Boris Cyrulnik : «l’école ne doit pas se replier sur elle-même»

Pionnier de l'éthologie française, neuropsychiatre, psychanalyste, psychologue, auteur de nombreux ouvrages, Boris Cyrulnik enseigne également à l'université de Toulon. A l'occasion de la sortie de son dernier livre (1), il nous confie ses réflexions sur l'enfant, l'école et l'éducation.

Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik crédits : éditions Odile Jacob

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au sentiment de honte ?

En travaillant sur la résilience avec nous, les Québécois ont identifié trois facteurs qui empêchent ce processus. L’isolement provoque des altérations cérébrales : au bout de trois semaines sans paroles apparaissent des atrophies du cerveau. Le deuxième facteur est le « non-sens » : pour savoir s’il faut fuir, se débattre ou appeler au secours après un traumatisme, il faut d’abord comprendre ce qui se passe, être capable de donner cohérence à l’évènement par un récit. Enfin, le dernier facteur, c’est la honte. Quand un enfant a honte, il se met lui-même en situation d’arrêt de développement. C’est ce qui m’a donné envie d’entamer ce travail.

Que vous a-t-il inspiré comme réflexions en matière de pédagogie ?

J’ai débuté mes études de médecine à l’époque du triomphe du quotient intellectuel : ce fameux QI était supposé résulter d’une sorte de qualité cérébrale, ce qui constitue une explication absurde, pour ne pas dire raciste ou criminelle ! Sont apparues ensuite des explications sociales, en grande partie fondées. Mais on s’est également rendu compte que la vivacité et les performances intellectuelles, le maniement de la langue, étaient fortement corrélés à l’affectivité. Des démarches expérimentales et neuroscientifiques montrent en effet que, dès l’âge de 10 mois, un enfant sécurisé se met en situation d’apprendre rapidement, s’approche spontanément de l’adulte référent, découvre le plaisir d’explorer… Mais un enfant sur trois est en situation d’insécurité, parce qu’il a été malade, parce que sa famille souffre, à cause d’une précarité sociale ou d’une pauvreté de culture dans la niche sensorielle et affective qui l’entoure… Il se place donc, involontairement bien sûr, en situation de mal apprendre. Avant même de parler, ces enfants se préparent déjà à de mauvais résultats scolaires et intellectuels.

Que peuvent y faire les enseignants ?

Parmi ces enfants en insécurité, un sur deux éprouvera l’école comme un petit traumatisme. Tous les éducateurs – et parmi eux, les enseignants, qui transmettent des connaissances, mais aussi, à leur insu, une interaction affective – ont du mal avec ces enfants, qui ne sont pas gratifiants, qui répondent mal, qui sont anormalement sages ou agressent parce qu’ils ont peur… Ils sont difficiles à aider alors qu’ils en ont le plus besoin. Or, encore une fois, des expériences ont montré que le comportement des enseignants participe à l’enveloppe affective de l’enfant. Les profs de maths ont, par exemple, un redoutable pouvoir : ils peuvent galvaniser un enfant en lui donnant l’amour de l’algèbre et de la géométrie ou, à l’inverse, l’humilier sans même le vouloir ni s’en rendre compte. Car un enfant qui ne comprend pas les maths se sent idiot, même s’il ne l’est pas. Les profs doivent donc commencer par se montrer sécurisants, par leur manière de parler, leur capacité à reprendre un autre discours si le premier n’a pas été compris, leur volonté de s’adresser à tous… Un autre point important réside dans l’unité et la stabilité des équipes pédagogiques qui rassure les enfants et permet de leur transmettre un projet social.

Si vous aviez une mesure à prendre en priorité pour améliorer le système éducatif, que feriez-vous ?

Je m’enfuirais ! (Il éclate de rire) Car la tâche est passionnante, mais compliquée. Non, il y a quand même une mesure que je proposerais : c’est d’agir sur l’enveloppe qui entoure un enfant, c’est-à-dire la famille et la culture du quartier. J’entends souvent dire : « il y a beaucoup de violence et les résultats scolaires sont mauvais parce que c’est un quartier pauvre ». Je pense que l’explication est fausse. Je connais beaucoup de pays très pauvres avec d’excellents résultats scolaires, beaucoup de gens très pauvres, très paisibles et très cultivés. En revanche, ce qui démotive, c’est le non-investissement familial et culturel de l’école : elle doit s’ouvrir et agir sur ce qui entoure les enfants.

