10.11.2010
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Pierre Merle : "La mixité sociale est un atout"

Professeur de socio­lo­gie à l'Université euro­péenne de Bretagne, ensei­gnant à l'IUFM de Rennes, Pierre Merle est l'auteur de nom­breux livres et publi­ca­tions sur les ques­tions sco­laires. Il fait le point pour VousNousIls sur la mixité sociale et la carte scolaire.

Y a-t-il des preuves selon les­quelles l'assouplissement de la carte sco­laire a réduit la mixité sociale ?

En 2007, un rap­port de l'inspection géné­rale établis­sait que les établis­se­ments les plus convoi­tés s'embourgeoisaient, alors que les établis­se­ments popu­laires per­daient leurs élèves issus des caté­go­ries moyennes. L'an der­nier, un rap­port de la Cour des comptes sur la poli­tique urbaine arri­vait à des conclu­sions proches au sujet des col­lèges « ambi­tion réus­site ». Enfin, cette année, une enquête du syn­di­cat natio­nal des per­son­nels de direc­tion a confirmé les deux études pré­cé­dentes et enté­riné la perte de mixité sociale dans les établis­se­ments ZEP. Xavier Darcos avait consi­déré le pre­mier rap­port comme une « ânerie ». Luc Chatel a fait preuve d'un plus grand dis­cer­ne­ment en disant que le tra­vail du SNPDEN rele­vait du res­senti, ce qui n'est d'ailleurs pas tota­le­ment faux. Mais le res­senti peut être juste et, en l'occurrence, il y a de bonnes rai­sons de pen­ser que c'est le cas ! Car j'ai moi-même mené plu­sieurs enquêtes à par­tir des indi­ca­teurs de pilo­tage des établis­se­ments sco­laires. On constate par exemple une dimi­nu­tion glo­bale de la mixité sociale sur les 176 col­lèges pari­siens avec, là aussi, un embour­geoi­se­ment des établis­se­ments les plus hup­pés et une pro­lé­ta­ri­sa­tion des plus populaires.

Comment expliquez-vous le déni de réa­lité des pou­voirs publics ?

L'assouplissement ou la sup­pres­sion de la carte sco­laire est une mesure popu­laire, sou­hai­tée par une majo­rité de parents. C'est, à mes yeux, la rai­son poli­tique qui amène le gou­ver­ne­ment à faire ce choix. Il faut bien se rap­pe­ler l'histoire de la carte sco­laire, ins­tau­rée en 1963. C'est un socia­liste, Alain Savary, qui l'a assou­plie une pre­mière fois en 1984, pour que l'enseignement public béné­fi­cie d'une liberté com­pa­rable à celle du privé. Lors de la pre­mière coha­bi­ta­tion, en 1986, la droite a accen­tué cet assou­plis­se­ment et même la gauche l'a pour­suivi. Jospin, quand il est devenu ministre de l'Éducation, a par exemple main­tenu cette poli­tique. A l'inverse, Allègre et Lang ont ensuite ren­versé la vapeur. La sec­to­ri­sa­tion avait été pré­cé­dem­ment remise au goût du jour par Bayrou comme elle le sera ensuite par Ferry. En la matière, le cli­vage gauche-droite n'est donc pas aussi simple qu'il y paraît. Car il y a aussi une rai­son idéo­lo­gique, la convic­tion que si les parents ont le choix, il y aura concur­rence entre les établis­se­ments, et que la concur­rence est une bonne chose : les « mau­vais établis­se­ments » devront se res­sai­sir ou dis­pa­raître. C'est une espèce de dar­wi­nisme scolaire.

En quoi la mixité sociale est-elle indis­pen­sable à l'école ?

