19.07.2010
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Jean-Louis Servan-Schreiber : "La priorité pour les enseignants, c'est d'apprendre aux élèves la capacité d'attendre"

Jean-Louis Servan-Schreiber dans son livre "Trop vite !" (1) montre com­ment nous sommes deve­nus "pri­son­niers du court terme", qui affecte notre société et notre quo­ti­dien. Dans un entre­tien exclu­sif, il nous explique que le court-termisme touche aussi l'école.

Vous écri­vez :  "Un des objec­tifs essen­tiels de l'éducation à la vie en société n'est-il pas l'apprentissage de la satis­fac­tion dif­fé­rée ?". Et un peu plus loin : "On a observé que chez les enfants qui savent attendre dix minutes, les chances de réus­site sco­laire ulté­rieures sont net­te­ment accrues". Finalement, cet appren­tis­sage ne devrait-il pas pré­cé­der tous les autres ?

En effet, ce qui manque le plus à mes yeux en géné­ral dans le sys­tème éduca­tif, c'est que l'on pri­vi­lé­gie beau­coup plus l'acquisition de connais­sances que l'acquisition de com­por­te­ments. Dans notre époque carac­té­ri­sée par l'interaction numé­rique du monde entier – à titre indi­ca­tif 5 mil­liards de télé­phones por­tables sont uti­li­sés aujourd'hui-, la connais­sance est déva­lo­ri­sée, elle est deve­nue beau­coup plus acces­sible par le biais de mul­tiples canaux. Mais ce qui l'est moins et qu'il faut abso­lu­ment acqué­rir, c'est le mode d'emploi humain de tous ces éléments. Car avec l'avènement de l'électronique s'est déve­lop­pée l'impatience, quel que soit l'âge. La prio­rité pour les ensei­gnants, c'est donc d'apprendre aux élèves la capa­cité d'attendre et de mûrir une ques­tion, quelle que soit la discipline.

Dans une société où règne le court-termisme, com­ment le temps de l'apprentissage peut-il encore trou­ver sa place ? Ces deux tem­po­ra­li­tés ne sont-elles pas incompatibles ?

On ne peut pas dire qu'elles sont incom­pa­tibles, mais elles sont cer­tai­ne­ment anti­no­miques. Cependant cha­cun d'entre nous en fait l'expérience : à cer­tains moments, nous pen­chons plus du côté de l'analyse, du recul, et à d'autres du côté de l'adaptation à de mul­tiples situa­tions et de la per­for­mance. L'enseignant doit trou­ver le juste milieu entre ces deux com­po­santes, l'équilibre entre les deux étant cen­tral dans le bon fonc­tion­ne­ment de la société humaine.

L'enseignant doit donc trou­ver le savant dosage entre le temps néces­saire à l'apprentissage et le "zap­ping" per­ma­nent dans lequel vivent aujourd'hui les élèves ?

Oui, j'ai d'ailleurs ren­con­tré des ensei­gnants qui par exemple uti­lisent désor­mais twit­ter en classe.

C'est peut-être une des façons de trou­ver le savant dosage ?

Cela aide peut-être, mais l'idée de faire pas­ser un ensei­gne­ment dans des modules de 140 signes est quand même loin des huma­ni­tés ! D'autre part, il y a le dan­ger pour les élèves de ne plus sup­por­ter que les tem­po­ra­li­tés brèves, et de ren­for­cer l'impatience dont je par­lais. Et aussi de ne plus pou­voir faire preuve de concen­tra­tion. L'habitude de ne plus fonc­tion­ner que par modules courts conduit par exemple à ne plus pou­voir sup­por­ter des textes d'une cer­taine longueur.

D'où la menace qui pèse sur les sciences humaines dans cer­taines uni­ver­si­tés, comme le sou­li­gnait Martha Nussbaum dans Courrier International (2). Les for­ma­tions courtes ultras­pé­cia­li­sées et direc­te­ment opé­ra­tion­nelles en entre­prise ont la vedette, au détri­ment des for­ma­tions en phi­lo­so­phie, his­toire, lettres… Est-il encore temps de contrer cette réa­lité, de réha­bi­li­ter ces dis­ci­plines, ou d'après vous, le mou­ve­ment est-il inéluctable ?

