24.09.2010
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Jacques Malaterre : "Neandertal était un homme qui respectait la vie"

Jacques Malaterre, réa­li­sa­teur de "L'Odyssée de l'espèce" et de "Homo Sapiens", sort cette semaine son pre­mier long métrage : "Ao, le der­nier Neandertal". Il nous explique pour­quoi il en a fait un per­son­nage tou­chant et empreint de valeurs, et nous montre com­ment la ren­contre d'Ao avec Aki, la Sapiens, n'est pas si loin de la réalité...

Après "L'Odyssée de l'espèce" et "Homo Sapiens", vous conti­nuez sur la Préhistoire avec "Ao, le der­nier Neandertal"(1). Pourquoi une telle pas­sion pour la Préhistoire ?

Je suis ren­tré dans la Préhistoire par effrac­tion, alors que je n'y connais­sais abso­lu­ment rien. France Télévisions m'a contacté un jour pour me pro­po­ser de faire un film sur les ori­gines de l'homme. Comme j'adore rele­ver les chal­lenges, j'ai accepté. J'étais quand même à l'époque très sen­si­bi­lisé au noma­disme : je suis très proche du peuple gitan, je suis allé chez les Tsaatans en Mongolie, chez les Dolgans en Sibérie-les décou­vreurs de mammouths-j'ai été aussi chez les Nenets, chez les Inuits...

On dit Pré-histoire, comme si cela était séparé de nous, alors que c'est tota­le­ment inté­gré à nous. Elle s'est ter­mi­née il y a 30 000 ans, c'est très proche de nous ! On sort de plu­sieurs cen­taines d'années de noma­disme, avec les valeurs du noma­disme : se savoir mor­tel, res­pec­ter son envi­ron­ne­ment, consi­dé­rer tous les enfants comme ses enfants... Après avoir ren­con­tré les nomades, moi qui n'avais pas encore d'enfant, je suis devenu père : ma petite fille est sur les épaules d'Ao à la fin du film.

Et puis au niveau ciné­ma­to­gra­phique, la Préhistoire a été peu trai­tée, sauf de façon humo­ris­tique. Le der­nier film fran­çais réa­liste sur ce sujet remonte à près de 30 ans : "La Guerre du feu" de Jean-Jacques Annaud. Enfin, Neandertal s'est imposé à moi, car c'est un pur héros de fic­tion : il a un phy­sique, une des­ti­née tra­gique, et il vivait sur une terre d'aventures qui est l'Europe d'il y a 30 000 ans ! Le fait de faire un film m'a per­mis de suivre la vie entière d'un per­son­nage, ce que je n'avais pas pu faire dans le cadre de mes documentaires-fiction précédents.

C'est la pre­mière fois que Neandertal est ainsi le héros d'un film, qui plus est un héros atta­chant, bon, et tota­le­ment en phase avec la nature...

Oui, c'est impor­tant pour moi, car j'en ai assez qu'on se repré­sente l'homme pré­his­to­rique comme un homme bête. Neandertal en plus a vrai­ment souf­fert d'un délit de sale gueule !

A la fin du 19e siècle, lorsqu'on a décou­vert son crâne, on a dit que c'était un singe : cela fait à peine vingt ans qu'il com­mence à être réha­bi­lité. Or il enter­rait ses morts, il pre­nait en charge ses han­di­ca­pés, et il avait un sens inné du res­pect de la nature : les tri­bus néan­der­ta­liennes ne com­pre­naient jamais plus de 30 per­sonnes, car au-delà de ce nombre, la nature ne pou­vait plus se régé­né­rer en cueillette et en chasse. Et par rap­port à Sapiens, qui a envahi tous les conti­nents, ce n'est pas un conqué­rant, il vit très bien en Europe.

En fait dans votre film, l'homme civi­lisé, c'est Neandertal ?


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Complètement. Les détrac­teurs diront que c'est rous­seauiste, mais pour­tant, c'était un homme qui res­pec­tait la vie.

Outre ces valeurs, votre film montre très pré­ci­sé­ment la vie au quo­ti­dien. On voit Ao se nour­rir, se soi­gner, et les vête­ments, la façon de par­ler, de se peindre le corps et le visage des Neandertal et des Sapiens (2) sont clai­re­ment pré­sen­tés. Comment vous êtes-vous docu­menté, en par­ti­cu­lier pour le langage ?

Pour tra­vailler sur le film, je me suis entouré d'une équipe scien­ti­fique, qui a validé l'ensemble de ces éléments. Pour l'habillement par exemple, nous nous sommes ins­pi­rés des des­sins lais­sés sur les grottes, mais aussi de la façon de se vêtir des der­niers peuples nomades. Autre exemple : pour être le plus pré­cis pos­sible, les acteurs ont réel­le­ment appris à tailler des silex. Pour le lan­gage, il fal­lait inven­ter : j'ai tra­vaillé avec Pierre Pelot, qui a écrit beau­coup de romans sur la Préhistoire et a tra­vaillé sur le lan­gage à par­tir d'éléments scien­ti­fiques poin­tus. On a créé un lexique ensemble, et nous nous sommes aussi ins­pi­rés du lan­gage des nomades. Puis nous avons ima­giné cette ren­contre entre Ao le Neandertal et Aki la Sapiens(3). Ce qui était fic­tion au départ est devenu réa­lité : la science a confirmé notre intui­tion au moment où nous avons ter­miné le film !

Ao est le der­nier Neandertal, et après lui, les Neandertal ont disparu(4). Votre film se ter­mine par une alerte à l'encontre des hommes contem­po­rains. Peut-on dire qu'il est un film militant ?

Au-delà de l'aventure et du roma­nesque, c'est un film engagé. Ce n'est pas une leçon : c'est un constat de vie sur ce qui nous attend peut-être. C'est un film engagé, car il parle avant tout du rejet de la dif­fé­rence –Ao est rejeté par les Sapiens qui le trouvent mons­trueux– de celui qui ne me res­semble pas. On y parle d'identité pla­né­taire, d'instinct mater­nel, de pater­nité, de famille recom­po­sée, de noma­disme, et de la place de l'homme dans l'environnement. Neandertal, alors qu'il était empreint de valeurs fortes, a dis­paru. Nous sommes la der­nière espèce humaine sur­vi­vante –jusqu'à quand ? Nous ne domi­ne­rons jamais la pla­nète. Soyons humbles.

Sandra Ktourza

Bande annonce :

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Note(s) :
  • (1) Synopsis : Pendant plus de 300 000 ans l'homme de Neandertal règne sur la planète. Il y a moins de 30 000 ans, il disparaît à tout jamais … Son sang coule-t-il encore dans nos veines ? Nul ne le sait, sauf AO…Le dernier des Néandertaliens !
  • (2) Pendant près de 10 000 ans (entre -40 000 et -30 000), deux espèces humaines, Neandertal et Sapiens, ont cohabité sur terre.
  • (3) Il est avéré scientifiquement que les deux espèces humaines se sont unies. Plus d'infos : http://www.vousnousils.fr/2010/09/08/ao-le-dernier-neandertal-projections-gratuites-pour-les-enseignants-331891
  • (4) A ce jour, les scientifiques n'arrivent pas à expliquer pourquoi

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