28.01.2011
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Pierre Tapie : « L'enseignement supérieur doit d'ouvrir sur le monde »

Polytechnicien, multi-diplômé, Pierre Tapie pré­side depuis une dizaine d'années aux des­ti­nées du groupe Essec. Depuis juin 2009, il est égale­ment à la tête de la Conférence des grandes écoles, qui vient de pré­sen­ter son Livre Blanc de l'ouverture sociale. Portrait d'un défen­seur de la mixité sociale et de la langue fran­çaise dans l'enseignement supé­rieur français.

Fils d'un père ingé­nieur et d'une mère au foyer, Pierre Tapie passe plus de la moi­tié de son enfance en Martinique et au Maroc. Il intègre Polytechnique à vingt ans, en 1977, en sort diplômé trois ans plus tard, et entre dans le groupe Elf-Sanofi. « J'y ai d'abord fait de la recherche fon­da­men­tale au Centre d'études nucléaires, avant de me consa­crer aux bio­tech­no­lo­gies solaires ».

Une pre­mière expérience

Égale­ment titu­laire d'un DEA de bio­chi­mie et d'un doc­to­rat d'Etat ès sciences natu­relles, il décroche ensuite un MBA à l'Insead, pres­ti­gieuse Business school de Fontainebleau et quitte la région pari­sienne pour sa pre­mière expé­rience de direc­teur d'école, en l'occurrence l'École supé­rieure d'agriculture de Purpan, près de Toulouse. Nous sommes en 1990, il y pas­sera onze années. « J'y ai décou­vert la pas­sion d'un métier, et ses dif­fé­rentes facettes : la péda­go­gie, puisqu'à l'époque j'enseignais moi-même l'éthique des affaires, le mana­ge­ment des hommes, l'implication dans le milieu pro­fes­sion­nel... C'est le carac­tère plu­riel de ce métier qui m'a pas­sionné ! »

En 2001, Pierre Tapie ouvre une nou­velle page, en pre­nant les rênes du groupe Essec. Administrateur de la Conférence des grandes écoles depuis plu­sieurs années, il y fran­chit aussi une étape sup­plé­men­taire en accé­dant à la vice-présidence, plus par­ti­cu­liè­re­ment chargé des rela­tions avec l'État. « Je me suis notam­ment beau­coup occupé de toutes les ques­tions de déli­vrance des diplômes, de tout ce qui tour­nait autour des mas­ters... Quand, en 2009, il a fallu trou­ver un pré­sident, les col­lègues se sont tour­nés vers moi. » Malgré les réti­cences que lui ins­pire la charge de tra­vail inhé­rente à ces fonc­tions, il finit par se lais­ser convaincre.


Pierre Tapie en cinq dates

1977 : entre à Polytechnique
1980 : débute sa car­rière comme cher­cheur au sein du groupe Elf-Sanofi
1990 : nommé direc­teur de l'École supé­rieure d'agriculture de Purpan (Esap)
2001 : devient direc­teur géné­ral du groupe Essec et vice-président de la Conférence des grandes écoles
2009 : accède à pré­si­dence de la CGE

Une notion dépassée

Depuis, il est au cœur de tous les débats qui agitent  l'enseignement supé­rieur fran­çais. Mais le rap­pro­che­ment entre uni­ver­sité et grandes écoles, n'en fait, pour lui, pas par­tie. « Ce sont des mots très fran­çais, opé­rant une dis­tinc­tion obso­lète : aux États-Unis, le terme uni­ver­sité recouvre 4000 orga­ni­sa­tions. Certaines s'appellent Harvard ou Stanford, d'autres accueillent 500 ou 1000 étudiants. Aujourd'hui, des grandes écoles, à l'image de celle que je dirige, sont plei­ne­ment des uni­ver­si­tés. A l'inverse, des cam­pus comme Dauphine ou l'UTC sont de véri­tables grandes écoles. Seules les contraintes admi­nis­tra­tives dif­fèrent ».

Les che­vaux de bataille ne manquent cepen­dant pas, à com­men­cer par les quo­tas d'élèves bour­siers que le gou­ver­ne­ment entend impo­ser dans l'enseignement supé­rieur. « C'est une très mau­vaise solu­tion pour un pro­blème réel. Aux États-Unis, les gens d'origine afro-américaine ont déjà reconnu que cette obli­ga­tion entraî­nait une situa­tion plus dif­fi­cile encore, dans la mesure où les employeurs savent très bien qu'il y a deux façon d'intégrer les écoles, selon que vous faites ou non par­tie du quota ».

Pour le patron de l'Essec, les clés de l'ouverture sociale se situent ailleurs. « Même si les choses se sont amé­lio­rées grâce aux classes pré­pa­ra­toires qui font un tra­vail extra­or­di­naire, les enfants des cadres supé­rieurs et pro­fes­sions libé­rales repré­sentent encore  51% des bache­liers avec men­tion bien ou très bien. Il faut donc agir de manière sys­té­mique,  et pous­ser dans le secon­daire les élèves brillants d'origine modeste. La CGE vient d'ailleurs de pré­sen­ter un livre blanc de l'ouverture sociale. Il regroupe un grand nombre d'expériences et pro­po­si­tions, dont l'objectif est de tirer tout le monde, et tous les gens d'origine modeste, vers le haut, plu­tôt que d'agir de façon spec­ta­cu­laire et ponc­tuelle ».

Optimiste quand même

Pierre Tapie milite égale­ment pour une plus large ouver­ture sur le monde. Au cœur de ses griefs, l'obligation de dis­pen­ser les cours en fran­çais, en par­tie res­pon­sable à ses yeux de la perte de com­pé­ti­ti­vité de la France sur la scène mon­diale de l'enseignement supé­rieur. « On est regardé comme un mau­vais fran­çais si l'on veut don­ner des cours en langue anglaise à des étudiants dont 80% sont étran­gers. Mais on fait davan­tage pour la langue fran­çaise en atti­rant vingt jeunes fran­co­philes, qui devien­dront fran­co­phones, qu'en sélec­tion­nant un seul étudiant, qui doit par­ler fran­çais avant de venir chez nous ! Multiplier par trois le nombre d'étudiants étran­gers peut rap­por­ter 5 mil­liards d'euros à l'enseignement supé­rieur fran­çais, si on nous auto­rise à leur deman­der des frais de sco­la­rité signi­fi­ca­tifs ! »

Malgré ces obs­tacles, Pierre Tapie porte un regard glo­ba­le­ment opti­miste sur la situa­tion. « D'une manière géné­rale, l'enseignement supé­rieur fran­çais fait un tra­vail de qua­lité excep­tion­nelle par rap­port aux contraintes qui sont les siennes ! » Il juge de sur­croit son évolu­tion posi­tive : « Si j'avais tenu ces pro­pos en 2001, je me serais fait lyn­cher. Aujourd'hui, la réponse est plu­tôt : nous ne sommes pas tout à fait mûrs, mais com­pre­nons bien que vous par­lez d'un sujet impor­tant... »

Patrick Lallemant

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