Je ne crois pas que l'on puisse le contrer. Il ne sera pas pos­sible d'obtenir que le niveau cultu­rel de tous soit uni­forme. Cela n'a de toute façon jamais été le cas dans l'histoire. Mais cer­taines per­sonnes conser­ve­ront tou­jours le lea­der­ship, et seront tou­jours très soli­de­ment for­mées cultu­rel­le­ment. Et je suis opti­miste : il y aura tou­jours une élite et elle est aujourd'hui beau­coup plus impor­tante qu'il y a un siècle ou deux.

Vous ter­mi­nez d'ailleurs votre livre sur une note très opti­miste. Vous dites : "la prise de conscience envi­ron­ne­men­tale est forte chez les enfants et les plus jeunes : les espoirs de la pla­nète reposent sur les nou­velles géné­ra­tions. La faci­lité avec laquelle les enfants se mobi­lisent est exem­plaire. Ils sont vite deve­nus mili­tants du tri sélec­tif, de la défense des espèces mena­cées, des écono­mies d'énergie. Le long terme, c'est leur exis­tence même". Finalement, un retour vers une tem­po­ra­lité rai­son­nable n'est-il pas en train de se faire ?

Je ne dirais tout de même pas que les choses sont en train de s'inverser, car nous n'en savons rien. Je constate juste que les jeunes sont les plus capables d'enthousiasme. Si l'état de la société est d'orienter les plus jeunes vers de nobles causes, et en cela la société occi­den­tale n'est pas trop mal par­tie, ils sont les plus aptes à rece­voir ces idéaux. Mais c'est pro­vi­soire, car tous les dix ans arrive une nou­velle géné­ra­tion à former.

Les ensei­gnants ont là un rôle cru­cial à jouer…

On l'espère. Ils doivent y mettre un peu plus d'ardeur…

 

 

Crédit photo – Tim Perceval


Sandra Ktourza

Note(s) :
  • (1) Jean-Louis Servan-Schreiber « Trop vite !, Pourquoi nous sommes prisonniers du court-terme », Albin Michel
  • (2) Courrier International du 24 juin, dans le cadre du dossier dossier « Où va l’université », cite Martha Nussbaum, grande philosophe américaine contemporaine : « ce que nous pourrions appeler les aspects humanistes de la science et des sciences sociales est également en recul, les pays préférant rechercher le profit à court terme en cultivant les compétences utiles et hautement appliquées adaptées à ce but ».

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fredm
le 31 juillet 2010

Article très inté­res­sant; mais les mots de la fin me déplaisent. JLSS dit que les ensei­gnants "doivent y mettre plus d'ardeur". Là, je bon­dis!!! La ques­tion est de savoir pour­quoi il y a un tel manque d'ardeur! Y-a-t-il vrai­ment un manque d'ardeur de la part des ensei­gnants?
Quand on entend, voit et subi tous les sar­casmes du gou­ver­ne­ment vis à vis des ensei­gnants, on peut com­prendre qu'un manque d'ardeur au tra­vail se fasse res­sen­tir! Moi, je n'ai qu'une envie, quit­ter l'enseignement!!!! et pour­tant, que je me suis écla­ter en classe!!!!

Bruno Devauchelle
le 31 juillet 2010

Dommage que les réponses qu'apportent M Servan Schreiber ne soient pas plus pré­cises. S'il était plus proche de cer­tains lieux éduca­tifs il ver­rait que ce qu'il dit n'est que la répé­ti­tion de pro­pos déjà anciens. Son pro­pos pour­rait, devrait être davan­tage étayé pour sor­tir des allant de soi. On peut aussi se deman­der s'il ne fau­drait pas le confron­ter avec M Fourgous.… il y aurait sur­ement à dire.
La plu­part des pro­pos tenus ici ne sont que l'écho de ce qu'un cer­tain nombre d'entre nous disons depuis trop longtemps…

lolocamping
le 1 août 2010

On ne peut être que d'accord avec ce que dit Mr Servan Schreiber en tant qu'enseignant mais qu'il lise les pro­grammes et il verra qu'ils sont loin de ces reflexions sur l'apprentissage de com­por­te­ments et sur l'importance d'attendre et bien sûr d'apprentissage…Dernier point : fai­sons la dif­fé­rence entre apprendre et ensei­gner : ce sont les élèves qui apprennent, nous, on enseigne !

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