Bruno Julliard : « Un pacte à reconstruire »

Ancien président de l'Unef, Bruno Julliard est désormais adjoint au maire de Paris en charge de la Jeunesse. Depuis 2008, il est également secrétaire à l'éducation du Parti socialiste et vient de participer à la rédaction du projet du PS pour l'éducation.

Quel regard global portez-vous sur notre système éducatif ?

Malgré quelques réussites, comme l’augmentation continue du nombre de jeunes qui quittent le système éducatif diplômés, l’école traverse une crise majeure et probablement sans précédent. Elle est, en particulier, frappée par une rupture de confiance entre tous les acteurs concernés : entre les jeunes et l’institution scolaire, entre les parents et cette même institution, entre les enseignants et le reste du pays… En outre, elle ne parvient plus qu’à reproduire les inégalités. C’est donc, globalement, le pacte qui lie l’école à la Nation qui a du plomb dans l’aile. Les difficultés de notre système scolaire ont été largement amplifiées par la droite. Mais elles résultent d’abord, pour l’essentiel, de problèmes structurels.

Vous évoquiez les inégalités. Que vous inspire l’analyse du Haut conseil à l’intégration, pour qui l’école ne remplit plus sa mission ?

Ces résultats ne sont malheureusement pas surprenants. Notre système fonctionne bien pour les bons élèves, mais il est à la traîne en matière de lutte contre l’échec. Il est d’ailleurs frappant de constater que ce système est organisé pour sélectionner une élite, et non pour répondre à une demande sociale et un défi démocratique majeurs : la réussite du plus grand nombre. Les laissés-pour-compte sont ceux qui ont le plus de difficultés d’origine, soit parce qu’ils sont issus de l’immigration ou des catégories sociales les plus défavorisées, soit parce qu’ils ont eu des ruptures dans leur parcours scolaire.

Des mesures comme l’accompagnement personnalisé, le soutien scolaire ou la réforme du lycée ne vont-elles pas dans le bon sens ?

Je fais une distinction assez nette entre la réforme du lycée et les autres. Pour le reste, toutes les réformes qui ont été mises en place depuis 2007 ont contribué à amplifier le décrochage de notre système scolaire par rapport à ceux de nos voisins. La suppression idéologique d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite se traduit par un déficit d’encadrement, en particulier pour le plus jeune âge. Nous savons pourtant que, pour les enfants issus des catégories sociales défavorisées, une scolarisation précoce est l’un des éléments de la réussite. La suppression de la carte scolaire entraîne une ségrégation sociale plus importante. La semaine de quatre jours aboutit à des journées beaucoup trop chargées. Effectué le plus souvent entre 12 et 14 heures, le soutien individualisé proposé dans le cadre de la réforme du primaire n’a aucune efficacité… Tout cela se conjugue de surcroit avec une volonté assez nette de favoriser l’école privée, beaucoup moins touchée par la baisse des moyens.

Et la réforme du lycée ?

Je la mets un peu à part, parce qu’elle a peut-être été davantage discutée. Elle laisse donc, pour moi, un peu plus de part au pragmatisme. Je pense notamment à la volonté de favoriser les passerelles entre filières même si, faute de moyens effectifs, elle risque de demeurer un vœu pieux. L’augmentation des cours individualisés, sur projet, ou choisis par les élèves, va également dans le bon sens. Reste tout de même un très grand vide : les filières technologiques et le lycée professionnel ont besoin, eux aussi, d’une revalorisation majeure. Malgré tout, je ne pense pas que la gauche doive proposer, si elle gagne les élections de 2012, une nouvelle réforme du lycée. Il faudra prendre le temps de mettre en place, d’évaluer et, éventuellement, de modifier celle qui est en cours.

Que faudrait-il faire ?