Là encore, beau­coup de recherches ont été menées depuis long­temps, qui abou­tissent à des résul­tats à peu près constants aux niveaux fran­çais et euro­péen. Lorsque l'on met tous les enfants d'origine popu­laire dans les mêmes classes et dans les mêmes établis­se­ments, on observe deux phé­no­mènes conco­mi­tants : l'absence de confron­ta­tion avec d'autres milieux sociaux entraîne une baisse de l'ambition sco­laire et pro­fes­sion­nelle des élèves. Inversement, la mixité sociale déve­loppe des ambi­tions pro­fes­sion­nelles plus élevées de la part des élèves des caté­go­ries popu­laires et des pro­grès sco­laires plus forts. Il y a à la fois plus d'efficacité et d'équité : le niveau moyen des élèves est meilleur et les écarts entre les bons et les faibles dimi­nuent. Toutes les études montrent en outre que les deux sont liées : l'équité favo­rise l'efficacité. Car en les mélan­geant, les mau­vais élèves pro­gressent plus vite, sans pour autant que les bons pro­gressent moins. C'est le cas dans des pays comme la Finlande, où la mixité sociale est grande. En outre, une nation ne se consti­tue pas en iso­lant les indi­vi­dus dans des ghet­tos en fonc­tion de leurs reve­nus et de leur sta­tut. Il existe un avan­tage cultu­rel à ce que les enfants des dif­fé­rentes caté­go­ries sociales puissent se retrou­ver ensemble. La recon­nais­sance de l'altérité, plu­tôt que le déve­lop­pe­ment d'une cer­taine peur de l'autre, me semble un atout.

N'en demandez-vous pas beau­coup au sys­tème éduca­tif ? Peut-il être dif­fé­rent de la société dans laquelle il se situe ?

C'est évidem­ment une ques­tion impor­tante, qui ren­voie au vieux débat : chan­ger la société ou chan­ger l'école. Je reste per­suadé qu'on ne peut pas chan­ger l'une sans l'autre : ni l'école sans la société, ni la société sans l'école. Je ne pense par exemple pas que l'on puisse démo­cra­ti­ser l'école si les inéga­li­tés de reve­nus et de patri­moine aug­mentent consi­dé­ra­ble­ment, car elles favo­risent les stra­té­gies d'entre-soi des caté­go­ries aisées. Ce n'est pas une rai­son pour bais­ser les bras. S'il y a des chan­ge­ments réa­li­sables dès main­te­nant dans l'école, il faut les réaliser.

Justement, que peut-on concrè­te­ment mettre en œuvre pour favo­ri­ser la mixité sociale à l'école ?

En tra­vaillant sur la période 2000–2010, j'ai constaté que, lorsqu'elle est appli­quée, la carte sco­laire per­met déjà le main­tien, voire la pro­gres­sion de la mixité sociale. Ce sys­tème n'est donc pas si mau­vais que cela, même s'il n'est pas tota­le­ment satis­fai­sant. Plusieurs dis­po­si­tions pour­raient l'améliorer. On peut notam­ment pen­ser que si la mixité urbaine aug­men­tait (et donc que les gens n'étaient plus regrou­pés par quar­tiers), on aurait davan­tage de mixité sco­laire. On pour­rait ensuite faire entrer des objec­tifs de mixité sociale dans la nota­tion de chaque chef d'établissement. C'est ce qui a été fait quand on a voulu faire bais­ser le taux de redou­ble­ment, et cela a fonctionné.


Patrick Lallemant

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mohamed basri
le 19 novembre 2010

il ne faut pas oublier la mixité au niveau du genre elle aussi impor­tante que la mixité sociale.

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illapa
le 21 novembre 2010

Vous vou­lez aller contre la nature. Mon expé­rience per­son­nelle m'a fait com­prendre que ce n'était pas gagné. Née à Neuilly sur Seine et ayant vécu dans le XVIè arron­dis­se­ment, j'ai été une révol­tée, une bohème, j'ai vécu parmi les popu­la­tions pauvres du Tiers-Monde... Professeur à Paris, je n'ai cessé d'être qua­li­fiée de "petite bour­geoise" et suis reje­tée par tous les col­lègues qui se vantent d'avoir des ori­gines modestes...On me fait com­prendre que je n'ai rien à faire dans le public. C'est pareil pour les élèves: la direc­tion favo­rise sys­té­ma­ti­que­ment ceux dont les familles sont de milieu "res­pec­table". Là, pas de sanc­tion, le prof est rap­pelé à l'ordre. Ces élèves méprisent "ceux qui n'ont pas les mêmes pré­oc­cu­pa­tions cultu­relles" qu'eux. La mixité sociale, ça doit être accepté des deux côtés.
Bien à vous
Illapa

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