Eric Debarbieux : il faut une prévention précoce du harcèlement, avant qu’il ne soit trop tard

Le spécialiste de la violence à l’école Eric Debarbieux a été chargé lundi d’un rapport sur le harcèlement scolaire, qu’il devra remettre au ministre de l’Education Luc Chatel fin mars. Il sera ensuite débattu par la communauté éducative. Interview.

©drfp/odilejacob

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Vous avez été chargé d’un rapport sur le harcèlement scolaire, pourquoi avoir accepté cette mission et quels en sont les objectifs ?

En réalité ma lettre de mission date de janvier, j’ai simplement réaffirmé lundi mon implication lorsque nous avons reçu les signataires de la lettre ouverte faisant état du harcèlement scolaire. Le travail a déjà commencé. J’ai conduit les Etats généraux de la sécurité à l’école, j’avais accepté à plusieurs conditions, dont une capitale : continuer à travailler sur ce qui pour moi est essentiel, c’est-à-dire pas uniquement la question de sécurisation matérielle des établissements.
Depuis un an, notre comité scientifique a contribué à former des formateurs, à travailler sur les règlements scolaires et à montrer à quel point la réflexion pouvait avancer. Ce qui nous a semblé important, c’est de se concentrer non pas sur le fait divers, qui nous oblige à réagir vite, mais sur l’essentiel de ce qu’est la violence à l’école, c’est-à-dire une suite de petites violences, que j’appelle « micro violences répétitives ». Il s’agit de harcèlement, d’intimidation, les anglo-saxons parlent de « school bullying » (1), cela concerne un nombre d’élèves non négligeable, entre 10 et 15%. C’est un problème qu’il faut absolument traiter, car il est trop négligé en France.

Il s’agit bien  des phénomènes de « souffre-douleur », de « bouc émissaire » et brimades pointés du doigt dans la lettre ouverte sur le harcèlement scolaire ?

En effet, et dans les fiches du conseil scientifique rédigées l’an dernier, nous disions déjà clairement qu’il fallait y travailler. C’est la première fois en France que des politiques publiques, des programmes d’actions sont lancées contre ce phénomène, si important. On en connaît malheureusement les conséquences, en termes de décrochage scolaire, perte d’image de soi, dépression, voire tentatives de suicides ultérieures. Ce phénomène de violence ordinaire est différent de types de violences beaucoup plus marquées, d’intrusions, clairement délinquantes, qui nécessitent également des traitements. Si le harcèlement n’est pas toute la violence, il représente une grande partie du problème de la violence, donc il faut s’y attaquer.

En tant que président de l’Observatoire international de la violence scolaire, quel bilan dressez-vous ? Quelle est la réalité du harcèlement en France ?

Le harcèlement est en train de changer de forme avec l’arrivée des nouvelles technologies. Et en particulier, ce qui inquiète en France et ailleurs, c’est le développement du harcèlement par Facebook, par Twitter, par SMS… ce qui fait qu’il n’y a plus de claire séparation entre le harcèlement scolaire et le harcèlement en dehors de l’école. Il peut y avoir un harcèlement qui démarre dans la cour de récréation, où les élèves commencent à s’injurier… jusqu’à recevoir à 2h du matin une rafale de 10 messages sur Facebook qui traitent de tous les noms. Cela abolit la distinction entre harcèlement scolaire et extrascolaire. Ça veut dire que ce problème ne se limite pas à la mobilisation de l’école seule.
Bien sûr, le travail que nous menons actuellement est axé sur l’école : je rencontre des syndicalistes, des enseignants, des formateurs, et aussi beaucoup des parents d’élèves. Et des élèves qui sont harcelés, victimes, nous contactent et nous racontent le calvaire qu’ils vivent. J’ai accepté cette mission pour ces enfants.

Quelles sont les solutions et actions pour y faire face ?

Je réalise actuellement un rapport qui paraîtra fin  mars. Avec l’Unicef, l’Observatoire de la violence à l’école et 8 équipes d’universités en France, une enquête a été menée auprès de 13.000 élèves du cycle 3 (CE2, CM1, CM2) sur ces problèmes de harcèlement… Ce sera un échantillon très solide. De même une enquête de victimation menée auprès de 18.000 collégiens est en cours. Nous pourrons alors asseoir l’action sur ces chiffres incontestables, et faire le point sur l’ampleur du phénomène. Je ne vais pas dévoiler ces actions avant la conférence de presse prévue fin mars.

Sans dévoiler les futures actions du gouvernement, quels sont les grands axes de travail pour enrayer ce harcèlement ?

La première chose essentielle, c’est de reconnaître le phénomène. En Angleterre par exemple, à la fin des années 80, quand Lord Elton à la chambre des lords a fait un rapport sur le « school bullying », cela avait été un véritable choc. Il avait montré à quel point les adultes trouvaient tout à fait normal ce qui se passait, car ils n’étaient pas conscients de la répétition.  Si j’ai accepté cette mission, c’est pour mettre tout mon poids sur le problème de prévention. Car lutter contre ce type de phénomène, on le sent bien, n’est pas uniquement une affaire de police, ou de surveillance. Il faut accepter que le phénomène existe, afin qu’il soit prévenu très tôt. Car c’est trop tard quand les enfants font état de harcèlement très dur, de sadisme… Une prévention précoce par rapport à ce type de « faits cumulés », ne veut pas dire que je préconise le fichage des enfants harceleurs ou le nom des établissements qui connaissent ces problèmes. Actuellement en France, on a enterré le débat sur la prévention précoce, sous des querelles idéologiques stupides. Il faut travailler ensemble, au sein des établissements, pour le droit des enfants.

