03.12.2010
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Raphaël Enthoven : vive la philo et les filières littéraires !

Luc Chatel vient de se pro­non­cer pour l'introduction, à titre expé­ri­men­tal, de l'enseignement de la phi­lo­so­phie dès la seconde et la pre­mière. Agrégé de phi­lo­so­phie, ani­ma­teur des « Nouveaux che­mins de la connais­sance » sur France Culture et de « Philosophie » sur Arte, Raphaël Enthoven se féli­cite de cette proposition.

Que pensez-vous de cette idée d'étudier la phi­lo­so­phie dès l'entrée au lycée ?

Elle m'enchante et, pour tout vous dire, je n'en croyais pas mes oreilles ! Quand on regarde le sys­tème éduca­tif aujourd'hui, on s'aperçoit qu'il y a des ten­ta­tives, dont je me féli­cite d'ailleurs, d'enseigner la phi­lo­so­phie à l'école pri­maire, puis un grand vide jusqu'en ter­mi­nale, où on arrive sans la moindre arme, sans le moindre bagage. A charge pour l'élève de se fami­lia­ri­ser avec un lexique tout neuf, des dizaines d'auteurs, de pro­blèmes, de choses com­pli­quées, et en plus d'aimer ça ! Ce contre­sens laisse hors de la phi­lo­so­phie des enfants à l'âge de la vie où ils en ont le plus besoin : l'adolescence.

Que peuvent-ils en tirer ?

Je l'ai moi-même expé­ri­menté. Une intro­duc­tion plus pré­coce à la phi­lo­so­phie est de nature à faci­li­ter l'entrée en ter­mi­nale et dédra­ma­ti­ser l'épreuve du bac. Mais, sur­tout, plus pro­fon­dé­ment, elle peut appor­ter à un ado­les­cent des éléments de réponses ou d'interrogations fon­da­men­taux, une tra­duc­tion livresque des ques­tions qu'il croit être seul à se poser. Ce sera l'occasion pour lui de se rendre compte qu'elles se posent depuis des mil­lé­naires. Il décou­vrira aussi une série de para­doxes qui lui per­met­tront de pen­ser contre lui-même, de s'intéresser aux idées aux­quelles il n'adhère pas, et de com­prendre que l'on peut être en désac­cord sans être adver­saires, ce qui est quand même essen­tiel. Je ne connais d'ailleurs pas un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie ensei­gnant en ter­mi­nale, qui serait contre l'idée de répandre son ensei­gne­ment en seconde.

L'Appep (1) est moins enthou­siaste que vous. Elle regrette le « flou » de la pro­po­si­tion et pose la ques­tion des moyens...

C'est vrai que la pro­po­si­tion est floue. Mais c'est sur­tout une phase qui crée un pré­cé­dent, qui brise le tabou du can­ton­ne­ment de cet ensei­gne­ment à la classe de ter­mi­nale en vertu d'une défi­ni­tion tota­le­ment obso­lète de la phi­lo­so­phie. Je pré­fère donc rete­nir le verre à moi­tié plein. Sur la ques­tion des effec­tifs, je fais par­tie de ceux qui regret­taient amè­re­ment la réduc­tion du nombre de postes et je ne vois pas com­ment une telle pro­po­si­tion peut être mise en œuvre sans prendre le contre­pied d'une poli­tique qui, à mon avis, n'est pas la bonne. Pour être assu­mée, cette déci­sion impo­sera au minis­tère de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Et je ne vois pas com­ment cela pour­rait se faire sans une aug­men­ta­tion du nombre de pro­fes­seurs, à moins de dimi­nuer le nombre d'heures d'enseignement en ter­mi­nale, à quoi je ne serais, pour le coup, pas du tout favo­rable ! Je vous accorde que, pour l'heure, nous n'en savons rien. Mais je ne vais pas bou­der mon plai­sir pour autant.

Vous évoquiez une défi­ni­tion obso­lète. En quoi consiste un ensei­gne­ment moderne de la phi­lo­so­phie, sus­cep­tible d'intéresser des adolescents ?

Pour cet ensei­gne­ment, j'aborderais les choses sous trois angles qui me semblent féconds. Le pre­mier d'entre eux, c'est le lien à faire avec l'actualité la plus immé­diate. Les exemples sont nom­breux. Wikileaks peut par exemple nous per­mettre d'évoquer les bien­faits et les méfaits de la trans­pa­rence en démo­cra­tie, évoqués, notam­ment, par Jean-Jacques Rousseau dans quelques textes clas­siques. La vie des phi­lo­sophes repré­sente une autre façon d'appréhender les choses, mon­trer qu'ils ont une chair, un corps, des émotions, des dis­putes... Les vies de Socrate ou de Descartes sont des romans de cape et d'épée ! Enfin, je suis assez sen­sible à un ensei­gne­ment res­pec­tueux des notions phi­lo­so­phiques. Parler d'amour à des élèves de seconde pour leur faire décou­vrir Platon me semble une troi­sième piste inté­res­sante. Il y en a beau­coup d'autres.

Cette pro­po­si­tion s'inscrit dans une volonté affi­chée de rééqui­li­brer les filières et de reva­lo­ri­ser la voie lit­té­raire. Qu'en pensez-vous ?

Les occa­sions d'applaudir sans réserve sont rares, mais, vrai­ment, là, c'est le cas. Que l'on donne aux filières lit­té­raires suf­fi­sam­ment de pou­voir d'attraction pour être dési­rables en elles-mêmes et n'être pas vécues comme des voies de garage ne peut que réjouir l'ancien élève de Terminale A2 que je suis, ce que l'on appe­lait à l'époque la filière des fai­néants. Ce rééqui­li­brage ne peut être que posi­tif. J'en veux pour preuve que, sur un CV, un cur­sus lit­té­raire est bien sou­vent perçu par un employeur, non pas comme l'indice d'un tem­pé­ra­ment vapo­reux et inapte aux res­pon­sa­bi­li­tés, mais au contraire comme un sup­plé­ment d'âme dont une entre­prise ne pourra que s'enrichir. Choisir une filière lit­té­raire ne doit pas signi­fier tirer un trait sur sa carrière.


Patrick Lallemant

Note(s) :
  • (1) Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public

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Callicles
le 3 décembre 2010

Il a entiè­re­ment rai­son. Et ceux qui pré­tendent que cela ne peut pas mar­cher n'ont vrai­sem­bla­ble­ment jamais essayé en dehors de l'enseignement en ter­mi­nale. Je ne vais pas bou­der mon plai­sir non plus. J'initie à la phi­lo­so­phie mes élèves en pre­mière depuis un cer­tain nombre d'années. Socrate y trouve son compte et les élèves aussi, j'espère.

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