Il faut avoir un débat majeur sur le rôle et les missions que nous donnons à la scolarité obligatoire. Il faut repartir du socle commun, et décider qu’il n’appartiendra plus à l’élève de s’adapter au système, mais à l’institution scolaire de s’adapter à l’élève. Concrètement, cela impose de revenir sur la semaine de quatre jours pour prendre en compte les intérêts de l’enfant avant ceux de ses parents ou des professionnels du tourisme. Cela signifie prolonger l’année scolaire en prenant sur les vacances d’été et repasser à une semaine de cinq jours éducatifs. Autre exemple, nous savons que la rupture entre école primaire et collège est beaucoup trop forte. Le collège est construit, aujourd’hui, comme un petit lycée. Il faut donc en changer de manière assez radicale les premières années du collège : le fait par exemple de passer d’un professeur des écoles à une dizaine d’enseignants disciplinaires n’est pas accepté de la même manière par tous les enfants. Cela devra se faire plus progressivement. Quand des jeunes commencent à décrocher dans certaines matières, les professeurs doivent également avoir la liberté et le pouvoir d’organiser des cours en plus petits groupes… Le métier d’enseignant doit se transformer. La société a changé en 40 ans. L’institution scolaire, elle, ne s’est pas suffisamment adaptée, en particulier dans la modernité de ses programmes et de ses méthodes d’apprentissage. Il faut avoir le courage de lancer ces débats fondamentaux.

7 commentaires sur "Bruno Julliard : « Un pacte à reconstruire »"

  1. Opsomer  29 octobre 2010 à 13 h 11 min

    François Rebsamen, sénateur-maire socialiste de Dijon, a récemment apporté cette précision : « Nous n’aurons pas, si nous revenons au pouvoir en 2012, la possibilité de faire embaucher les dix mille policiers que les gouvernements de droite ont supprimés ces dernières années. Il faut dire la vérité. » (François Rebsamen, « Sur la sécurité, nous n’aurons pas de mal à être plus efficaces que la droite » in lemonde.fr, le 5 octobre 2010) Pourquoi en serait-il autrement pour l’Education nationale ?Signaler un abus

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  2. paco78  29 octobre 2010 à 14 h 21 min

    Monsieur Julliard apporte une analyse pertinente des enjeux et, POUR UNE FOIS, l’analyse ne se résume pas à un discrédit de l’autre camp politique… un vrai progrès ! Les idées avancées, notamment sur le primaire et la liaison avec le collège, sont pertinentes. Sachez que de nombreux enseignants sont prêts à ces changements. Une approche concertée gauche/droite serait la bienvenue au vue de la complexité et de la nécessité majeure de faire évoluer l’ E.N. pour la remettre en adéquation avec la société.
    Un Professeur des Écoles.Signaler un abus

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  3. Nine  29 octobre 2010 à 19 h 33 min

    Ce que je viens de lire est fort intéressant mais comment faire lorsqu’une maitresse a des enfants en difficulté perturbant la classe (25 élèves ); elle n’a aucune aide , il n’y a eu aucune liaison GS/CP ce qui est obligatoire… d’autre part ces enfants ne reçoivent aucune aide chez eux, bien au contraire…il faudrait qu’ils soient internes Signaler un abus

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  4. Stéphane24  29 octobre 2010 à 23 h 58 min

    Quelle joie de voir le PS prêt à relever les défis d’une nouvelle étape de démocratisation de l’Ecole ! En particulier pour ce qui est de la scolarité obligatoire. L’enseignant, de gauche, que je suis veut pouvoir retrouver la fierté de son métier. Réinterroger la structure veut aussi dire qu’il faudra pouvoir passer de la culpabilité personnelle de l’enseignant qui ne réussit pas à faire réussir tous ses élèves à la responsabilité collective pour faire acquérir le socle commuun à chacun.Signaler un abus

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  5. Aurore91  30 octobre 2010 à 21 h 13 min

    Le PS n’a pas changé d’un iota depuis des années en matière d’éducation : il ne rêve que de liquider la transmission du savoir pour la remplacer par une gigantesque garderie sociale avec de gentils animateurs en lieu et place de professeurs se contentant de « gérer les flux » d’imbéciles heureux (c’est ainsi que l’on doit comprendre l’injonction d' »évoluer  » de Messire Julliard) .
    S’agit-il d’une vision de gauche de l’école ? Que nenni : les patrons et la Commission Européenne se frottent déjà les mains et attendent avec grande impatience les cohortes d’ilotes formatés de demain…Signaler un abus

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