dis­tinc­tion entre har­cè­le­ment sco­laire et extra­s­co­laire. Ça veut dire que ce pro­blème ne se limite pas à la mobi­li­sa­tion de l'école seule.
Bien sûr, le tra­vail que nous menons actuel­le­ment est axé sur l'école : je ren­contre des syn­di­ca­listes, des ensei­gnants, des for­ma­teurs, et aussi beau­coup des parents d'élèves. Et des élèves qui sont har­ce­lés, vic­times, nous contactent et nous racontent le cal­vaire qu'ils vivent. J'ai accepté cette mis­sion pour ces enfants.

Quelles sont les solu­tions et actions pour y faire face ?

Je réa­lise actuel­le­ment un rap­port qui paraî­tra fin  mars. Avec l'Unicef, l'Observatoire de la vio­lence à l'école et 8 équipes d'universités en France, une enquête a été menée auprès de 13.000 élèves du cycle 3 (CE2, CM1, CM2) sur ces pro­blèmes de har­cè­le­ment... Ce sera un échan­tillon très solide. De même une enquête de vic­ti­ma­tion menée auprès de 18.000 col­lé­giens est en cours. Nous pour­rons alors asseoir l'action sur ces chiffres incon­tes­tables, et faire le point sur l'ampleur du phé­no­mène. Je ne vais pas dévoi­ler ces actions avant la confé­rence de presse pré­vue fin mars.

Sans dévoi­ler les futures actions du gou­ver­ne­ment, quels sont les grands axes de tra­vail pour enrayer ce harcèlement ?

La pre­mière chose essen­tielle, c'est de recon­naître le phé­no­mène. En Angleterre par exemple, à la fin des années 80, quand Lord Elton à la chambre des lords a fait un rap­port sur le « school bul­lying », cela avait été un véri­table choc. Il avait mon­tré à quel point les adultes trou­vaient tout à fait nor­mal ce qui se pas­sait, car ils n'étaient pas conscients de la répé­ti­tion.  Si j'ai accepté cette mis­sion, c'est pour mettre tout mon poids sur le pro­blème de pré­ven­tion. Car lut­ter contre ce type de phé­no­mène, on le sent bien, n'est pas uni­que­ment une affaire de police, ou de sur­veillance. Il faut accep­ter que le phé­no­mène existe, afin qu'il soit pré­venu très tôt. Car c'est trop tard quand les enfants font état de har­cè­le­ment très dur, de sadisme... Une pré­ven­tion pré­coce par rap­port à ce type de « faits cumu­lés », ne veut pas dire que je pré­co­nise le fichage des enfants har­ce­leurs ou le nom des établis­se­ments qui connaissent ces pro­blèmes. Actuellement en France, on a enterré le débat sur la pré­ven­tion pré­coce, sous des que­relles idéo­lo­giques stu­pides. Il faut tra­vailler ensemble, au sein des établis­se­ments, pour le droit des enfants.

Outre le tra­vail mené par l'Education natio­nale, à quels autres niveaux peut-on appor­ter des solutions ?

Depuis l'autonomie des uni­ver­si­tés, les pré­si­dents pour­ront pro­po­ser de vraies for­ma­tions au niveau de la for­ma­tion ini­tiale, pour les ensei­gnants. Coté médias, Facebook qui est main­te­nant un des vec­teurs les plus dan­ge­reux du har­cè­le­ment, pour­rait s'engager. Trouver des pos­si­bi­li­tés de contrôle, sans être dans la cen­sure la plus bête. Car il ne faut pas remettre en ques­tion des outils fabu­leux qui per­mettent aux jeunes d'avoir de vrais réseaux sociaux ! Pour lut­ter contre le har­cè­le­ment, il fau­dra uti­li­ser les réseaux pour faire pas­ser les mes­sages. C'est la vie des jeunes, c'est leur réa­lité et c'est aussi la nôtre !
Nous essayons d'ailleurs de voir com­ment mobi­li­ser les jeunes, c'est extrê­me­ment impor­tant. En Pologne, ils ont mené une action intel­li­gente. Leur pro­gramme a été pen­dant 5 ans de faire alliance avec tous les grands groupes de presse : 9.000 articles ont été publiés. Ensuite, il y a eu le lan­ce­ment d'un concours auprès des écoles, pour savoir quel était leur pro­jet de lutte. Les élèves eux-mêmes se sont empa­rés du pro­jet, avec l'aide des parents, ensei­gnants... ensuite les actions ont été finan­cées, par de grands groupes. On peut essayer de créer un petit cercle ver­tueux ! C'est évidem­ment de l'utopie, mais peut-on avan­cer sans utopie ?


