Sophie Coignard : « Les politiques ont abandonné l’Education nationale »

Dans son dernier ouvrage(1), Sophie Coignard, journaliste d'investigation au Point, dénonce avec virulence le fonctionnement du ministère de l’Education nationale et l'immense gâchis que représente, à ses yeux, l'évolution du système éducatif français.

Votre livre s’intitule « Le pacte immoral ». Pour vous, la situation du système éducatif résulte donc d’un accord entre plusieurs acteurs, d’une volonté délibérée….

Ce titre s’est imposé tard dans la conduite de l’enquête et même dans la rédaction du livre. J’y ai vu clair quand j’ai compris que les politiques, depuis une vingtaine d’années, avaient décidé dans une sorte d’abandon de sous-traiter la question de l’éducation nationale aux experts. Depuis, en vertu d’un pacte virtuel, c’est une sorte de clergé qui gère l’éducation nationale, et les ministres qui essaient d’exercer leur autorité s’y cassent les dents : Fillon, avec ce qu’il a voulu faire sur la dictée ; de Robien, avec le syllabique ; plus récemment la réforme des programmes de français… Les directives ne vont pas jusqu’aux enseignants parce qu’il y a un blocage, notamment des inspecteurs d’académie.

Dans ce « clergé », vous incluez ministres, inspecteurs, syndicats, pédagogues… Vous n’épargnez pas grand monde !

C’est un peu plus compliqué, et j’ai d’ailleurs mis du temps à le comprendre. Ce clergé est effectivement large. Il comprend des experts, des gens qui ont occupé tous les postes importants de l’Education nationale et qui, aujourd’hui, jugent la catastrophe et écrivent des rapports ! J’y inclus les pédagogues. Ils nous expliquent que les publics ont changé, qu’ils sont davantage sollicités et qu’il faut leur apprendre des choses sans le moindre rapport direct avec la transmission du savoir. Mais je ne vois toujours pas pourquoi les nouveaux publics seraient moins capables de comprendre que les anciens ! On trouve aussi dans ce clergé de nombreux syndicalistes, qui jouent un rôle dans l’omerta, même s’il est trop simple de se réfugier derrière leur puissance pour expliquer l’immobilisme. Il y a enfin le ministre, qui ne pense qu’à sa communication et nous annonce trois plans par semaine. Le système ressemble un peu à la roue du hamster qui tourne sur elle-même. Mais en même temps, à tous les étages, beaucoup de gens sont indignés par cet état de jachère et d’abandon.

Vous n’êtes ni enseignante, ni spécialiste des sciences de l’éducation. En quoi êtes-vous légitime pour porter de tels jugements ?

Je revendique mon incompétence et je n’ai pas voulu écrire un livre de spécialiste. Je suis journaliste et je mène des enquêtes. Je suis donc allée au contact du plus grand nombre d’acteurs possible, sans le moindre a priori. Et, je persiste à croire que la querelle de clocher entre « républicains » et « pédagogues » constitue une spécificité française très nuisible. Maintenant, au-delà de qui a tort et raison, la question consiste surtout à savoir qui a le pouvoir. Et j’en reviens aux pédagogues. C’est vrai qu’ils semblent passés de mode. Mais, là aussi, c’est plus compliqué. Ils ont inspiré beaucoup de réformes et, en particulier, toutes les épreuves de pédagogie et de didactique qui servent au recrutement des inspecteurs et des cadres intermédiaires de l’Education nationale. Leur influence reste donc très importante.

Mais, vous l’écrivez vous-même, le vrai pouvoir en matière d’éducation se situe désormais plus à Bercy que rue de Grenelle…

J’ai effectivement découvert que la plupart des réformes n’étaient en fait que des injonctions budgétaires déguisées en mesures pédagogiques. C’est le cas pour la formation des maîtres, qui représente la solution trouvée pour supprimer plus de 10.000 postes d’enseignants d’un trait de plume au cours d’une année budgétaire. C’est le cas de la semaine de quatre jours, qui n’a été décidée que pour dégager du temps de service… Mais cela tient toujours à ce désintérêt général que j’évoquais au début. Le ministère des Finances a d’autant plus de poids pour dicter ses choix à la rue de Grenelle que la volonté politique est faible, diffuse et inconstante. S’il y avait une volonté politique forte, le pouvoir de l’énarque chargé du budget de l’Éducation nationale diminuerait d’autant.

Votre livre a déjà déclenché une forte polémique. Que vous inspire-t-elle ?

Honnêtement, j’en suis un peu surprise, car je n’avais pas le sentiment d’avoir rédigé un brûlot. Ce livre est assez factuel, avec beaucoup de chiffres et de références. La quasi-totalité de ce que j’ai écrit peut être vérifié. C’est vrai que le livre contient des choses dérangeantes. Mais j’ai toujours pensé qu’il valait mieux savoir qu’ignorer.  Malgré tout, je fais ce genre de travail depuis une vingtaine d’années. Et, très sincèrement, je ne crois pas avoir vu, dans aucun autre domaine, un tel écart entre les discours et la réalité. C’est peut-être pour cela que la polémique est si forte. Je crois vraiment qu’ à ce niveau, l’Education nationale tient le pompon ! Si, comme l’affirmait la loi Jospin en 1989, l’éducation était vraiment la priorité absolue, nous n’aurions pas 150.000 jeunes qui sortent chaque année du système sans diplôme ni formation.

