Pierre Merle : « La mixité sociale est un atout »

Professeur de sociologie à l'Université européenne de Bretagne, enseignant à l'IUFM de Rennes, Pierre Merle est l'auteur de nombreux livres et publications sur les questions scolaires. Il fait le point pour VousNousIls sur la mixité sociale et la carte scolaire.

Y a-t-il des preuves selon lesquelles l’assouplissement de la carte scolaire a réduit la mixité sociale ?

En 2007, un rapport de l’inspection générale établissait que les établissements les plus convoités s’embourgeoisaient, alors que les établissements populaires perdaient leurs élèves issus des catégories moyennes. L’an dernier, un rapport de la Cour des comptes sur la politique urbaine arrivait à des conclusions proches au sujet des collèges « ambition réussite ». Enfin, cette année, une enquête du syndicat national des personnels de direction a confirmé les deux études précédentes et entériné la perte de mixité sociale dans les établissements ZEP. Xavier Darcos avait considéré le premier rapport comme une « ânerie ». Luc Chatel a fait preuve d’un plus grand discernement en disant que le travail du SNPDEN relevait du ressenti, ce qui n’est d’ailleurs pas totalement faux. Mais le ressenti peut être juste et, en l’occurrence, il y a de bonnes raisons de penser que c’est le cas ! Car j’ai moi-même mené plusieurs enquêtes à partir des indicateurs de pilotage des établissements scolaires. On constate par exemple une diminution globale de la mixité sociale sur les 176 collèges parisiens avec, là aussi, un embourgeoisement des établissements les plus huppés et une prolétarisation des plus populaires.

Comment expliquez-vous le déni de réalité des pouvoirs publics ?

L’assouplissement ou la suppression de la carte scolaire est une mesure populaire, souhaitée par une majorité de parents. C’est, à mes yeux, la raison politique qui amène le gouvernement à faire ce choix. Il faut bien se rappeler l’histoire de la carte scolaire, instaurée en 1963. C’est un socialiste, Alain Savary, qui l’a assouplie une première fois en 1984, pour que l’enseignement public bénéficie d’une liberté comparable à celle du privé. Lors de la première cohabitation, en 1986, la droite a accentué cet assouplissement et même la gauche l’a poursuivi. Jospin, quand il est devenu ministre de l’Éducation, a par exemple maintenu cette politique. A l’inverse, Allègre et Lang ont ensuite renversé la vapeur. La sectorisation avait été précédemment remise au goût du jour par Bayrou comme elle le sera ensuite par Ferry. En la matière, le clivage gauche-droite n’est donc pas aussi simple qu’il y paraît. Car il y a aussi une raison idéologique, la conviction que si les parents ont le choix, il y aura concurrence entre les établissements, et que la concurrence est une bonne chose : les « mauvais établissements » devront se ressaisir ou disparaître. C’est une espèce de darwinisme scolaire.

En quoi la mixité sociale est-elle indispensable à l’école ?

Là encore, beaucoup de recherches ont été menées depuis longtemps, qui aboutissent à des résultats à peu près constants aux niveaux français et européen. Lorsque l’on met tous les enfants d’origine populaire dans les mêmes classes et dans les mêmes établissements, on observe deux phénomènes concomitants : l’absence de confrontation avec d’autres milieux sociaux entraîne une baisse de l’ambition scolaire et professionnelle des élèves. Inversement, la mixité sociale développe des ambitions professionnelles plus élevées de la part des élèves des catégories populaires et des progrès scolaires plus forts. Il y a à la fois plus d’efficacité et d’équité : le niveau moyen des élèves est meilleur et les écarts entre les bons et les faibles diminuent. Toutes les études montrent en outre que les deux sont liées : l’équité favorise l’efficacité. Car en les mélangeant, les mauvais élèves progressent plus vite, sans pour autant que les bons progressent moins. C’est le cas dans des pays comme la Finlande, où la mixité sociale est grande. En outre, une nation ne se constitue pas en isolant les individus dans des ghettos en fonction de leurs revenus et de leur statut. Il existe un avantage culturel à ce que les enfants des différentes catégories sociales puissent se retrouver ensemble. La reconnaissance de l’altérité, plutôt que le développement d’une certaine peur de l’autre, me semble un atout.

N’en demandez-vous pas beaucoup au système éducatif ? Peut-il être différent de la société dans laquelle il se situe ?

C’est évidemment une question importante, qui renvoie au vieux débat : changer la société ou changer l’école. Je reste persuadé qu’on ne peut pas changer l’une sans l’autre : ni l’école sans la société, ni la société sans l’école. Je ne pense par exemple pas que l’on puisse démocratiser l’école si les inégalités de revenus et de patrimoine augmentent considérablement, car elles favorisent les stratégies d’entre-soi des catégories aisées. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. S’il y a des changements réalisables dès maintenant dans l’école, il faut les réaliser.

Justement, que peut-on concrètement mettre en œuvre pour favoriser la mixité sociale à l’école ?

En travaillant sur la période 2000-2010, j’ai constaté que, lorsqu’elle est appliquée, la carte scolaire permet déjà le maintien, voire la progression de la mixité sociale. Ce système n’est donc pas si mauvais que cela, même s’il n’est pas totalement satisfaisant. Plusieurs dispositions pourraient l’améliorer. On peut notamment penser que si la mixité urbaine augmentait (et donc que les gens n’étaient plus regroupés par quartiers), on aurait davantage de mixité scolaire. On pourrait ensuite faire entrer des objectifs de mixité sociale dans la notation de chaque chef d’établissement. C’est ce qui a été fait quand on a voulu faire baisser le taux de redoublement, et cela a fonctionné.

2 commentaires sur "Pierre Merle : « La mixité sociale est un atout »"

  1. mohamed basri  19 novembre 2010 à 22 h 13 min

    il ne faut pas oublier la mixité au niveau du genre elle aussi importante que la mixité sociale.Signaler un abus

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  2. illapa  21 novembre 2010 à 14 h 25 min

    Vous voulez aller contre la nature. Mon expérience personnelle m’a fait comprendre que ce n’était pas gagné. Née à Neuilly sur Seine et ayant vécu dans le XVIè arrondissement, j’ai été une révoltée, une bohème, j’ai vécu parmi les populations pauvres du Tiers-Monde… Professeur à Paris, je n’ai cessé d’être qualifiée de « petite bourgeoise » et suis rejetée par tous les collègues qui se vantent d’avoir des origines modestes…On me fait comprendre que je n’ai rien à faire dans le public. C’est pareil pour les élèves: la direction favorise systématiquement ceux dont les familles sont de milieu « respectable ». Là, pas de sanction, le prof est rappelé à l’ordre. Ces élèves méprisent « ceux qui n’ont pas les mêmes préoccupations culturelles » qu’eux. La mixité sociale, ça doit être accepté des deux côtés.
    Bien à vous
    IllapaSignaler un abus

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