Elise Pierre

Note(s) :
  • (1) Bullying est un concept répandu dans les pays anglo-saxons. Il se base sur le mot

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Vos réactions :

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als
le 18 mars 2011

Qu'en est-il du har­cè­le­ment des adultes (ensei­gnants et autres per­son­nels) envers les élèves? celui là existe aussi et ne doit pas être négligé.

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P.K.
le 18 mars 2011

L'institution va ENFIN s'intéresser au har­cè­le­ment. Ma fille a subi ce trau­ma­tisme en classe de 3e (jalou­sie d'autres élèves envers la fille de prin­ci­pal du col­lège voi­sin ?). Elle vit en hôpi­tal psy­chia­trique depuis plus de 3 ans (elle a 22 ans). J'ai évoqué le har­cè­le­ment avec cer­tains "hauts" per­son­nages du rec­to­rat (IPR, ...) Réponse : il ne s'agit que de "bizu­tage", ou bien de "rite de passage"...Le rec­teur (une femme) a su m'écouter. Mais le pro­blème reste occulté.
P.K.

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dangri
le 19 mars 2011

au sujet du har­cè­le­ment voir l'excellent livre des Editions Fabert col­lec­tion Penser le monde de l'enfant : "Harcèlement et bri­mades entre élèves" de JP Bellon et B. Gardette.
Seuls 2% des élèves har­ce­lés en parlent à leurs profs. Ceci a lieu dans notre dos, ves­tiaires, cou­loirs, dépla­ce­ments.
Un lieu de refuge : le CDI.
Certains vont jusqu'à espé­rer de redou­bler pour ne plus être avec leurs tor­tion­naires.
"Le har­cè­le­ment sco­laire caché aux yeux des adultes ne peut exis­ter que s'il est visible aux yeux des pairs ". C'est en agis­sant sur ces der­niers que l'action éduca­tive sera effi­cace (le har­ce­leur sera isolé). Agir sur le har­ce­leur, bien qu'évident et néces­saire, uni­que­ment sur lui, cela ne fera qu'empirer le problème....

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giotto
le 22 mars 2011

Quelle souf­france, agra­vée par le SILENCE des pro­fes­seurs, de la Direction, des élèves les plus faibles qui ferment les yeux et pré­fèrent res­ter GROUPÉS face à un souffre– dou­leur, une tête de turc que l'on prend (pas au hasard) pour sa dif­fé­rence, qu'elle soit intel­lec­tuelle, phy­sique, reli­gieuse, morale...
Il est plus facile pour une Direction d'école d'éjecter le "per­tur­ba­teur" que de s'attaquer au Groupe, qui par jalou­sie, orgueil, supé­rio­rité, fait la LOI dans la classe.
L'ignorance, la non-reconnaissance de la vérité, le rejet du groupe, la moque­rie, NE SONT PAS DU BIZUTAGE per­ma­nent, mais bien DU HARCELEMENT qui est des­truc­teur, voir pousse ces jeunes au sui­cide.
ARRRÊTONS LE MASSACRE ! LE HARCÈLEMENT DEVRAIT ETRE GRAVEMENT PUNI, DÉNONCÉ qu'il soit pro­vo­qué par n'importe quelle dif­fé­rence : enfant pré­coce, enfant noir, enfant tri­so­mique, enfant juif, chré­tien, musul­man (je dis enfant, mais c'est tout au long de sa vie, de sa sco­la­rité, mater­nelle, pri­maire, secon­daire, supé­rieur).
Monsieur Debarbieux, MERCI pour votre tra­vail et votre soutien

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gene
le 29 mars 2011

Réagissez et vite. Mon fils a dû chan­ger d'établissement car rien n'a été fait pour l'aider par les adultes réfé­rents de son col­lège, il a même été dit par la CPE que c'était lui le pro­blème : trop intel­lec­tuel, trop gen­til et j'en passe... Il n'a plus confiance en lui, ne croit plus les adultes capables de l'aider, il ne sait plus com­ment réagir face aux autres et se replie sur lui même. L'école est deve­nue sa souf­france. Pourtant c'est un très bon élève, un enfant à "haut poten­tiel". Aujourd'hui, il s'éteint. Je suis très en colère devant cet état de fait. Lui l'enfant sage et gen­til condamné à aller chez le pédopsychiatre !!!!