Note(s) :
  • (1) Le pacte immoral, comment ils sacrifient l'éducation de nos enfants. Sophie Coignard, Albin-Michel

17 commentaires sur "Sophie Coignard : « Les politiques ont abandonné l’Education nationale »"

  1. saf  4 février 2011 à 15 h 34 min

    Bonjour,
    Je n’ai pas lu le livre. Cependant, je suis enseignant et je me suis rendu compte que, finalement, au plus haut niveau politique, ni la droite ni la gauche n’a intérêt à ce que TOUS les élèves réussissent. En caricaturant, bien sûr, (il y a des gens altruistes de tous bords), les politiques de droite accepteraient l’idée qu’il faut des managers qui dirigent et d’autres qui exécutent et ceux de gauche ne souhaitent pas perdre leur électorat (les pauvres, les laissés pour compte…).Signaler un abus

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  2. caroudel  4 février 2011 à 16 h 52 min

    Bonjour,

    Le Test de la souris verte : trempez les contempteurs dans une école, professeurs des écoles durant un an, ils en ressortiront assagis. Leurs 30 élèves, tous différents, psychologiquement, socialement, intelligemment, etc. auront eu raison de leurs raisons de critiquer aussi facilement le dur labeur des professeurs. Encore faudra-t-il qu’ils aient su se plier aux injonctions successivement contradictoires de la hiérarchie, qu’ils aient la capacité et la pédagogie nécessaires pour faire comprendre à tous les élèves l’histoire, l’histoire de l’art, la géographie, le temps et l’espace, le pourquoi de la retenue en addition et en soustraction, le concept de nombre, bien loin de la récitation de la suite numérique, qu’ils aient su nager (au sens propre et figuré) pour enseigner la natation, qu’ils maîtrisent suffisamment une langue pour l’enseigner, que la grammaire …etc. Un collègue disait : quand j’ai envie de pleurer ou de me mettre en colère, je retourne à mon bureau et je relis, sous le verre, le montant de mon salaire. C’est prudent si on ne veut pas se suicider. Donnez des solutions fiables, arrêtez de reprendre le refrain de la défaite ! Je ne lirai pas ce livre..Signaler un abus

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  3. Paul L'Expatrié  4 février 2011 à 17 h 07 min

    Je suis plutôt d’accord avec le premier commentaire. Je suis fils d’enseignants et ai vécu la difficulté pour une minorité de ceux-ci de maintenir le niveau normal, simplement normal, des connaissances des élèves qui leur étaient confiés.
    J’y ajouterai une mention appuyée de ce mélange d’idéologie marxisante-jargonnante ressassée avec un corporatisme en béton. La référence idéologique est devenue d’autant plus sectaire et virulente que les évaluations internationales (PISA, classement de Shanghaï, etc…) ont montré l’inefficacité du modèle corporatiste d’organisation de l’Éducation en France. Quant au corporatisme, il réussit toujours à se cacher derrière une pseudo-défense du « service public »…. Il faudrait un Molière d’aujourd’hui pour décrire ces Trissotins et autre Tartuffe du syndicalisme enseignant français….., mais les professeurs actuels ne savent plus très bien qui était Molière, et donc leurs malheureux encore moins..!
    Les dirigeants français de tous bords se sont à leur tour cachés derrière ce syndicalisme archaïque pour maintenir un système qui de facto devient un système « à deux vitesses »: il est ironique que ce soit les défenseurs de l’égalitarisme artificiel qui soient promoteurs de cette évolution….Signaler un abus

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  4. damala  5 février 2011 à 0 h 29 min

    Tout à fait, et j’ajoute que ceux qui sont laissés pour comptes dans cette situation ce sont les premiers intéressés sans lesquels il n’a y aurait pas d’enseignement/éducation et donc de ministère de tutelle avec ses bureaucrates qui s’éloignent de plus en plus de la réalité et du terrain… Aurons-nous un jour un système éducatif « autogéré » (profs/élèves et pourquoi pas parents?) à l’image d’un établissement parisien sur lequel j’ai vu un reportage ? Ce serait certainement de loin plus bénéfique car tout le monde serait impliqué et concerné et surtout responsable de sa destinée…Signaler un abus

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  5. Chris  5 février 2011 à 12 h 58 min

    La meilleure réponse à ce « livre » est celle de P. Meirieu:

    Le journaliste a ses privilèges : courtisé par le pouvoir, il en profite, comme Sophie Coignard, pour croquer avec talent les travers des princes qui nous gouvernent. Le journaliste rend service quand, comme Sophie Coignard, il pointe quelques- uns des paradoxes sur lesquels nous devrions nous pencher plus sérieusement… Mais le journaliste croit parfois identifier des enjeux essentiels quand il décrit simplement des plans de carrière. Il confond souvent les prescriptions officielles et les pratiques réelles sur le terrain. Il est amnésique quand il parle de l’Éducation nationale sans prendre la peine d’évoquer Jean Zay, Berthoin, Haby ou Savary. Résultat : on ne comprend pas comment, depuis, près d’un siècle, la France tâtonne avec son école. Elle a cru y démocratiser la réussite quand elle n’en a démocratisé que l’accès.

    Suite et fin ici
    http://www.profencampagne.com/article-philippe-meirieu-repond-a-sophie-coignard-le-point-et-auteur-d-un-nieme-pamphlet-66422940.htmlSignaler un abus

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