Outre le travail mené par l’Education nationale, à quels autres niveaux peut-on apporter des solutions ?

Depuis l’autonomie des universités, les présidents pourront proposer de vraies formations au niveau de la formation initiale, pour les enseignants. Coté médias, Facebook qui est maintenant un des vecteurs les plus dangereux du harcèlement, pourrait s’engager. Trouver des possibilités de contrôle, sans être dans la censure la plus bête. Car il ne faut pas remettre en question des outils fabuleux qui permettent aux jeunes d’avoir de vrais réseaux sociaux ! Pour lutter contre le harcèlement, il faudra utiliser les réseaux pour faire passer les messages. C’est la vie des jeunes, c’est leur réalité et c’est aussi la nôtre !
Nous essayons d’ailleurs de voir comment mobiliser les jeunes, c’est extrêmement important. En Pologne, ils ont mené une action intelligente. Leur programme a été pendant 5 ans de faire alliance avec tous les grands groupes de presse : 9.000 articles ont été publiés. Ensuite, il y a eu le lancement d’un concours auprès des écoles, pour savoir quel était leur projet de lutte. Les élèves eux-mêmes se sont emparés du projet, avec l’aide des parents, enseignants… ensuite les actions ont été financées, par de grands groupes. On peut essayer de créer un petit cercle vertueux ! C’est évidemment de l’utopie, mais peut-on avancer sans utopie ?

Note(s) :
  • (1) Bullying est un concept répandu dans les pays anglo-saxons. Il se base sur le mot

12 commentaires sur "Eric Debarbieux : il faut une prévention précoce du harcèlement, avant qu’il ne soit trop tard"

  1. als  18 mars 2011 à 14 h 48 min

    Qu’en est-il du harcèlement des adultes (enseignants et autres personnels) envers les élèves? celui là existe aussi et ne doit pas être négligé.Signaler un abus

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  2. P.K.  18 mars 2011 à 16 h 46 min

    L’institution va ENFIN s’intéresser au harcèlement. Ma fille a subi ce traumatisme en classe de 3e (jalousie d’autres élèves envers la fille de principal du collège voisin ?). Elle vit en hôpital psychiatrique depuis plus de 3 ans (elle a 22 ans). J’ai évoqué le harcèlement avec certains « hauts » personnages du rectorat (IPR, …) Réponse : il ne s’agit que de « bizutage », ou bien de « rite de passage »…Le recteur (une femme) a su m’écouter. Mais le problème reste occulté.
    P.K.Signaler un abus

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  3. dangri  19 mars 2011 à 11 h 51 min

    au sujet du harcèlement voir l’excellent livre des Editions Fabert collection Penser le monde de l’enfant : « Harcèlement et brimades entre élèves » de JP Bellon et B. Gardette.
    Seuls 2% des élèves harcelés en parlent à leurs profs. Ceci a lieu dans notre dos, vestiaires, couloirs, déplacements.
    Un lieu de refuge : le CDI.
    Certains vont jusqu’à espérer de redoubler pour ne plus être avec leurs tortionnaires.
    « Le harcèlement scolaire caché aux yeux des adultes ne peut exister que s’il est visible aux yeux des pairs « . C’est en agissant sur ces derniers que l’action éducative sera efficace (le harceleur sera isolé). Agir sur le harceleur, bien qu’évident et nécessaire, uniquement sur lui, cela ne fera qu’empirer le problème….Signaler un abus

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  4. giotto  22 mars 2011 à 7 h 06 min

    Quelle souffrance, agravée par le SILENCE des professeurs, de la Direction, des élèves les plus faibles qui ferment les yeux et préfèrent rester GROUPÉS face à un souffre- douleur, une tête de turc que l’on prend (pas au hasard) pour sa différence, qu’elle soit intellectuelle, physique, religieuse, morale…
    Il est plus facile pour une Direction d’école d’éjecter le « perturbateur » que de s’attaquer au Groupe, qui par jalousie, orgueil, supériorité, fait la LOI dans la classe.
    L’ignorance, la non-reconnaissance de la vérité, le rejet du groupe, la moquerie, NE SONT PAS DU BIZUTAGE permanent, mais bien DU HARCELEMENT qui est destructeur, voir pousse ces jeunes au suicide.
    ARRRÊTONS LE MASSACRE ! LE HARCÈLEMENT DEVRAIT ETRE GRAVEMENT PUNI, DÉNONCÉ qu’il soit provoqué par n’importe quelle différence : enfant précoce, enfant noir, enfant trisomique, enfant juif, chrétien, musulman (je dis enfant, mais c’est tout au long de sa vie, de sa scolarité, maternelle, primaire, secondaire, supérieur).
    Monsieur Debarbieux, MERCI pour votre travail et votre soutienSignaler un abus

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  5. gene  29 mars 2011 à 9 h 27 min

    Réagissez et vite. Mon fils a dû changer d’établissement car rien n’a été fait pour l’aider par les adultes référents de son collège, il a même été dit par la CPE que c’était lui le problème : trop intellectuel, trop gentil et j’en passe… Il n’a plus confiance en lui, ne croit plus les adultes capables de l’aider, il ne sait plus comment réagir face aux autres et se replie sur lui même. L’école est devenue sa souffrance. Pourtant c’est un très bon élève, un enfant à « haut potentiel ». Aujourd’hui, il s’éteint. Je suis très en colère devant cet état de fait. Lui l’enfant sage et gentil condamné à aller chez le pédopsychiatre !!!!Signaler un abus

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