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mathieu
le 29 mars 2011

Pendant la par­tie de ma sco­la­rité dont je me sou­viens avec pré­ci­sion, soit de 1970 à 1976, j'ai été vic­time d'insultes et d'agressions au quo­ti­dien. Dès l'âge de 13 ans je savais que j'étais attiré par les gar­çons (j'étais gay sans le savoir), je suis devenu le souffre-douleurs de mes "cama­rades" de classes. Dans l'indifférence totale des profs. J'habitais une petite ville de pro­vince dans l'Est de la France. L'école était un enfer, j'ai fait des fugues et j'étais tout le temps absent, per­sonne ne m'a aidé et n'a essayé de com­prendre. J'ai dû quit­ter l'école à 16 ans. J'imagine donc que les choses ne se sont pas arran­gées vu tout ce qu'on entend. Combien d'enfants mal­heu­reux qui auront de graves dif­fi­cul­tés pour se construire vont encore faire les frais de l'indifférence géné­rale ? Je garde un très mau­vais sou­ve­nir de mes profs, j'ai souf­fert de leur aveuglement.

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gernez stories
le 1 avril 2011

Lien sur mon blog de classe vers votre inter­view.
fran­çoise Grave

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Nelly
le 2 avril 2011

Quelqu'un connaît-il un livre d'Eric Debarbieux consa­cré au à har­cè­le­ment à l'école? Je n'en ai pas trouvé.

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maryse as
le 2 juin 2011

j'ai lu le rap­port de mon­sieur Debarbieux une fois de plus on ne parle du tra­vail effec­tué par les assis­tants de ser­vice social dans les établis­se­ments sur cette thé­ma­tique. Les méde­cins sco­laires ne sont pas plus pré­sents que nous et d'ailleurs ne rem­plissent pra­ti­que­ment plus de mis­sions de pré­ven­tion faute de temps et de sec­teur impor­tant. Il ne s'agit pas de défendre une coor­po­ra­tion sim­ple­ment de recon­naitre le tra­vail effec­tué sur­tout en matière d'oppression, de dis­cri­mi­na­tion , de vio­lences et autres auprès des élèves. Les actions de pré­ven­tion et d'information avec le peu de temps qui nous est donné sont réa­li­sées. Être cités comme réfé­rents d'écoute et de for­ma­tion auprès des équipes éduca­tives enfants parents me semblent une reven­di­ca­tion juste. Si quelqu'un peut me trans­mettre un lien vers le rédac­teur du rap­port je suis pre­neur. merci Maryse as

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ki
le 22 juin 2011

Le drame de Florensac et l'évocation du cyber-harcèlement sont par­fois reliés.

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gitanina
le 30 septembre 2011

N'oubliez cepen­dant pas le rôle des parents dans tout ça. C'est aussi à la mai­son qu'il faut réagir et apprendre la tolé­rance et le respect.

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clara
le 14 décembre 2011

Je suis sen­si­bi­li­sée aux pro­blèmes de vio­lence que ce soit à l'école ou dans tout espace col­lec­tif depuis de nom­breuses années; lors d'un stage de "lec­tures citoyennes", je me suis aper­çue avec tris­tesse que sur 16 sta­giaires, nous étions seule­ment 2 à choi­sir de pré­sen­ter un livre de pho­tos mon­trant des enfants ou des jeunes en situa­tion de pro­blèmes :visages tristes, habits en loques, seuls affron­tant un groupe agres­sif, etc...
Nos col­lègues allé­guant que c'était trop triste ou trop tôt pour nos élèves, qui étaient en fait du même âge que ceux et celles des pho­tos.
C'est comme si nier la réa­lité pou­vait solu­tion­ner les pro­blèmes vécus par nos élèves.
Dans mes classes, où les situa­tions dif­fi­ciles sont dis­cu­tées régu­liè­re­ment, des conseillers péda­go­giques en visite ont dit "res­pi­rer un air de res­pect mutuel inha­bi­tuel" entre des élèves. Je sol­li­cite les opi­nions , les réac­tions des élèves.Ils sont encou­ra­gés, même pous­sées à être réactifs/ves
Je veux sim­ple­ment dire que le res­pect entre enfants ou entre ados est vrai­ment un pro­blème d'adultes res­pon­sables.
Clara.

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