Cela va exactement à l’encontre du discours visant à transformer les établissements en forteresses…

Totalement. De la même façon que, pour les rythmes scolaires, on fait exactement le contraire de ce que les chronobiologistes et l’OMS recommandent depuis une trentaine d’années, et de ce que certains pays, notamment nordiques, ont mis en place. Les évaluations internationales valent ce que valent des évaluations, mais on se rend quand même compte que ces pays obtiennent de meilleurs résultats, alors qu’ils dispensent le moins d’heures de cours par semaine et que les effectifs par classe sont souvent plus importants que chez nous. Finalement, notre école est fatigante et peu motivante. Je ne pense pourtant pas que les enseignants soient moins bons qu’avant, au contraire.


Patrick Lallemant

Note(s) :
  • (1) « Mourir de dire : la honte ». Ed. Odile Jacob, 260 pages, 22,50 €

13 commentaires sur "Boris Cyrulnik : «l’école ne doit pas se replier sur elle-même»"

  1. Esther  10 septembre 2010 à 15 h 28 min

    Merci, Mr Cyrulnik, pour votre approche de la pédagogie par la « caresse » (au sens de E. Levinas). Vous qui portez si bien la parole, avec des mots si doux à l’oreille et au cœur, pourriez-vous dire aux enseignants qu’un mot est plus destructeur que tous les autres dans leur bouche: NUL. Je travaille avec les enfants après l’école, au conservatoire. Les enfants qui ont été qualifiés de nuls sont précipités dans une genre de néant dont nous avons toutes les peines du monde à les sortir. Pourtant les enseignants ne sont ni méchants, ni mauvais, seulement, parfois débordés. Certes l’environnement est important, capital, même vous avez raison, mais les mots qui portent le savoir et surtout l’évaluation, même informelle me paraissent déterminants. Il faudrait peut-être oxygéner l’école devenue anxiogène.Signaler un abus

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  2. mocaf  11 septembre 2010 à 13 h 22 min

    Tout à fait d’accord avec le moins d’heures de cours par semaine mais nos enseignants se sont battus pour maintenir l’emploi ! Blocages des lycées par exemple pour que l’économie reste obligatoire pour tous en seconde . Leur priorité ne semble pas l’intérêt des élèves !Signaler un abus

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  3. mekeen  14 septembre 2010 à 21 h 16 min

    « […]le non-investissement fami lial et culturel de l’école : elle doit s’ouvrir et agir sur ce qui entoure les enfants. » Je ne comprends pas précisément ce que vous entendez par là ?Signaler un abus

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  4. homard29  4 octobre 2010 à 16 h 59 min

    Même si le propos se veut résistant à un système marchand, dire de l’école qu’elle ne doit pas se replier sur elle-même est d’une banalité remarquable face à ceux qui veulent en faire tantôt un sanctuaire, tantôt la salle d’attente de futurs consommateurs et qui ne sont pas sur leterrain. Je dois être résilient à ce mode de discoursSignaler un abus

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  5. augu  4 octobre 2010 à 17 h 05 min

    Cet article est intéressant à titre d’information….Mais pourquoi faire appel au docteur Cyrulnik, quand on sait que les enseignants n’ont plus de formation pédagogique et encore moins d’approche d’ordre psychologique? Si cela fut le cas, à une époque très lointaine, cela n’est plus vrai. Les jeunes enseignants sont mis dans l’arène brutalement,les mettant en danger et sacrifiant les élèves, le temps que leurs méthodes empiriques se mettent en place

    Foisonnement désordonné, anarchique, qui va de l’information psy,de la Casden, aux cours de soutien pour les élèves et de péda pour les profs par la maif., et d’éducation médicale par la MGEN.

    .Serais-je sectaire?N’ai-je rien compris? Faut-il que toutes ces antennes soient les béquilles d’un corps en détresse: celui de l »Education nationale?Signaler un abus

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